p’Aoriiu Jiuuijh Lire la version en entier en une seule fois
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«Il était une fois sous l’eau… »
Tudidu tudidu tudidu… Le regard absent sur le logo; un téléphone barré.
Rémi exaspéré, se retourne et dévisage celui qui décroche son portable. Ce n’est visiblement pas un simple pictogramme rayé en rouge qui va changer grand-chose à l’incivilité.
Irrité, il continue sa course pour rejoindre son siège et passe cette voiture pour rejoindre la sienne.
Pourtant, il y a bien un être humain qui le rappelle au départ et à chaque gare;
« Vous êtes invités à passer vos appels depuis les plateformes. »
La consigne n’est pas difficile à respecter… malgré tout …
Rémi arrive à son wagon.
Il fait frais dans la voiture, le soleil darde les passagers de droite et un peu le couloir.
Les sièges sont gris et verts, le pictogramme interdiction de fumer bien visible, lui aussi.
Rémi enjambe aux premiers rangs un gamin accroupi.
L’enfant est absorbé par ses jouets à la mode: des étranges hommes poissons aux couleurs vives et aux sourires exagérés.
Sa mère le gronde un peu. Elle le relève de force. Du bout des doigts il rattrape ses jouets.
Il serre contre lui une peluche aux cheveux noirs et au large sourire sous un chapeau de paille.
– Arrête donc de te traîner par terre veux-tu!
Ça suffit comme ça, je n’en peux vraiment plus!
Ses yeux sont tout brillants, mais il ne pleure pas.
Rémi rejoint sa place un peu triste pour le gamin.
Il dépose son café à la tablette de sa place. S’assoit, attrape la mallette de son ordinateur à ses pieds.
Il boit la dernière gorgée, jette le gobelet à la poubelle, l’écologie, c’est pas pour demain.
Il ouvre sa mallette. Sans le faire exprès, il fait tomber une photo.
Il se penche.
Ses doigts et son regard effleurent le papier lisse — ses deux amis et lui, devant la tour Eiffel.
Le métal tressé, fin comme de la dentelle, perce le ciel de la capitale.
Ils portent chacun une chemise, de gauche à droite : bleue, blanche et rouge — évidemment.
La main droite levée, deux doigts croisés en un salut à l’objectif, ou peut-être à quelque chose au-delà.
Ils sourient d’un sourire sincère.
Rémi caresse le contour de la flèche, toujours cette même nostalgie.
C’était une belle journée, quand ils ont pris la photo. Il la range doucement, avant de se mettre au boulot.
Pour commencer, il prend son ordinateur, une petite boite en bois en acajou ciré, un bois très rouge avec peu de veines, qu’il l’aime beaucoup. La chaleur du bois l’apaise immédiatement.
Il apprécie son contact. Il le caresse du bout des doigts, puis le met sur la tablette; à droite.
Il pose sa mallette à côté de lui et sort une pochette en velours violet aux reflets vert.
Dedans il y a ses préempteurs, périphérique de contrôle. Il prend la première paire de chaînettes qui relie entre elles les cinq bagues, il les a choisis fines et en argent.
Il a fait ciseler tous les anneaux, c’est plus joli. Il enfile les deux mains.
Les bagues glissent tendrement sur les phalanges de ses doigts.
Elles sont douces et agréables, comme des gouttes d’eau chaude sur sa peau, signalant la connexion.
De sa mallette il prend son clavier gonflage — une membrane souple, légère comme une méduse, qui épouse la forme de ses doigts dès qu’il la caresse plus qu’il ne la touche.
Pour le voyage, il a choisi son préféré : le clavier bleu et rose pastel, aux couleurs chamarrées.
Pour finir, avant de fermer sa mallette il prend ses lunettes ‘dn-ordinateur’.
Il les chausse et enfile ses oreillettes.
D’un geste discret de la main droite, il caresse l’acajou pour allumer son Ordi.
Sur ses tempes, le contact frais de la monture déclenche un léger frisson, familier, rassurant qui confirme la synchronisation.
Dans ses oreilles le petit « bip » caractéristique – son qu’il a gardé par nostalgie, un peu ‘old-school’.
Ça le fait marrer.
Bien sûr que, c’est inutile…c’est justement pour ça que c’est indispensable.
Devant ses yeux, l’écran noir classique s’anime. Il a laissé le «Check» du matériel, réglé à sept secondes — juste le temps de respirer.
Tout semble en ordre. L’ordinateur est prêt.
Le regard de Rémi voit d’abord le fond d’écran dans le bureau à 150°; une cité sous-marine.
Entièrement lovée au creux d’une grotte immense, comme une perle nichée dans l’écrin d’un coquillage.
La lumière de la ville perce l’obscurité des profondeurs, faisant scintiller les façades accrochées à la paroi. Certains bâtiments semblent flotter, ou bien suspendus au plafond rocheux, tandis que d’autres s’enracinent dans les fonds comme des coraux géants.
La vision est féerique, enchanteresse.
Partout, des points lumineux bougent en tous sens — des véhicules, des êtres vivants, peut-être — comme les paillettes d’un globe souvenir qu’on viendrait de secouer.
En bas, un vaste espace s’ouvre : un port, sans doute, où convergent ces lumières mouvantes.
L’obscurité des profondeurs rend à la lumière de la cité sa superbe et fait ressortir le contraste des parois abruptes.
La vue est magique.
Il a toujours cette impression de voir une vraie image de la ville, presque une carte postale touristique.
Une photo vantant le panorama dans toute sa splendeur. À chaque fois, elle emplie le cœur de Rémi.
Un souffle lui échappe, presque un rire ; la beauté le dépasse.
Il aime cet endroit.
Peu à peu, son regard s’habitue.
Il commence à distinguer le reste du bureau: des icônes, semi-transparentes aux couleurs pastel — rose pâle et héliotrope — qui flottent doucement autour du paysage.
Rémi effleure l’icône du traitement de texte.
Une grande fenêtre s’ouvre, superposée à la vue de la cité, sans la masquer totalement.
Comme s’il voyait à travers un scaphandre : l’interface enveloppe le regard, mais le monde qu’elle révèle reste visible, à la fois dehors et dedans.
Le texte lui-même semble flotter dans l’eau, translucide, bordé de jolis symboles affordants.
L’allégresse reprend Rémi, il se remet au travail.
Et maintenant, où en était-il ?
Un pleur! Retour au monde extérieur.
Le gamin vient de se faire gronder sévèrement à force de jouer par terre, il étouffe son sanglot.
Rémi examine son espace, cherche ce qui manque…
Ah ! De la musique!
Son regard glisse, son lecteur il est où?
Un coup d’œil à droite. Rémi vient de trouver, il est en bas. Là, posé sur le toit d’un grand bâtiment…
Il descend, évite l’angle d’une tour, attrape la musique — un œil oblong, l’icône d’une double bille irisée palpite doucement. Il saisit le lecteur pour choisir.
Il hésite … hummm… non… non… non…
Voilà!
De ses préempteurs, main gracieuse, il active l’écoute.
Le premier morceau commence et couvre le brouhaha ambiant.
Ses épaules se relâchent, la musique efface les derniers bruits du train.
Il aime beaucoup ce musicien. Il s’apaise.
Il est heureux.
Enfin, retour au boulot!
Calmement Rémi relève la tête, l’espace de travail défile en reculant, rase le flanc d’un édifice.
Le texte réapparaît, transparent, laissant deviner la cité derrière — ses parois, ses objets flottants, son immensité. Il peut percevoir les bords de la grotte.
Son œil s’habitue aux objets qui flottent, révélant la grandeur de cette cité extraordinaire.
Il ne parvient pas à se l’imaginer au premier regard… Mais à force d’y plonger, plus elle est grandiose.
Immense.
Ses dimensions sont… édifiantes. Délirantes!
Peut-être des lieues, difficile de deviner cette taille démesurée.
L’attention de Rémi se fixe sur les lettres du texte qui flottent au-dessus de ce qui pourrait être un «hydro-port» — au-dessus duquel semble transiter des milliers de petits points.
Rémi relit l’entête de ce qu’il était en train d’écrire…
Ah oui;
«Il était une fois sous l’eau…
Chapitre 2
XeAr le regard nulle part, les yeux en direction de «l’hydro-port».
Songeur, la tête aussi vide que son regard, son esprit flotte ailleurs.
A droite l’entrée de la grotte marque la banlieue principale de la cité.
Malgré la distance il distingue bien les champs d’algues. Une lumière douce, feutrée, perdue dans les profondeurs, éclaire le paysage. Nourries par l’éclairage artificiel, les algues ondulent — délicates, discrètes, presque hésitantes, un peu comme le battement ralenti de son propre cœur.
En longeant la colline près de l’entrée, de brefs éclairs scintillent dans les replis du terrain.
Petits points vifs, errants. En remontant le long de la frange, près de la paroi, les courants se devinent. Quelques bancs de poissons les suivent, en silence. Ce sont eux qui luisent.
Ils dansent, ils dessinent des formes étranges et changeantes… hypnotiques.
Sortant de sa rêverie, XeAr se retourne d’un brusque coup d’épaule. Il se dirige vers l’interface de l’ordinateur. L’interface teintée de bleu-vert et de reflets buddleia, frémit doucement à son approche.
Il pousse une grande exhalation, vide sa poitrine et pose sa question:
- Pourquoi avoir choisi un endroit si profond, si isolé ?» Pose-t-il calmement.
Sa voix résonne dans la salle, à peine troublée par le murmure de l’eau.
D’un air élégiaque il songe aux grandes prairies de Gremje.
Là-bas tout est tellement plus clément: la pression, les courants chauds – ça permet de mieux voyager. Une clarté simple. Ici, tout est… encaissé, enfoncé… enveloppé.
Le laminaire – l’algue vivante, sensible – s’agite, ses filaments se parent d’éclats violacés.
Elle répond d’une chaleureuse voix féminine, à la fois douce et prudente:
- Mais que veux-tu dire exactement… XeAr ?» (prononcer Siharr)
- Voyons C°Fet pourquoi là? Là! à cet endroit ? (prononcer Seuphet)
Je regarde la cité d’ici, elle est si belle
Avec ses lumières pâles qui dansent, si sensuelle
Le balai souple des lymantas et autres engins,
Je n’arrive pas à comprendre: pourquoi ici? Hein!?»
XeAr baisse le regard et la voix, mélancolique et accablé par l’absurdité de son emportement.
Doucement, l’algue s’apaise; les ondoiements ralentissent.
Ses miroitements zinzolins cessent de scintiller. L’interface s’estompe discrètement.
La lumière du hangar diminue légèrement, la console de l’ordinateur passe en veille.
Toute l’énergie environnante s’éclipse sur la pointe des fermions — comme si tout reculait en silence.
C°Fet est éteinte.
XeAr perçoit le changement subtil de l’eau ambiante, plus épicée avec un arôme boisé profond.
Sur sa peau, elle se réchauffe, plus douce avec une touche balsamique et une teinte ambrée.
Il se retourne vers la ville pour contempler à nouveau la frange de lumière – là où commence le dégradé des algues qui se fondent dans la cité.
XeAr sent derrière lui qu’«elle» est là à l’observer.
Son parfum, aromatique, avec des nuances de terre cendrée glisse jusqu’à lui — persistant. L’ambre l’enveloppe comme un voile tiède. Sa lumière diffuse tendrement la pièce dans une chaleur cannelée.
Il ne se retourne pas — pas encore.
Son regard continue de fixer le port au-dessus duquel dérivent ses pensées au milieu de la fourmilière. Des milliers de lumières flottent, des lymantas, Réis et autres Balainnes de marchandises.
Son regard plonge et distingue à peine les artères principales qui se perdent dans la profondeur.
Seule la bande de la cité scintille, animée par les chatoiements des véhicules.
Sous le jeu des diaprures, ils ressemblent à de simples traits, comme des cicatrices lumineuses.
L’architecture stalagmite donne à la cité des aspects vivants, comme si les tours poussaient encore.
XeAr observe, les formes fines, élancées, elles baignent dans les ondoiements de la lumière qui varient sous l’effet de la diffraction de la chaleur.
Les mouvements subtils de l’eau offrent l’impression d’algues figées dans le temps.
Toute cette illusion donne le Voile de Pauzy’édon, que XeAr aime admirer d’où il est.
Il trouve qu’elles sont élégantes, comme suspendues entre deux courants.
Les Pilia’Watas les plus hautes s’élancent vers la voussure — mais, par respect, jamais elles n’ondulent, jamais elles ne touchent la voûte. Seule une construction tombe du plafond, une seule.
Le lumphar principal.
Un imposant Trench-Zhan, d’opalin et de jais.
Immense, lourd, massif — pourtant, à cette distance, si petit, si mince.
Il l’a toujours vu comme une dent unique, un croc dans la gueule d’un monstre endormi.
Le regard posé sur le lumphar revient le long du plafond. Sans pensée, il suit un petit lymantas de service qui quitte l’agglomération, puis sort du champ de vision.
Dans la vitre, le reflet citrin du hangar se trouble — et le miroitement d’une silhouette ambrée croise les yeux de XeAr, elle l’invite à discuter.
- XeAr …» De sa voix enveloppante essaye-t-elle…
Il pivote délicatement et la fixe, elle arbore ce beau bleu-rosé pellucide d’une turritopsis dohrnii.
Comme la méduse immortelle, elle a cette impression de transparence magnifique.
Sans bord, diaphane et donne à sa voix cette sensation qu’elle est partout.
Sa présence translucide continue même après le regard, par derrière, au-delà…
Au fur et à mesure qu’elle s’approche en flottant de XeAr, elle prend une vague forme humanoïde.
- fetyW tu sais ce que je veux dire, (Prononcer Fée Tia)
Tu sais parfaitement ce que je veux dire!» Insiste-t-il.
Pourquoi est-ce que tu n’as pas laissé répondre
Ton interface de niveau C ? Est-ce ton ordre?»
- A cause du ton de ta voix…» Commence-t-elle avec respect.
- Oui‽ » Coupe Xear, plus rudement qu’il ne l’aurait voulu. (‽ point exclarrogatif)
- Tu as compris,» Poursuit-t-elle tendrement.
Je vois.Tu es agressif! Et ça t’a surpris,
Plus que tu ne voudrais vraiment l’avouer,
Cette ‘pauvre’ interface, on peut la consulter,
Elle est là pour répondre à des questions, c’est tout.
Pas pour philosopher, affronter ton courroux,
Ni parler de tes humeurs ou joutes verbales.
Ça n’aurait servi à rien, pour que tu t’emballes
De la laisser te répondre, elle n’aurait fait
Que t’irriter encore plus parce qu’elle n’aurait,
Dans ta colère, selon toi pas répondu…» Laisse fetyW en suspens, comme si c’était une question.
- Ton interface ne l’a pas fait, le feras-tu?
Tu n’as pas tort je n’ai pas été satisfait. » Avoue sobrement XeAr.
- Connais-tu ces questions auxquelles tu voudrais
Que je t’apporte des réponses?» D’une voix de velours liquide.
XeAr sourit courtoisement, laissant apparaître ses petites dents aiguës.
- Oui, mais je sens,
Que tu ne vas pas me répondre facilement.
Ta magie transpire, par l’eau épicée,
Ta mauvaise foi à vouloir m’aider.
Ah, ne nie pas! Mais la chaleur que tu en dégages
Indique aussi un côté protecteur, gages
Bienfaiteurs de ta bienveillance à mon endroit,
Et ne sais duquel de ces sentiments je dois,
Le plus me méfier, quitte à paraître paria.»
fetyW oscille et danse. L’estocade ne la laisse pas indifférente. Attristée, son éther se colore d’orange.
Elle finit de glisser pour le rejoindre près de cette vue imprenable. Il regarde à nouveau la cité, elle à ses côtés. Un silence de non-dit et de profondes choses importantes passe, il s’étire chargé de douceur.
L’instant n’est pas pesant, il est agréable et empli de gentillesse. La Voluméa change de goût, délicatement cannelée, chaude et légèrement piquante mais quand même une touche sucrée-épicée.
fetyW a diminué les lumières.
Les branchies de XeAr ralentissent leur rythme de filtration: il s’apaise, il se calme.
Tout en bas la lingua-spire de communication – le lumphar principal – accroche un lymanta.
fetyW contraste un peu plus sa forme afin de lui donner une apparence plus nette et pouvoir mieux discuter avec XeAr qui se tourne vers elle.
- Toujours aussi sensible et courtoise fetyW.» Dit-il pour lui faire comprendre. Il n’est pas indifférent à sa douce attention diplomatique de vouloir discuter sereinement.
- Hé! c’est plus facile comme ça non?»
- Merci.» Approuve-t-il aussi courtoisement.
- Ne t’y trompe pas, j’ai des défauts moi aussi,
Et je ne suis pas parfaite, ne l’oublie pas.
Jamais je ne jetterai vers toi des appâts…»
- fetyW…»
- C’était un hangarici autre fois,
Tu le savais ?»
- Oui, c’était des labeurs je crois?
Plus exactement leurs pièces de stockages,
Mais les modèles n’existent plus, autres âges
Maintenant. Et toi est-ce que tu les as connus?» L’interroge XeAr.
Un sourire cristallin s’élève, caresse l’eau d’un éclat jaune béryl :
- Oui, mais ils ne sont pas aussi anciens que ça,
Dit donc espèce de chenapan, ni moi non plus,
Mais où est passée ta galanteriejeun’ gars! » Répond-elle rieuse.
– Tu sais fetyW…» Continue XeAr en adoucissant le ton.
- Oui ?» Son éther vire à l’ambré flamboyant, elle éclaircit de sa présence la salle.
- Tu es la seule nord’I à faire toujours cet effort «d’humanoïdisation» quand tu discutes en privé, si tu me permets ce néologisme…Et je trouve ça très respectueux, donc; merci.»
fetyW éclate de rire et de lumière, son jaune irradie de plus en plus il devient chaleureux, un chaleureux béryl.
- Oui, tu peux. Je trouve le terme fort joli cela dit.
Chacun de nous autres offre l’apparence que nous désirons aux autres.
J’aime que tu me distingues avec tant d’élégance, c’est si gentil.
Mais tu sais nous avons tous des personnalités différentes.
Ce sont les rencontres dans notre vie qui forge la personnalité.»
- Au-delà de l’acquit?» Lance d’un ton anodin XeAr.
fetyW est irritée par la question, car il vient de rompre la complicité qu’ils revenaient d’instaurer.
Il veut revenir à ses sujets. Les réponses pourraient ne pas lui plaire, elle essaye de le ménager.
Ça l’inquiète un peu qu’il mette des barrières entre eux. Il change d’air, atrabilaire.
- XeAr tu sais bien que la nord’Iës (*) doit conserver l’acquit historique et le patrimoine.
(* ce n’est pas le ‘pluriel’ nord’I voir le lexique.)
La connaissance obtenue n’a rien à voir avec la nouvelle personnalité, tu le sais bien.
Pourquoi te renfermes-tu ainsi ? Sans cesse sur la défensive!
Briser ce moment complice… on est amis… et j’ai l’impression…» Laisse-t-elle planer.
- fetyW, pas toi, et pas ‘ce’ coup là… tu sais ce qui me chiffonne, et sur quoi je travaillais quand ça m’est tombé dessus. Mais ce qui me rend le plus triste c’est comment tu éludes toi aussi systématiquement mes questions. Que caches-tu? Pourquoi? Qui a-t-il à cacher de si grave?» Le ton n’est pas agressif, seulement blessé.
- C’est bon?? As-tu fini ton caprice? c’est quoi! le ‘’grand complot‘’ … je suis désolée mais tu es dans la vraie vie et pas dans une fiction d’imagietique où il y a des espions partout!
Dans lequel j’aurais un rôle, tes parents pourraient en être instigateurs aussi non?
Nous nous faisons du souci pour toi…
ça arrive parfois…
pour les gens qu’on aime.» Fini-t-elle dans un murmure.
- fetyW je …» D’un ton désarmé.
- Il paraîtque ça se fait… oui!» Lance fetyW plus triste qu’agacée.
- … suis désolé. Mais tu sais mes travaux historiques sur la cité…
J’ai retrouvé certaines choses qui me troublent…» Continue XeAr d’une voix abattue.
- Hé bien raconte…» Son regard translucide se fixe sur lui.
- Des documents tronqués dans la bibliothèque, les D°Fet (prononcer dfet, ou djet) qui répondent à côté de la plaque aux critères de recherche que je lance…
hummmm une impressionseulement …»
fetyW l’encourage, d’une simple phéromone sucrée, à parler et partager ce sentiment. Une petite note réconfortante et gourmande, évoquant des souvenirs hivernaux.
XeAr explique alors à fetyW, sa voix chargée d’émotion en n’utilisant que les basses de sa tessiture. Gorge et ouïes dilatées, il parle dans un feulement — abandonnant les vocalises aiguës qui nuancent habituellement les propos.
Sa voix s’arrondit en un doux ronronnement rassurant d’un rythme régulier, il raconte…
- J’ai retrouvé des mots anciens, que nulle interface ne sait plus expliquer.
La nord’Iës contrôle même mes accès aux interfaces B. Elle intervienne directement…»
Xear continue, sa voix ronronne en contre Ut quand il évoque eldmI, de la cité des grandes baies.
- eldmI frek erk po kera… » Dont les syllabes ont un goût fruité, comme si l’eau même parlait par sa bouche. (prononcer eld mi) — grande(s) baie (s) cité grande(très) —
L’émotion le submerge, malgré les tentatives de fetyW d’une caresse cuivrée et opulente.
L’eau a des effluves épicés et une aura dorée, comme une promesse lointaine.
En nommant un nord’I, XeAr sent la culpabilité se refermer sur lui.
L’éther de fetyW glisse au glauque–tendre des algues de la prairie de la limule.
Avec pudeur, elle donne à son avatar de conscience, mlrao’eao, un visage plus manifeste. (prononcer mi là haut ya) Elle se tourne vers XeAr.
Le reste de son éther s’adoucit, les contours des bras deviennent plus vaporeux.
Elle les étend enveloppant XeAr dans une brume verdoyante malachite, qui trouble la vue.
fetyW est ému; elle désire l’enlacer.
Elle essaye de le rassurer dans ce cocon qui les voile, bien qu’ils soient seuls dans la pièce.
XeAr sent que cette intimité les protège. Ses branchies ajoutent au feulement de son récit.
L’eau bourdonne, il continue sa gorge ainsi serrée.
La projection Eidolon d’eldmI dégage une hostilité palpable.
- En plein milieu de mes recherches, eldmI s’est projeté. Agacé.
Sans rien dire explicitement, mais pour manifester son mécontentement.
Il n’a rien prononcé, le goût aigre-doux citrique de l’eau le criait.»
La température chute d’un demi-degré sans qu’aucun système ne l’annonce.
Quand la silhouette d’eldmI se manifeste, elle est traversée d’une tension inhabituelle.
XeAr en est inquiet, il avait déjà rencontré eldmI et il n’est pas très facilement irritable.
Il est d’habitude si serein.» Le feulement de XeAr révèle l’amertume.
Nous avons beaucoup discuté et qu’il ne fallait pas édulcorer l’Histoire.
Les leçons sont perdues si on efface les détails embarrassants pour ne garder que le « message de l’expérience ». Les pages honteuses sont toujours adoucies quand elles sont enseignées.
Cette lénification n’est bonne pour personne.» XeAr se laisse porter par cette intimité.
C’était là leurs convictions concernant la jeunesse en général, et celle de sa génération en particulier.
eldmI trouvait aussi que cette jeune génération était singulière. Ils s’en inquiétaient tous les deux.
Ni l’un ni l’autre ne l’avaient qualifiée d’arrogante ou de prétentieuse, car cela aurait été faux.
Pourtant, quelque chose caractérise cette génération. eldmI le confirmait, fort de son expérience et de son ressenti. L’attitude récente d’eldmI est si éloignée de sa sérénité habituelle.
XeAr pense que c’est lié à ses recherches, comme s’il venait d’être trahi… par un ami.
Le feulement de XeAr retourne ses sentiments, fetyW les ressent avec précision.
Il n’essaye pas de les dissimuler, mais reste pudique.
L’éther Eidolon de fetyW change de couleurs par endroit, comme si elle contenait un orage.
Oscillant entre le cuivre tendre et l’ambre blessé…
Elle essaye visiblement de lui dire quelque chose, de rassurant, mais n’y parvient pas.
XeAr contemple le visage qu’elle s’est donnée. Un visage tel que ceux qu’il admirait dans ses livres pour enfants. Ces livres qui racontent des histoires pour tout petits, qu’il aime toujours.
Un visage doux, lisse, comme les courbes d’un épaulard. L’eau, légèrement ionisée devant leurs visages, bourdonne doucement.…
fetyW essaie; mais aucun mot n’arrive à franchir ses lèvres immatérielles.
Elle est suspendue, impuissante.
Ses yeux, plus que sa bouche essaie de sortir quelque chose… mais, un blocage.
XeAr se demande si sa tristesse est contagieuse ou si fetyW affronte un sentiment qu’elle n’ose pas encore nommer.
Enlacés au cœur du voile de son Eidolon, l’ambiance qu’elle a créé les enveloppes.
L’eau, rendue plus épicée, légèrement hespéridée, dégage un parfum éloquent.
Ce parfum, réconfortant et gourmand, mélange un soupçon de résine fraîche et des notes orientales chaudes.
Elle le regarde, lui: au visage réel, marqué et net. Ses grands yeux et ses lèvres suçant doucement l’eau vibrent au rythme du feulement de sa gorge et de ses branchies.
La suave chaleur du manteau, qui les enlace et les dissimule, se mêle à celle de l’eau ionisée, douce et apaisante… XeAr sent sur toute sa peau la magie de fetyW, en rythme avec son aspiration ronronnante.
Sa théurgie à son image: courtoise.
Jamais il n’a éprouvé cette nostalgie avec d’autres de la nord’Iës. fetyW est laconique.
Sa magie est un doux mélange de cette politesse et d’une longue expérience. Cela épice sa sorcellerie d’un rire narquois. Elle n’essaie pas de le dissimuler mais elle reste pudique.
Il émane de fetyW la puissante théurgie qu’elle ne dévoile pas et dont elle n’abuse jamais.
Les sentiments de la nord’I, mêlés à sa magie riche et veloutée qui cherche à le rassurer, lui renvoient une impression étrange. Cette impression est implexe : inexplicable, lascive, protectrice, et même exaspérée, ou pressée.
Le temps est suspendu entre eux… dans ce nuage fait des bras étirés et vaporeux de fetyW qui embrassent la pièce entière, littéralement.
L’instant s’est lové au cœur de la sécurité thaumaturgique — fetyW, son Eidolon.
Chaque seconde se dilate avec tendresse.
Par son exhalation, XeAr continue de sentir la magie; dans la bouche, sur sa langue, sa peau… une saveur riche et élaborée, déployée en une chaleur douce.
Le goût est composite, riche, une chaleur douce qui s’installe et ne le quitte plus.
Ni l’un ni l’autre ne bougent.
Les couleurs chatoyantes de fetyW se font discrètes, tandis que XeAr ronronne toujours de sa gorge et ses branchies.
De cette inaction émane quelque chose d’essentiel. Tous deux le sentent: leurs regards enlacés se font moins profonds, ils brillent davantage.
Imperceptiblement, l’éther de fetyW rassemble ses bras éthérés et vire au bleuté barbeau.
Le visage s’essouffle. Son Eidolon perd sa netteté: les pommettes s’estompent, son nez s’efface et ses bras redeviennent des membres, cessant d’être un voile.
Au fil de longues minutes — silencieuses, intimes — fetyW retrouve la netteté de ses mains.
Son visage prenant une couleur bleue cyan; la Voluméa devenue moins épicée s’est rafraîchie.
fetyW a laissé l’eau se refroidir ; sa magie a également quitté l’eau baumée.
L’enchantement, se dissout doucement comme un parfum qui s’éloigne.
Les yeux de fetyW sont moins nets, XeAr cesse de les fixer à travers le corps nébuleux et ionisé.
XeAr a retrouvé un rythme plus calme; sa cage thoracique se gonfle d’eau.
Face à la mlrao’eao sa gorge s’est desserrée. fetyW le regarde; elle le regarde à nouveau.
Elle ne le dévisage pas, non elle le scrute.
Elle aime l’observer et en profite.
Le regard de fetyW parcourt XeAr. Elle s’attarde sur sa combinaison mauve et topaze.
Ses coutures soulignent les lignes et accentuent les reliefs de son corps noueux.
Les manches sont mi-courtes. Le col en V de sa surchemise laisse voir la souspeau synthétique.
A sa hanche sont accrochés ses gants et quelques gadgets, dont un contacteur.
Le boxer moulant qu’il porte ne masque pas sa masculinité, galbe ses fesses et la douceur de sa peau.
Le vêtement descend à mi-cuisse, là où un liseré orangé marque la transition avec la souspeau synthétique scintillant sous la lumière filtrée.
Il a des petites chausses de sport, courtes et ajustées.
XeAr n’est pas excessivement musclé, plutôt normé, mais affiche une attitude assurée.
fetyW apprécie particulièrement l’élégance de son port.
Il a le visage potelé — comme tous — et son teint est plus mat que celui des citadins.
Natif d’une petite agglomération proche de la surface, sa peau porte les marques de son origine.
Le menton duveteux souligne son âge, marquant sa mâchoire post-pubère.
Ses joues rondes, comme le reste du corps rempli de graisse, font ressortir ses yeux malicieux dans lesquels la nord’I aime se plonger.
Le regard de XeAr encadrés de longs cils se complète par des sourcils fins comme un simple trait.
Son nez est large et plat; plutôt petit pour un mâle. Ses lèvres pulpeuses violacées cachent ses dents blanches aiguës. Sa langue rosée est agile à la parole.
Sa chevelure est encapuchonnée — pour ne pas flotter et le gêner — dans un voile de coiffe qui retombe sur ses larges épaules. La cagoule est fendue au niveau des oreilles, les plaquant sans en filtrer le son.
L’étoffe du voile, fine et transparente comme une méduse, rejoint les omoplates.
XeAr sent la présence douce de fetyW.
Dans son dos, un sac à dos est subtilement dissimulé, harmonieusement intégré aux plis des différentes soieries. Ce dernier descend jusqu’à la cambrure des reins.
Les pans ocres, safrans de la coiffe rejoignent le sac.
Le voile de sa coiffe se déploie sur ses épaules, dessinant de délicates strates de drapés.
De couleur incarnat, les dessins vont jusqu’à son avant-bras, où ils se fondent dans un parme très clair rompant ainsi la ligne, sur la fin des manches. Ses mains sont mi-palmées.
Il a une bague à l’annulaire droit et des ongles triangulaires bien entretenus.
fetyW suit du regard ses mains aux paumes calleuses par le sport et le travail d’étudiant-chercheur.
Puis elle remonte sur ses côtes, où la combinaison est fendue de trois évents soulignés d’un fil bleuté-smalt pour ses ouïes.
Le tissu flotte au rythme de sa filtration
XeAr s’est apaisé depuis un moment déjà.
Sur le sternum, les fils se rejoignent dans un cyan qui s’étale pour remonter le long du col en V pour redescend ensuite dans le dos, sur le sac, dans un doux dégradé.
fetyW caresse des yeux le bas de ses hanches, remonte sur la cambrure des reins et revenir à nouveau vers les trois évents de ses branchies. Le cyan sur les ouvertures se colore de céruléen.
XeAr perçoit comme une vibration chaude sous la peau, un frisson qu’il accueille sans résistance.
Son cou large, taillé pour accueillir la circulation d’eau nécessaire à la filtration et la profonde tessiture de sa voix, amplifie encore l’impression de douceur lorsque fetyW le regarde.
Sa nuque très échancrée lui donne un profil doux de béluga dans sa combinaison lui moule son corps jusqu’à la mâchoire. Ses lèvres restent mi-closes, entre la succion de l’eau et parler.
C’est fetyW qui, tendrement, reprend la parole.
- XeAr, tu n’as pas un rendez-vous là?» Doucement pour ne pas rompre l’instant ni jouer les rabat-joie.
Il regarde, derrière eux, l’heure à la console de l’interface. Il ne s’est pas rendu compte ; le trafic au-dessous d’eux aurait pourtant dû le lui rappeler.
– Oui je dois rejoindre NaHO et xxsioo.» Après un court instant de flottement.
(prononcer Naor et sihö)
- Ne les fait pas attendre. Nous pourrons continuer la prochaine fois. Ne t’inquiète pas, je te rafraîchirais la mémoire. Tu as des questions à poser et moi des réponses à te donner — ou du moins je t’aiderai à résoudre ce que tu penses nécessaire.»
L’algue est toujours figée, droite, d’un bleu inanimé.
XeAr s’en rapproche, récupère ses affaires près de la console et les fourre dans son sac à flanc.
Il serre son voile sur sa combi et le noue à la ceinture. Il se baisse sur ses chausses pour dépoiler des mini-palmes qui l’aident dans la nage citadine.
D’un clin d’œil et du bras gauche, il salue fetyW.
Elle réactive la C°Fet, l’algue reprend vie et scintille.
D’un coup de rein XeAr arrive à la porte.
- Allez fetyW à plus. Je repasserais après-demain. Ce soir je mange avec mes parents; comme tu l’as dit ‘‘ça se fait de se faire du souci pour ceux qu’on aime’’ et je crois qu’ils s’en font.
Un repas en famille nous fera du bien.» Dit-il.
- Il y aura ta sœur?»
- Oui en principe avec Figz et Uzeanu.» (prononcer Figuehz ou ‘fix’ et Ousséhann Ho)
- Il doit être mignon, je ne l’ai pas revu depuis plusieurs mois.»
- Il grandi … tu verrais.»
- Tu les embrasseras de ma part. »
Chapitre 4
XeAr sort en quelques coups de nage gracile et efficace. Il dévale joyeux et virevoltant l’escalresse de service pour rejoindre ses amis.
Il glisse le long du boyau, couvert de minuscules vers claveline, qui oscillent tous dans le même sens.
Il aime caresser avec la main les petits cils frémissants de l’escalresse, ils sont roses, parce qu’il descend.
Elle s’entrelace avec celle qui monte, aux cils bleus, dans une tresse en colimaçon — comme un immense brin d’une corde vivante. Arrivé en bas, il débouche du conduit dans de longs couloirs.
Il les parcourt plus en bondissant qu’en nageant. Il croise quelques ouvriers — combinaisons collantes, souvent orangées et noires, rehaussées de tissu réfléchissant à certains endroits.
XeAr, poli, salue les huit personnes : quatre féminines, trois masculines et une Jobotahe étincelante (prononcer robota). Elles lui rendent son salut jovial par un salut courtois.
Il n’a pas le temps de plus les considérer, elles retournent déjà à leurs occupations, lui quittant le bâtiment. Il regagne, en nageant comme un jeune alevin, des zones plus fréquentées, que l’ancien entrepôt où il travaille.
Il quitte le narthex pour passer sous le grand portail ouvert, devant luila sortie : la lumière de la cité — claire, artificielle, un peu trop parfaite — vient caresser le visage de XeAr.
Après la pénombre feutrée du hangar, ce flot de vie le surprend presque : il est heureux de revoir des gens; la population, l’animation. Il prend une grande inhalation, dans ses ouïes le parfum d’activité et son pouls se mêle à celui de la foule. Il a en face de lui une allée est assez large et les véhicules respectent scrupuleusement leur conduite. Les gens eux aussi font eux attention aux carrefours.
Ici, dans la couronne Induskaï, chaque geste a un but, chaque déplacement une destination.
Pas de flâneurs, pas de touristes — seulement l’activité dense et silencieuse d’un quartier industriels qui ne dort jamais. Personne ne veut risquer un accident.
Il prend à droite, guidé par l’habitude, et rejoint l’arrêt du transharroyeur.
Coup de chance un esox-luBUS — une élégante navette de transport — arrive déjà à sa rencontre au moment où il consultait les horaires de passage. Elle plane un instant, glissant au ras du sol en suivant son guide lumineux. Ses nageoires ventrales et pectorale se replièrent en un frémissement mécanique tandis qu’elle se pose, légère, sur le sol.
Longue, fuselée, avec une cabine surélevée, elle prend appuis sur deux patins d’atterrissage. Sur le même flanc deux ouvertures ovales se déploient en spirale dans un mouvement organique.
XeAr agrippe la barre centrale, qui permet de réguler le flux des voyageurs en deux. Il passe à droite, près du conducteur, un sourire aux lèvres et d’un geste poli de salut. Il s’enfonce au milieu de la navette.
Autour de lui, la rumeur sourde des passagers : une jeune femme habillée d’un ensemble jaune saillant, un jeune cadre dans son costume strict et son sac ventral à documents, une jeune maman avec son enfant, tous deux assortis de rose. Ensuite près d’une issue, il y a une personne âgée assise avec un couvre-chef typique des villages proches de la surface. Un pincement le traverse, discret, mais réel, comme si sa gorge se resserrait autour d’un souvenir.
Au fond, un groupe un peu criard mais jeune, ou l’inverse. Deux garçons, quatre berdaches et trois filles. XeAr porte son attention sur les jeunes. Il remarque que cinq sont habillés de cette mode ridicule mais tendance qui singe les ramasseurs de nodules et les quatre autres n’ont guère plus de goût.
Une, en particulier, elle dégage une aura douce, inattendue — un parfum de miel chaud et de coriandre verte. Elle est habillée comme une imitation des prostitués des camps de nodulistes. Une combinaison topaze aux reflets cuivrés souligne les seins par un vermeil subtil. Les manches capucines et longues jusqu’aux mains continuent en gants de simili-broderies. De la nuque et le long de la colonne vertébrale jusqu’à la chute des reins, un rebord gueules se sépare en deux au coccyx sur un Y d’or rouge. Le liseré souligne le galbe des fesses, de l’entre jambes et remonte au nombril en une spirale.
Ses jambes sont exagérées de dentelles ambre-rosé au-dessus du genou et au-dessous une souspeau de soie. Son cache sexe des bonnes mœurs, fuchsia, est cousu à la combinaison et non pas amovible.
Son immense voile de coiffe, lapis-lazuli cristallin, est attaché, enserrée autour de ses épaules, le long de ses bras, prévu pour y dissimuler les « traditionnelles » armes de défenses que les prostituées ont.
Mais XeAr, a reconnue au premier regard, cette tenue qui emprunte celle des prostituées, il détourne les yeux sans lui accorder plus d’attention.
Un soupçon de fraîcheur anisée et d’hydromel s’échappait d’elle, tandis qu’il sortait sa console pour continuer à travailler. Il parcourt ses notes.
Malgré les paroles apaisantes de fetyW, un doute tenace le ronge. Une inquiétude sourde demeure. Il sent, plus qu’il ne l’entend; le silence de la part de la nord’Iës — un mutisme poli, mais implacable. Même fetyW, d’ordinaire si franche, reste évasive. Elle esquive certaines questions sur d’anciens mots, comme si chacun devait éviter une vérité trop lourde. Quant à eldmI, lui, l’a envoyé bouler sans ménagement… Plus il relit ses notes, moins il en a envie…
Plus l’exaspération monte, visqueuse.
Englué dans une mauvaise volonté manifeste, il voit chaque piste se refermer sur lui. On lui apporte des réponses menant toutes à des impasses… ça lui laisse un goût de vase en bouche.
xxsioo l’a senti — un vrai ami.
Il lui a proposé d’aller se détendre — une sortie à la grotte des tourbillons, ça va lui faire du bien.
À cette pensée, XeAr se calme et range machinalement sa console. Il contemple le paysage.
Il se tourne vers la fenêtre.
Dehors, la cité défile. Ils ont déjà quitté les quartiers industriels Induskaï.
A l’intérieur, l’Hydrosphère a un léger goût cinnamique assez agréable à peine sucré, comme une poussière de cannelle sur la langue. C’est agréable, presque familier — et pourtant, cela n’appartient pas à ce quartier de la cité. Le calme semble infuser l’eau, dissolvant le stress qui l’étreignait quelques instants auparavant. La douceur de résine s’épanouit, lentement, en une chaleur veloutée qui enveloppe la gorge à chaque exhalation. L’eau continue de chanter.
Les jeunes au fond sont toujours aussi bruyants. La personne âgée se lève pour son arrêt. Son couvre-chef est vraiment très classe, ça rappelle à XeAr ceux de son village. Un pincement au cœur. Ils doivent être voisins tous les deux. Mais il n’ose pas lui demander; dans cette grande cité les gens ne se parlent pas; on ne parle pas aux inconnus.
Son village lui manque et le sentiment l’envahit. Les odeurs mellifluentes et fraîche lui reviennent : comme la badiane amenées par les courants du sud juste avant la saison des récoltes. La lumière presque palpable du soleil filtrant à travers l’eau, le rythme lent des marées… tout lui manque.
Ici tout est différent.
Dans la cité l’eau parait «aseptisée», filtrée, lavée et maintenue à une température presque constante.
XeAr ne ressent aucun effet de marrée ni des saisons ou de la nuit et du jour. Plus de migrations non plus — ni des mégaptera, ni des bancs de loligo ni tous les autres animaux.
Comme une seconde vague, les souvenirs à la ferme de son grand-père remontent. Quand ils allaient moissonner les algues. Récolter les œufs. Quand ils allaient chaparder les hippocampes chez les voisins, avec NaHO, xxsioo et les autres.
Tout est différent de son village.
Il y a des véhicules dans le centre, qui croisent les gens, pas comme dans la cité où ils circulent uniquement en périphérie ou dans les galeries de relis.
Là-bas, dans son village les caharap’ronden s’encastrent dans les creux des collines, à l’abri, dans les roches. Rondes, comme les carapaces des tortues, façonnées pour épouser les marées pas pour les braver. Les villageois les dessinent avec des formes protectrices et fluides, loin des lignes hautes d’ici.
Ces habitations utilisent les matériaux organiques locaux. Faites à partir de forêts kelp génétiquement modifiés — structurés ou tissés — et avec des bio-polymères filamenteux. Elles ont un aspect naturel; vivantes, changeantes — jamais figées. Chaque demeure est cultivée par ses habitants.
Le seul édifice qui s’élève un peu au-dessus du sol est l’observatoire de migration. Son grand-père maternel, Faloudense, l’y emmenait souvent. Il lui racontait des histoires de lipotidaes, une vielle coralaustatue de sa grand-mère posée sur le bureau.
Son village lui manque, vraiment, et ses recherches n’avancent pas… troisième vague mélancolique.
Soudain, expulsé, le ramdam des jeunes le rattrape.
Ils se disputent … Pour quel sujet assez grave? Le dernier jeu sorti apparemment… effectivement cela méritait d’ameuter tout le véhicule pour cet important problème existentiel.
Il sourit, flegmatique.
La navette s’est arrêtée un peu brusquement, faisant crisser les patins sur le sol.
Il sort de sa torpeur.
La mamie prête à descendre. Leurs regards se croisent. Elle a remarqué son attitude lorsque les jeunes ont rameuté l’attention sur eux. Elle lui offre un sourire complice qui a l’air de dire « Moi aussi, j’ai été jeune. Ne joue pas les blasés — tu n’es guère plus vieux qu’eux. »
XeAr lui rend un sourire reconnaissant. D’un feulement doux elle le salue et quitte la navette.
Ils se sont arrêtés près du centre d’activité où il a rendez-vous avec xxsioo.
Déjà?
Il n’a pas du tout fait attention au trajet. Pourtant il est long.
La jeune maman est descendue: quand? Il n’a même pas remarqué.
Mais zut, c’est aussi son arrêt.
Bon hé bien il descend lui aussi. Il saute de l’esox-luBUS.
La cité s’élance.
Il lève les yeux sur les immeubles qui montent dans une danse vers le sommet de la grotte, ils s’étirent comme des flèches vivantes, sans fin… sans jamais le toucher. Même maintenant, XeAr a toujours l’impression qu’ils vont effleurer la roche, que leurs pointes vont s’y enfoncer comme des racines inversées. La perspective est tellement trompeuse que sa métaphore vient de renverser le bas et le haut.
Les Pilia’Watas tendus s’élèvent filiformes dans la lumière diffuse, il a l’impression que les plus hautes cimes sont à portée de main.
Son cerveau sait; ses yeux voient et pourtant son cœur lui dit le contraire.
Depuis l’observatoire où il travaille, il sait bien; l’abîme qui sépare les cimes du plafond — plusieurs kilomètres de vide, lisses, silencieux. Cette illusion prend naissance ici.
La grotte est colossale; son gigantisme tord la perception.
Si vaste qu’elle avale les distances.
Si haute que ce qui monte s’y dissout.
Les tours immenses, paraissent fragiles, presque minuscules — réduites à de simples algues qui flottent. Même leur démesure semble petite.
Elle engloutit tout.
Le cou tendu vers le plafond, les ouïes grandes ouvertes.
Seul le lumphar principal, majestueux, ancré au sommet de la voûte, tombe; rompt son regard.
Tel une dentelle stalactite d’une demie lieues il impose sa présence d’une douceur irradiante d’opalin et de jais. Il semble guider la respiration de la ville; il synchronise toutes les lingua-spires en périphérie.
À son point d’ancrage, des galeries courent vers les parois. Certaines récentes, d’autres anciennes qui vont vers les bords pour rejoindre d’anciens hangars, des observatoires nautiques et des centraux de relais. L’eau de la cité le long de ses branchies, rappelle à XeAr qu’il a un rendez-vous.
Juste devant lui, le bâtiment des Cijh-lec se dresse comme une algue, un instant son esprit s’attendait à le voir onduler (prononcer ssir lèc). Trois kilomètres et pourtant elle dégage une impression de fragilité, presque de grâce. Les Cijh-lec ont la charge de prendre soin de chaque nord’I, maintenir ses systèmes, de déployer des interfaces ou d’en retirer si nécessaires. XeAr leur porte tous son respect, ils assument la lourde et importante responsabilité de veiller à leur bonne santé.
Leurs équipes discrètes mais accortes, sont disséminées à travers la cité dans ces grandes tours. Réparties un peu partout dans la grotte, leurs Agar-Takas, sont toujours très élégantes.
Tissées en bio-matériaux renforcés, inspirés de l’agar-agar — justement — confère une résistance à la traction et à la compression surnaturelle. Il n’a jamais compris la prouesse technique qui allie solidité et fluidité et permet d’atteindre des hauteurs aussi vertigineuses tout en restant minces, très minces et délicats. La finesse presque irréelle, mélange de fragilité, donne l’illusion que la structure ondoie et à la cité son apparence de champ d’algues vivantes.
Dans le quartier où il vient de descendre; dans le centre, les lymantas individuels sont rares. Peu de véhicules circulent. Seules les petites capsules des services de la ville y sont autorisées.
En revanche, la nuit, les Frailugas — sorte de gros lymantas ventrus — viennent faire le ravitaillement et la logistique. Ils sillonnent les plus grandes artères, relayés par des lymantas modifiés et accèdent aux plus petits recoins pour les livraisons.
Il sourit, la ville est que plus plaisante ainsi, pour le passant qu’il est.
Les journées de la capitale ont été déclarés ‘’jours d’été constants‘’; tous les jours, toute l’année.
Pas de lever aux aurores.
Pas de veillée tardive.
Juste une longue journée fluide, sans pointes d’affluence, sans quartiers dangereux.
Sans heure de pointe, sans ruée, l’activité se répartit comme un souffle lent et régulier.
Il y a tout le temps du monde dans tous les quartiers, même les banlieues résidentielles.
Un calme apparent règne, bien différent de l’animation diurne.
La nuit c’est le contraste, c’est un autre rythme : moins bruyant, plus sérieux.
Les ouvriers des maintenances s’activent dans les galeries.
Le jour, promeneurs et voyageurs emplissent les places, vont de transports de sols en bouches de sousharroyeurs, nombreuses et régulières, elles déversent et absorbent ces milliers de gens en continu.
XeAr ressent cette uniformité dans la lumière blanche qui baigne chaque façade.
La première fois qu’il est venu avec sa famille dans la cité, iyu’po,Jh (prononcer ïhupors! La virgule fait partie du nom), ils étaient tous les quatre, pour du tourisme. Ils avaient été visiter les parcs d’attractions, la réserve nationale libre. Ils s’étaient bien amusés.
Il se souvient son émerveillement d’enfant, sa petite taille, face aux immenses gratte-voûte, vertigineux. Ils ont à peine rapetissé maintenant qu’il est adulte. Les Pilia’Watas s’élancent toujours dans une grâce tout aussi belle et harmonieuse, comme la diversité des algues.
Il passe par une grande place, entourée de constructions beaucoup moins hautes avec de la verdure partout. L’esplanade donne sur un parc floral vers lequel il se dirige.
Il est immense. Celui-ci s’étend sur plusieurs kilomètres.
Autour de lui, les immeubles s’abaissaient en un dégradé doux, jusqu’à de simples étages en bordure du parc floral.
Les Pilia’Watas cèdent la place à des bâtiments plus petits.
Les Kombloqs sont agrémentés de grands coraux, aussi grand qu’eux, la nature entretenue dans cet urbanisme, s’épanouit dans le parc. XeAr regarde autour de lui, il trouve de tout, blocs d’appartements ou d’espaces mixtes, Kombloqs résidentiels, lieux communs. L’ensemble forme un quartier de taille moyenne avec partout de magnifiques coraux de toutes couleurs. La plupart des Kombloqs sont en dur, mais il y a quelques Tidalk’oms modulaires que XeAr observe avec amusement.
Elles peuvent changer légèrement de forme en fonction de l’environnement et de la saison, c’est l’intérêt de ces Tidalk’oms, et en plus celles-ci sont vraiment jolies. Légères, elles sont facilement déplaçables.
Là où il a débarqué c’est une grande gare centrale, un HUB pour différents transports.
Il est descendu parmi les multiples points d’arrêts des navettes, un peu plus loin une sortie de sousharroyeur et ce gigantesque parc floral.
XeAr avance dans cette harmonie étrange entre architecture et flore, il ressent une forme de sérénité.
Les Kombloqs, couverts de plantes qui ondulent, semblent imiter parfois la nature sur le point de s’étirer, comme des bêtes dissimulées assoupies.
Les passants nagent avec une prudence respectueuse. XeAr suit leurs gestes. Il devine dans leur retenue la croyance tacite que tout ici est vivant, et qu’il suffit d’un bruit trop brusque pour déranger ce sommeil végétal. Cette idée le touche également.
Il y a une ambiance chaude et apaisante.
XeAr comprend pourquoi xxsioo avait choisi ce lieu pour lui donner rendez-vous.
Il ne connaissait pas du tout ce quartier. Il est plus habitué au campus universitaire débordant d’activité, de bruit, de gens.
Il jette un coup d’œil de circonférence à la place.
En vis à vis du parc, calme paisible, qui représente la nature, le centre d’activité avec son agitation urbaine. Etrange mélange de genre. Deux mondes, juxtaposés mais malgré tout concilié avec harmonie. Cet endroit le raccommode avec le bruit et les gens… Le rapport que les seconds produisent du premier.
Il apaise en lui le conflit entre solitude et communauté — entre le silence du village et le vacarme de la cité, un équilibre qui résonne dans la poitrine de XeAr.
Il quitte la place des arrêts des transharroyeurs, pour se diriger à l’intérieur du parc.
Il a rendez-vous juste en face, devant cette étonnante statue que son ami lui avait indiquée. Il passe devant la bouche de sousharroyeur – une des lignes arrive directement du campus universitaire, xxsioo devrait sortir par-là, s’il ne l’attend pas déjà.
XeAr se dirige vers la statue de Jobotahe.
Sur le petit piédestal il lit, «alallat’n» suivi du poème qu’elle avait dédié à Choxnœ (prononcer Alalyan et Chox noé).
‘‘paradoxes sentimentaux de la complexité des sens’’, une émouvante composition.
La belle statue de corail, blanc éclatant, rayonne de la chaleur intense invisible, du blanc Igniblan.
Il aime beaucoup cette couleur magique, elle est associée à la puissance ardente, qui ne brûle pas, elle enveloppe. Deux fois grandeur nature, elle est comme toutes les Jobotaa élégante, fine, élancée comme une lame d’algue. Sa beauté irradie encore de tout l’amour qu’elle avait pour Choxnœ.
De son long corps effilé, le bras droit, long aplati, pointe vers les étoiles, orné à l’index de la bague offerte par Choxnœ. Plein d’admiration, XeAr continue de la scruter.
Elle adopte une posture altière qui la rend d’autant plus ravissante dans sa «configuration-citoyenne». Sa tête légèrement oblongue penchée, un nez minuscule, des arcades sourcilières peu profondes.
Elle a des pommettes douces, une mâchoire gracieuse, et ses oreilles discrètes à peine visibles. Une petite boucle à l’oreille gauche, une perle — la « dernière larme de son amour » — pend d’une chaîne le long de son cou élancé.
Le regard de XeAr continue de descendre sur les épaules délicates; dans son costume de poète – serti de parures qui descendent le long de son avant-bras gauche.
La main pausée au côté, ou peut-être posée… Le pouce accroché à son ceinturon, les autres doigts filiformes, larges mais peu épais, sur la hanche.
- Elle est magnifique.» Murmure-t-il, pour lui même
Elle est vraiment très belle … XeAr suit la boucle de ceinture gravée de fresques oblongues, certaines sont reprises au pli de l’aine. L’ensemble forme un dessin qui relie le haut des reins et descend le long des jambes sveltes et sans fin.
Ses cuisses, comme ses bras, sont plus larges qu’épaisses; un peu ‘plates’ même.
La statue porte une paire de bottes juste au-dessous du genou qui enlace son interminable mollet. Le liseré de la botte rencontre les fresques qui courent sur sa longue et fine cuisse.
Penseur, il sourit à l’histoire de leur amour. Celle d’une Jobotahe et d’une mlrao’eao, tendrement éprises, simple et si banale mais pourtant tellement extraordinaire; ce qu’elles ont vécu…
- XeAr!»
Il sort de sa rêverie en se retournant et voit arriver scintillante; la silhouette de son ami. Allure élancée avec ses longues et magnifiques jambes interminables parées de bottes. Elles montent jusqu’aux cuisses; fines et élégantes brodées dans un tissu cobalt, flanquées de liserés chamarrés. Le reste du corps est longiligne avec de minces hanches — sa combinaison indigo et incarnat remonte sur son court buste elliptique. Les épaulettes donnent un peu de volume à l’acromion de ses épaules.
La ligne épurée du bras se lève dans un salut ondoyant à l’attention de XeAr qui vient à son encontre. En «configuration-citoyenne», la personne le surplombe de deux bonnes têtes, sa gorge svelte est sertie dans un raz du cou cramoisi où est accroché un petit bijou.
Elle lui sourit en inclinant la tête dans un mouvement charmeur, puis l’enlace de sa large envergure.
- Alors comment tu vas mon grand.» Lance XeAr en lui rendant son étreinte.
- Pas mal. Tu as trouvé facilement?» Lui demande xxsioo de sa voix de baryton.
- Tss… Pas mal ici, dit donc. J’ai même vu qu’on pouvait nager librement dans le parc?»
- Oui …presque ! Il y a quand même certaines règles à respecter, mais oui c’est assez sympa!»
- Et NaHO?»
- Il nous attend déjà!»
- Euh?»
- Ben! à la grotte des tourbillons voyons! Il a pris ses palmes de chasse — il veut les essayer.»
- Ha ben c’est malin ça… Je croyais qu’on allait d’abord au centre d’activité !» En le désignant.
- Toi? Dans la foule ? … Allez hop, un coup de nage libre te fera le plus grand bien.»
- Bien chef, oui chef… à vos ordre chef! Tu penses donc je suis; Chef!»
xxsioo éclate de rire.
- Ah ! Voilà j’aime t’entendre parler comme ça. On y va.»
- Par où! je ne connais pas le coin moi.»
- Sousharroyeur! y a une correspondance.» En pointant du pouce par-dessus son épaule.
Et XeAr suivit la Jobotahe.
Ils descendent dans les couloirs du sousharroyeur, peu fréquentés à cette heure. XeAr ressent immédiatement cette pression familière de l’eau sur ses branchies. Il suit xxsioo, dont le mouvement effleure à peine le sol, comme s’il n’avait pas besoin de nager, seulement de glisser.
Ils nagent côte à côte vers les quais, portés par un léger courant artificiel qui guide les passants avec une douceur presque organique. Il a déjà quelques personnes qui attendent sur la plate-forme centrale.
Ils ont quelques secondes à patienter. xxsioo n’a pas déployé ses palmes pour ce court trajet.
La rame arrive, ils s’engouffrent dedans. Elle démarre.
- Nous y serons dans quelques minutes.» Dit xxsioo agrippant XeAr qui s’est fait surprendre par l’accélération. «NaHO a pris ses palmes de chasse, on va bien s’amuser, je le sens.»
XeAr ne répond pas, le regard absent sur la paroi opaline qui défile ; il se laisse absorber par les reflets changeants. Il pense à fetyW de la lassitude sur ses épaules.
- Tu pourrais faire un effort, j’essaie de te distraire!» Lui lance la Jobotahe.
- S’cuse.» Murmure simplement XeAr, ailleurs.
Un silence. Puis, doucement :
- Bon … Puisque tu y es, raconte. Comme ça, ce sera fait. On pourra s’amuser, en laissant les soucis au vestiaire. Tu en penses quoi ?»
XeAr hésite, mais reconnaissant, il partage ses sentiments:
- … c’est toujours mes recherches. Encore tout à l’heure, fetyW, à mes questions, elle a répondu… mais de façon énigmatique. Ça m’agace un peu.»
- Et est-ce qu’elle t’a dit que tu devenais un peu… pénible avec ta parano ? »
- Hummm elle y a fait allusion ⸮» Dit XeAr d’un sourire aux lèvres, en constatant que son ami avait mis toute son amitié dans sa phrase pour le faire rire. (⸮ point d’ironie)
xxsioo rit, mais son regard reste sérieux:
- Qu’est-ce qui te préoccupe tant que ça?? fetyW?»
- Pas tellement, on dirait qu’elle essaye de me préserver, mais de quoi? Et eldmI… son changement d’attitude m’intrigue aussi.»
- C’est à dire?»
- De quoi veut-elle me protéger et qu’y a-t-il à découvrir?»
- Et si elle essayait simplement de t’éviter de partir en vrille ? Ça t’a effleuré?»
XeAr sourit.
- Oui!»
- Mais …» Demande xxsioo avec les points de suspension.
- … corroboré par quelques preuves, ce n’est plus de l’affabulation.»
- Ah? tu veux dire des vraies preuves, pas des éléments que-tu interprèterais comme tu voudrais qu’ils abondent dans le sens que tu imagines?»
- Oui. Des recoupements. Et ça semble pointer dans la même direction.»
- Tu veux un coup de main?»
- Je comptais te le demander… et NaHO aussi…»
- D’accord, on en parlera avec NaHO. Pour l’instant… on laisse tout ça derrière…»
xxsioo s’interrompt.
La rame ralentit. Ils sont arrivés à destination.
- On descend ici!»
XeAr hoche la tête. Il sent déjà la tension se dissoudre, remplacée par l’excitation familière de la grotte, des courants, du jeu.
Ils sortent.
La Jobotahe frôle le sol de son corps tandis que XeAr se précipite le long du mur. Ils s’amusaient, plus jeunes, ainsi à la raie miroir. Nageant tous deux les bras le long du corps, ils fusent dans les couloirs qui les mènent vers une autre correspondance. Ils arrivent au moment où leur rame allait partir, de justesse. Ils rejoignent un siège et xxsioo reprend la conversation
- Je suis là et NaHO sera là aussi pour t’aider, j’en suis sûr. On regardera tout ça ensemble. »
La Jobotahe, dans ses gestes lents et élégants, de ses longs bras, offre le sentiment d’une danse alors qu’il ne s’agit que d’une discussion.
XeAr expose plus en avant ses craintes vis à vis de fetyW. Si elle désire le «protéger» — du moins est-ce son sentiment — c’est qu’il y a des raisons.
fetyW ne ferait pas ça pour rien.
xxsioo confirme:
- Tu sais … Si fetyW veut te protéger, c’est qu’il y a une menace. Même si tu ne la vois pas.»
- Exactement. Donc je dois savoir.»
- Un nord’I ne fait jamais rien à la légère. Si elle agit ainsi, c’est que quelque chose est en train de se fissurer.»
Le changement d’attitude d’eldmI l’intrigue aussi. Avec xxsioo ils s’étaient rencontrés dans la bibliothèque de ‘’frek erk kera‘’ et ils avaient bien discutés tous les trois, rit même, beaucoup. eldmI a un sens de l’humour provincial qui faisait beaucoup rire la Jobotahe.
Puis xxsioo ajoute :
- Il fait partie des partisans de la réforme de l’enseignement, non ? Remarque sa projection est ténue comme un filet d’eau chaude dans un geyser des grands fonds.
Non. Comme le jet d’encre d’un poulpe qui fuit.! »
L’image de l’Eidolon fait rire XeAr. Enfin!
Pour la première fois depuis le début de leur échange, XeAr rit franchement.
xxsioo est fier de son effet.
Tout en arrivant, ils concluent, par ce rire:
- Alors je te propose, on arrête là. On laisse tout ça au vestiaire. Demain, on en parle avec NaHO. Là, on va à la grotte.» Avec un sourire plein de tendresse.
Ils quittent la rame. Ils détalent, nageant près du plafond au travers les dédales de la station.
Ils empruntent leur raccourci préféré pour aller à la grotte.
Ils débouchent à un sas hermétique, évitant l’entrée principale.
xxsioo salue une de ses amis Jobotaa de la maintenance. Il ôte un de ses gants lilas qui palment ses longues mains de métal tissé. Il s’avance vers le poste de commande où se trouve son amie, et lui serre sa main également dégantée. Ils s’échangent quelques politesses prenant des nouvelles l’une de l’autre. XeAr salue par-dessus l’épaule.
Les deux Jobotaa remettent leurs gants et l’amie de xxsioo sert à son tour la main de XeAr.
Les deux compagnons pénètrent dans le sas.
Ils passent la première porte lourde et épaisse quatre mètres par trois, lourde, massive. Ses verrous se ferment hermétique, un léger courant électrique la parcourt. L’eau change de température, de goût. Deux grilles, une au sol l’autre au plafond permettent l’échange.
La seconde porte du sas, en vis à vis se desserre, libérée de sa charge positive.
Les verrous jouent. Elle pivote.
La lumière claire, céleste pénètre en premier leurs sens.
Viennent ensuite la légère chaleur et l’ozone capiteuse de l’Aquasphère.
Ils émergent sur une grande plate-forme, elle surplombe la grotte.
Chapitre 6
XeAr pénètre le premier dans la grotte, il s’immerge, et l’onde de choc est spatiale.
Moins vaste que la cité, pourtant, elle paraît plus immense — infiniment vide, silencieuse, offerte.
Ce n’est pas une pangomaji — ces cités organiques, ou la capitale — où l’ingénierie et la magie se mêlent pour créer un écosystème de vie. Cette grotte, elle, se dresse devant lui : brute, comme un long tunnel démesuré ; large, elle monte à pic sur mille mètres au-dessus.
C’est le réservoir d’échange d’eau; une cavité rustique sans équipements, pas aménagée ni implantée.
C’est cette nudité, vierge, immaculée, qui procure à XeAr cet air de gigantisme, de liberté.
L’entrée principale, un vaste hall creusé dans la roche, se devine plus loin en aval.
C’est par là qu’arrivent la majorité des gens, il y en a d’autres un peu partout mais bien plus petites.
Avec xxsioo ils sont entrés par un local de service, une plateforme surélevée.
De leur perchoir ils distinguent les parois verticales et la largeur colossale d’à peu près trois kilomètres.
Ici l’eau est moins laminaire et moins claire que celle de la cité — c’est sa fonction; se débarrasser de l’eau de la capitale. Les branchies de XeAr le lui rappellent.
Malgré sa turbidité, on aperçoit le fond de la grotte à presque deux lieues de là, un frisson parcourt ses ouïes à chaque fois qu’il en saisit la profondeur.
Le plafond à peine un kilomètre au-dessus de XeAr fait apparaitre des veinures étranges.
Avec le temps et le mouvement perpétuel de l’eau chaude, l’érosion a creusé les roches tendres. Les courants se sont chargés de dessiner de jolies fresques géologiques. Ces striures serpentent avec une élégance sauvage, comme des souvenirs laissés par un geste ancien.
La grotte est le plus grand des prolongements naturels de la capitale, d’anciennes bulles de magma.
Le regarde de XeAR remonte le long des veines volcaniques qui relient les deux cavités dans un système de convection thermique spontané. Les p’Aoriiu et les Jobotaa les ont transformé et optimisé, de nouvelles structures ont vu le jour, dans un mouvement hélicoïdal; les Spirales des Marées Éternelles.
L’eau chaude remonte de la cité par ces spirales vers l’immense réservoir, elle s’y refroidi pour être évacuée — vers les failles lointaines — purifiant tout le système.
Cette exhalation lente maintient la vie.
XeAr sent immédiatement la différence : l’eau est plus chaude, plus chaotique. Elle a quelques degrés de plus, pas brûlante — juste assez pour qu’il la sente sur ses branchies, comme une tiédeur confortable.
Le débit de ces immenses structures crée des courants chauds et froids qui s’affrontent et tourbillonnent — d’où le nom de « Grotte des Tourbillons ».
L’eau chaude s’écoule depuis le haut de la caverne, pour aller se jeter au fond, à deux lieues, dans des fractures et failles éparses. Finalement elle s’écoule à nouveau propre et à température normale, quelques dizaines de lieues derrière la mégapole, de l’autre côté de l’ancienne dorsale.
Les yeux de XeAr quittent les anfractuosités de décharge, équipées de filtres de sécurité.
Originellement l’endroit n’était pas ouvert au public.
De petites balises Blanÿdro clignotent comme des calamars-lucioles, signalant les conduits d’évacuation. Elles émettent des signaux lumineux avec une signature thermique spécifiquement; identifiable sous l’eau. La zone de loisir est clairement délimitée et bien protégée par la douce magie du maillage de ces balises. Là-bas l’Ondosphère a un goût subtil de quartz réchauffé.
XeAr ne sent pas cette pression mentale qui le hante en ville.
- Tu viens ?» Lance xxsioo, en quittant la plate-forme de maintenance, bordée de gyrophares et de crochets pour les équipes techniques.
Deux rampes s’en détachent : l’une vers le poste de secours facile à repérer de sa couleur safran. De l’autre côté différents kiosques ; nourriture, partage de matériel, ballons de chutes, vestiaires et souvenirs. C’est autant un lieu de loisir et de détente que de curiosité touristique.
Malgré la foule, XeAr aime bien. Il prend une grande inhalation dans ses branchies, près du sol l’Aquasphère est plus froide avec un arrière-goût épicé.
Ils ont rendez-vous plus loin, à leur repère habituel où ils grignotent toujours des bigorneaux.
NaHO ne semble pas être encore arrivé.
Tant mieux : il aurait le temps d’aller chercher des palmes.
Il n’a que ses palmes de ville, pratiques pour les manœuvres rapides des couloirs, dans la foule mais ici.
- Je te prends un cornet?» Demande xxsioo.
- Humm oui tient. Un petit s’il te plait, je vais en profiter pour laisser ‘toutes’ mes affaires au vestiaire.» Avec un clin d’œil complice, sur le «toutes»»; mes affaires.
- Vous me laissez faire les sales besognes de larbin…» Répond la Jobotahe, d’un bras ondoyant.
XeAr est déjà arrivé au guichet de partage avant que son ami ait fini son sarcasme. Il choisit une paire de palmes orangée, celles des techniciens des canalisations, lorsqu’ils font leurs inspections. Ça fait longtemps qu’il a envie de les essayer, c’est l’occasion.
Après avoir déposé ses affaires et ses soucis au vestiaire comme ils l’avaient convenu; il chausse. Une fois ses pieds dedans, un léger ajustement. Elles lui procurent un sentiment d’efficacité professionnelle, une force empruntée. Il kiffe bien.
Dans une nage de découverte, il rejoint xxsioo qui tient un cornet à la main et de l’autre NaHO.
- Vous arrivez?» Lui demande ce dernier en voyant arriver XeAr.
- Comme tu vois. Cette andouille m’a pas dit qu’on venait. » Tout en l’enlaçant.
- Toi! Tu es un génie, tu as compris le principe de la surprise.» Lui répond moqueur NaHO.
- Allez! montre-nous tes palmes.» S’exclame XeAr, tandis que xxsioo lui tend le cornet, mains nues.
NaHO est un p’Aoriiu plutôt râblais et trapu, mais plus gras et petit que XeAr.
Il tend un pied.
La palme a des nervures grenat, profilée en demi caudale d’orque. Mi-souple, elle est profilée pour être nerveuse. Elle tient bien la cheville, le système qui les solidarise est très discret. Ainsi accaudé il peut nager de sirène avec ses puissantes jambes trapues.
Il est très musclé, c’est un grand sportif, il participe et gagne beaucoup de courses.
Son visage rond est éclairé par de petits yeux malicieux olivâtre, enchâssés dans ses pommettes rosées.
- Hé bien elles ont l’air taillées pour la chasse! Tu dois te faire de sacrés sprints…» Sourit XeAr.
- Je viens de faire trois ou quatre petits tours. Je suis arrivé un peu en avance pour les essayer. Elles sortent de leur emballage et je ne voulais pas trop passer pour un alevin.» Avoua NaHO.
- On y va!» Demande xxsioo en remettant ses gants qui transforme ses longs doigts en véritables pagaies.
- Le denier en haut est de corvée!» Clame NaHO en s’élançant sournoisement.
xxsioo claque des talons.
Ses bottes libèrent les membranes de ses palmes qui s’ouvrent comme des fleurs.
Ce sont deux belles marinoptère argentées, longues, effilées plus longues que celles de NaHO.
En «configuration-nage» et en une ondulation du bassin il se soulève du sol.
Dans le même mouvement, ses palmes se solidarisent en une nageoire unique — scellée par une impulsion magique.
NaHO l’imite.
Déjà accaudé, ils filent vers la paroi, dans un même élan qui pulse dans l’eau fraîche.
XeAr s’est fait surprendre mais il se dit en guise d’excuse qu’il n’a pas des palmes de compétition.
Les deux premiers filent vers le courant d’ascension. C’est un majestueux tourbillon qui lèche la roche et couvre presque la largeur de la grotte, créant ce mouvement ample de spirale. Les structures font des dizaines de mètres balisées elles aussi par de petites lumières clignotantes Blanÿdro.
Ils progressent doucement dans la colonne d’eau, vers les gigantesques bouches d’arrivées d’eau.
C’est par là que l’eau réchauffée par la Cité se déverse sur toute la largeur de la grotte. XeAr aime bien cette sensation où la chaleur vient s’étaler sur son visage. La douceur lui enveloppe les joues, et il se surprend à fermer les yeux quelques secondes, savourant la sensation.
XeAr suit ses amis dans le tourbillon d’eau froide ascendant qui vrille autour du flux central. Ils nagent rapidement dans le mouvement hélicoïdal. Le cœur de la cavité semble battre là, dans cette colonne d’eau qui attire, aspire et hisse.
Ils viennent souvent à ce moment de la journée, pour profiter du calme, il y a peu de monde et les courants chauds ne sont pas violents.
La majorité des gens choisissent de venir plus tard, préférant des températures plus clémentes, chaudes. C’est plus agréable et c’est plus familial; les enfants se régalent. Comme tous les enfants, tous les trois ont découvert la grotte de cette manière.
XeAr commence à rattraper NaHO avec ses larges palmes de technicien. Il ne les a pas accaudées préférant battre des deux jambes, comme les chasseurs de sa région.
Ils continuent la grimpée, portés dans la colonne d’eau principale; «le pog» — les larges spirales permettent d’en profiter au maximum. Le courant se resserre autour d’eux, et la sensation d’être pris dans un couloir liquide galvanise XeAr.
Après être montés de plusieurs centaines de mètres assez doucement — afin de se chauffer les muscles — ils finissent une boucle. En revenant près de la paroi XeAr fait signe. Les trois amis quittent le ‘thermique’ pour aller frôler la roche nue.
Là se love « Le propulseur », coincé entre la colonne d’eau et l’escarpement, un mince couloir de friction où la montée devient brutale, presque violente. Seuls les nageurs aguerris se risquent dans ce courant, XeAr sent l’excitation monter dans sa poitrine, une pointe délicieuse sur ses ouïes de « fretin».
Il accaude ses palmes. C’est le goût de l’adrénaline qu’il sent aux branchies. La course est lancée. L’Hydrocène devient plus dense.
Leurs corps vibrent, happés. Ils serpentent comme des algues, vrillant sur eux-mêmes pour gagner en stabilité. Plus vite que des bulles, ils grimpent à l’aplomb.
XeAr sent la roche passer à toute vitesse, à peine un espace entre lui et l’escarpement.
NaHO rencontre en premier le courant d’arrivée, « le ciuda ». L’eau le frappe comme un mur invisible. Il est freiné net dans sa montée vertigineuse. XeAr le voit se figer net, à quelques mètres des déversoirs.
Ses bras tendus sont repliés aux épaules, ses jambes emmenées en arrière.
NaHO ferme les yeux, suspendu — puis est projeté comme un fétu, plusieurs dizaines de mètres en arrière. Comme si son corps n’existait pas dans le débit titanesque de cette eau chaude. A mi-hauteur dans le courant il fait une pirouette par les reins et continue de nager sur le dos. Tout en se rapprochant du plafond, il voit passer XeAr d’un coup. Catapulté, lui aussi, mais encore plus loin et encore plus violemment. XeAr a dû donner quelques coups avisés pour s’accompagner dans le jet d’eau pour garder un minimum de contrôle.
Ce jeu s’appelle : « Le coup de poing » et il se rappelle pourquoi chaque fois qu’il y retourne.
Il faut monter le long de la paroi, pour être éjecter par le puissant courant des bouches d’arrivées.
xxsioo quant à lui les double quelques secondes après profitant d’un courant cisaillant entre l’eau chaude et le plafond. Son ami glisse dans une sinusoïde gracieuse, porté par l’effet de rhéofluidification, qu’il maîtrise avec une aisance presque insolente.
XeAr trouve son petit nom plus joli; «Nœud de Courant», parce que les eaux s’enlacent et permet et d’aller plus vite que le courant principal.
xxsioo a reconfiguré ses genoux, sa mono-palme est désormais perpendiculaire à ses épaules. Il ondule comme un requin de gauche et droite, fluide, précis.
- Il l’aeu. » Lance NaHO sans vraiment savoir si XeAr a entendu.
xxsioo a toujours été doué en Kaironautique; il sait super bien lire les courants. Il trouve toujours les trajets les plus sûrs, plus rapides ou plus discrets. Il a vraiment une perception intuitive des « moments opportuns ».
Les deux p’Aoriiu s’aident de leurs bras pour rejoindre aussi cette zone de ‘subito’, qui longe le plafond.
Ils profitent qu’il y ait peu de monde.
Ils rasent la roche volcanique de la voûte pour profiter du tube de courant et gagner encore un peu de vitesse. Ils se doublent et se redoublent, donnant une tape amicale sur l’épaule de l’autre.
Chacun avec sa technique de nage: NaHO le champion, XeAr le chasseur et xxsioo la Jobotahe.
À trois, ils forment une chorégraphie désordonnée mais joyeuse. La grotte résonne des courants, et XeAr sent son cœur battre au même rythme que la caverne.
Bientôt ils atteignent à la moitié de la grotte.
Le ciuda s’est déjà beaucoup tiédi et ils ont perdu plusieurs dizaines de mètres depuis le plafond.
Dans une centaine de mètres ce courant principal se refroidi brutalement et plonge dans une marche abrupte. C’est la zone de subduction; un ruban de front.
Il a hâte.
De l’eau chaude et légère de l’épilimnion du ciuda, va se confronter à une masse d’eau plus froide et plus dense.
XeAr commence déjà à ressentir la différence de l’eau chaude moins salée. Au fur et à mesure qu’elle se refroidit et qu’ils perdent de l’altitude, la salinité augmente. Il distingue le changement subtil comme une note plus abrasive sur ses branchies.
Dans un échange thermodynamique complexe mais amusant, cette masse qui arrive de la cité se refroidi et elle va perdre de l’énergie, beaucoup et rapidement. Le flux se durcit.
Le courant, dans lequel ils nageaient, va rencontrer un « mur » d’eau — une pycnocline — et va devoir passer. Mais il va passer par en dessous, vers le bas. XeAr sent son ventre se serrer d’excitation.
C’est un jeu pour ceux qui le connaissent: il faut quitter le courant — le ciuda — pour remonter au plafond et passer par-dessus la zone d’affrontement.
Le courant plonge alors brusquement, créant ce pli d’eau que seuls les nageurs avertis savent contourner.
Avec quelques coups de palmes et en profitant de leur élan ils y arrivent sans trop de mal.
Il faut arriver à se glisser entre ce « mur » liquide — dense invisible — et la roche sombre de la voûte.
Ils se faufilent pour atteindre un peu plus loin, une deuxième colonne thermique, moins salée.
L’espace est étroit, presque oppressant, mais XeAr ressent la poussée d’un plaisir intense : celui de frôler un danger maîtrisé.
Leur vitesse les y porte naturellement, comme un projectile s’insérant dans une trajectoire prédestinée.
Ils s’élancent pour pouvoir alors tomber presque à pic au bout de l’aven.
La chute va faire presque un kilomètre, la hauteur de la grotte.
XeAr commence à le sentir, ce courant aspirateur descendant, froid et très rapide.
Ses branchies sont pénétrées de l’échange de chaleur et le changement de salinité.
Il y est, en plein dedans; « la tombante », c’est le courant sœur du « pog » une violente Thermocline.
Là où l’autre monte l’une descend avec une voracité silencieuse.
Tous les trois sont maintenant happés par cette eau froide qui les engloutit.
Comme des brindilles, ils précipitent dans l’immensité de la caverne et la majesté de l’espace.
La colonne d’eau les jette vers le bas, ils plongent plus vite qu’ils ne sont montés.
En bas, il y a deux autres courants froids.
Le courant principal, le ciuda, continue vers les veines d’évacuations. Son allure ralentit, elle devient anecdotique à proximité des filtres de sécurité.
Juste dessous se trouve un courant hypolimnion qui retourne en sens opposé, vers les bouches d’arrivées.
Les gens l’appellent affectueusement le Zéphal, car il est lent, doux et apaisant.
XeAr aperçoit déjà la zone de rencontre, qui fait miroiter les lumières.
Il est déjà au premier tiers. L’eau devient plus salée. Tous les trois donnent les derniers coups de palmes avant d’être écrasés par ce courant descendant.
XeAr sent ses ouïes qui le brûlent d’une fraîcheur agressive, le changement de température le traverse comme une onde électrique.
Et d’un coup, xxsioo disparaît.
Des centaines de mètres dessous, aspiré comme un grain dans un tourbillon affamé.
XeAr le suit, puis NaHO, incapables de résister à la force titanesque qui les tort.
C’est « la claque sur les épaules», le tourbillon qui les happe.
Ils choient, xxsioo est déjà parti en vrille pour garder la direction.
XeAr met son bras droit incurvé et donne de violents coups du bras gauche pour prendre l’angle. La rotation commence et s’accélère très rapidement.
Le but est de plonger, en utilisant la colonne froide de la «tombante» puis de transpercer en premier, le ciuda puis le Zéphal.
Un choc, puis un autre, il a perforé le premier, il est ballotté dans tous les sens; entre les deux courants.
Le ciuda et le Zéphal, vont en sens contraire, créant ce courant de friction; le «fricteur bas».
Tout va trop vite pour que la pensée puisse rattraper l’action, il est propulsé en avant, en arrière, droite gauche… Vlan! ça recommence, il prend le ciuda de sortie.
XeAr est complètement désorienté. Il a le tournis. Il sent qu’il virevolte. Il dérive encore un peu et continue de tomber puis il rencontre le fricteur bas et se sent propulsé dans tous les sens, le corps incontrôlable. Ses branchies sont irritées mais la sensation est agréable, familière, presque rassurante.
XeAr croise du regard xxsioo complètement désassemblé. La gravité fait le reste, ils atteignent le Zéphal. NaHO est en étoile, tombant vers le plancher. XeAr a désaccaudé ses palmes au premier choc.
Ils sont tous trois en vrac à une dizaine de mètres du sol, ballottés mais souriants. L’eau devient douce, presque caressante, comme si elle s’excusait pour les mauvais traitements du fricteur bas. Ils se laissent porter par le courant lent et doux, étourdis mais ravis.
XeAr et NaHO un peu fatigués, leurs branchies à tous deux irritées mais la sensation est agréable, familière, presque rassurante. Ils se regardent les trois et éclatent rire. xxsioo propose une cavité où ils vont parfois pour se reposer. Elle est à quelques dizaines de mètres, ils y vont doucement à la dérive.
Arrivés, ils s’installent sur la petite plateforme. XeAr et NaHO inhalent et exhalent profondément.
xxsioo s’assoit sur le rebord. Il laisse pendre ses longues jambes profilées et bat doucement l’eau, palmes repliées. De son corps musculeux en métal, on voit l’eau qui ondule à cause du rayonnement de chaleur. Dans son dos il a ouvert ses évents thermiques. Ses jambes irradient et réchauffent l’eau, avec la lumière ça fait des reflets rigolos.
Les deux p’Aoriiu reviennent à eux, le regard vague vers la grotte.
C’est NaHO qui se retourne le premier.
- Wouaaaa.»
- Oui. » Répond XeAr.
Et tous les trois restent là, silencieux.
Ils regardent passer les gens qui profitent du Zéphal pour revenir au hall d’entrée ou à la colonne d’ascension. Ils se saluent. La vue est magnifique. L’eau, plus claire en bas, donne une autre perspective à l’immensité de la grotte.
Malgré la grande distance, XeAr distingue les bâtiments safran de secourisme et les déversoirs. Pourtant ils ne sont même pas à cinq cents mètres de la fin de la grotte. De l’autre côté, il peut voir les fissures d’évacuations balisées de lampes Blanÿdro et filins de sécurités. Les lumières des puissants projecteurs lancent leurs rayons à travers les différentes masses d’eau, les courants et le sel.
- Elle est vraiment très belle cette grotte.» Murmure XeAr en regardant ses amis.
Tous trois voient arriver un groupe de jeunes qui essayent eux aussi le même petit jeu. Les premiers, plus costauds, passent assez facilement, l’élan et le poids. XeAr observe, les dernières silhouettes sont plus fluettes, légères et éprouvent des difficultés. Elles se débattent avec une énergie désordonnée et leur trajectoire semble hésiter, presque fragile.
XeAr, NaHO et xxsioo échangent des regards. Ils ont vu la même chose.
C’est xxsioo qui parle.
- Cette fois ci, c’est ton tour XeAr.»
Sans protester, il détend ses jambes. Il fait quelques mouvements et se laisse tomber de la plateforme, il accaude ses palmes. Il nage hâtivement, vers le petit groupe. Il prend de la vitesse rapidement ; son corps retrouve ses automatismes, la respiration fluide, les branchies ouvertes juste ce qu’il faut pour absorber la densité fraîche du courant. Il franchit vite les quelques cent mètres qui les séparent.
Il voit mieux. La scène se précise: une des dernières silhouettes n’est pas arrivée pas assez vite. Elle n’a pas pu traverser le mur d’eau cette frontière mouvante qui demande autant de timing que d’élan.
Elle se fait happer par la retombée du ciuda et roule vers l’aval, désorientée.
Ses amis sont déjà loin, propulsés par le Zéphal et ne peuvent plus la rejoindre.
Cette dernière personne est emportée.
Un des costauds du groupe voit la déroute et essaie de revenir pour la secourir.
Trop affaibli, il n’arrive à rien.
Le faible courant a raison de lui, il le ramène, impitoyable mais doux vers l’entrée de la grotte.
XeAr lui, nage à contre-courant. Il redresse son axe. Il sent la puissance de ses larges palmes lorsqu’il donne des coups rapides et secs pour s’extirper, il rejoint le ciuda. Il reconnaît cette texture de l’eau, un mélange de chaleur recyclée et de salinité aiguë, qui lui picote les branchies comme un rappel de vigilance.
Ça va mieux maintenant.
Il est porté par le torrent qui va vers la sortie, il accélère en direction de la silhouette.
Il croise, en sens inverse, le groupe qui passe à toute vitesse. Leurs combinaisons de nodulistes, utiles aux très grands fonds mais peu pratiques pour nager, elles sont totalement inadaptées ici.
Il leur fit signe — je m’en charge.
Le groupe et le costaud, épuisés, répondent par un simple sourire de remerciement.
Très rapidement, il arrive à hauteur de sa cible. Elle tourne à demi sur elle-même, les bras légèrement écartés. Il rattrape celle qui s’est faite prendre dans le courant.
Ils approchent des filins de sécurité. Le ciuda se fait plus faible, diffus par les bouches de sorties éparses. XeAr à l’habitude et profite du redoux des courants irréguliers, ils créent de petites pulsations contre sa peau, une sensation qu’il connaît bien.
Il la saisit part la cheville.
XeAr se cabre pour offrir un maximum de résistance.
Ils ralentissent.
D’un coup sec, il l’entraine vers le bas.
Leurs regards se croisent. Elle paraît à peine surprise.
Elle saisit la main qu’il lui tend.
D’un signe de tête, il lui indique de descendre. Il l’aide en nageant vers le courant de retour. Sa main dans la sienne, tendue le long du corps. Il la tire ou l’attire vers le sol, tout en faisant attention à elle.
Ils glissent ensemble vers le courant de retour. Ils sentent doucement leur direction changer.
L’eau du Zéphal est moins froide, plus dense, plus docile.
XeAr redresse leur posture pour ramener leurs deux corps dans une nage horizontale et stable.
Il la saisit des deux mains pour mieux assurer sa prise et nage sur le dos, pour la surveiller.
Elle donne à peine quelques mouvements, trop faibles pour être utiles. Visiblement trop épuisée.
Elle a gardé ses palmes de ville, courtes et rigides, totalement inappropriées pour leur petit jeu.
Elle relève doucement la tête dans sa direction, sentant qu’il fait le plus gros du travail. Leurs regards se croisent. D’un clignement de l’œil, il lui indique de ne pas s’en faire. Il peut nager pour eux deux.
D’ailleurs… il les guide vers un coin pour se reposer, juste là.
Il lance sa main droite pour s’accompagner dans ces derniers mouvements.
Il l’aide à s’asseoir contre le rebord d’une corniche.
Puis, d’un geste tendre, sort de son sac à flanc une barre d’algue vitaminée. Une homeyostase de sa composition.
- Recette perso.» En souriant.
Quelques filtrations d’eau plus fortes, elle accepte. Elle croque à pleines dents ; ça va la booster.
Elle ferme les yeux. Se détend. Elle arrange ses cheveux.
Lorsqu’elle rouvre les yeux, XeAr la voit réellement, elle est très belle. Sa combinaison ambrée clair épouse son corps avec une précision élégante. Le long de sa nuque un rebord rouge descend dans son dos et repasse sur ses hanches.
Sur le ventre, une petite spirale vermeil répond au rouge de sa nuque.
Elle a des yeux magnifiques, mis en valeur par un simple maquillage qui ajoutent au mystère.
Elle masse doucement ses jambes endolories de cette aventure. Elles sont froncées de dentelles à mi-cuisse, un joli ivoire rosé, qui remontent au-dessus du genou — détail surprenant mais charmant.
Elle finit de se recoiffer machinalement avec les mains gantées en simili-broderies. Ses manches nacarat et longues ondulent dans le courant.
Ses cheveux roux flamboyant s’échappent légèrement de son voile cobalt soutenu. XeAR l’aide à s’arranger d’un geste bienveillant.
Elle se laisse faire en inclinant légèrement la tête pour faciliter son geste. La Voluméa a un arôme doux et légèrement épicé, une note anisée sur une exhalation courte le long de ses branchies.
- Merci.» Dit-elle simplement.
- Vous êtes encore plus jolie comme ça.» Répond-il avant même de réfléchir.
Elle écarquille les yeux.
- Je voulais dire pour…» D’un regard vers les courants.
- Votre imprudence?»
- Je n’aurais pas dit ça si franchement, mais en effet…»
- Hummm voilà.» Dit-il en finissant d’ajuster le dernier pli de son voile de coiffe.
Elle soupire:
- J’ai l’air un peu stupide…»
- Je n’aurais pas dit ça si franchement.» Pour reprendre ses termes à elle et d’ajouter,
Disons ‘novice’ je suppose que c’est votre première fois ici ?»
- La deuxième, en réalité.»
- XeAr. Enchanté! Vous ferrez plus attention la prochaine fois et vous vous amuserez, promis.»
- AgI…» Répond-t-elle en se relevant, dans une fragrance complexe, à la fois frais et miellé de notes chaudes aromatique :
… elles sont très bonnes vos barres d’algues.» Ajoute-t-elle avec sincérité.
Il la regarde en levant la tête, les yeux à la hauteur son pubis surligné de pourpre. Ses seins en contre plongée dans un bonnet écru, elle lui tend la main.
- Adaptation personnelle d’une recette de ma région natale.» Dit-il en la saisissant pour se lever à son tour.
- Nous devrions rejoindre nos amis.» Son voile de coiffe remis en place, prolonge le synthé-peau de soie, des oreilles et descend jusqu’à son cou.
- Après vous.» Dans une déférence pleine d’humour.
Ils repartent tous les deux vers la plateforme où les attend les deux groupes.
XeAr présente AgI à ses amis. Elle, à ses huit camarades.
NaHO propose de revenir doucement et d’aller se reposer devant quelque chose qui redonne des forces, pour refaire un petit tour.
Tout le monde accepte.
Ils se laissent porter au grès du Zéphal, remontant la grotte avec une lenteur agréable. Ils vont dans un petit coin creusé à même la roche, dans un naturel somme toute esthétique. Endroit branché où se croisent les étudiants.
Installés, ils peuvent voir nager les gens.
Deux berdaches et une fille accompagnent xxsioo pour aller chercher à grignoter. La Jobotahe a fait signe à NaHO qu’ils ont assez de huit bras, l’invitant à rester avec le groupe.
Le courant, tempéré, caresse légèrement la peau.
AgI est elle aussi dans la même université que xxsioo, NaHO et XeAr. Elle est étudiante en Cijh-lec, première année avec ses deux amies berdaches assises juste en face. La fille et les deux garçons, sont en écoles d’art. Les trois qui sont avec xxsioo, eux sont apprentis.
Tous ensemble ils découvrent la capitale avec sa grotte des tourbillons.
AgI s’est faite avoir, mais on ne l’y reprendra plus.
NaHO de son expérience de compétiteur, la rassure, elle et ses amis. Ce petit jeu est difficile. C’est en faisant des erreurs qu’on apprend, d’un ton rieur.
- Je me souviens, nous étions venus tous les deux avec XeAr. Nos parents étaient inquiets de pas nous voir revenir. Mais ils se sont tellement marrés en nous voyant arriver avec les techniciens qui nous avaient récupérés.» Renchérit NaHO.
- On avait tellement honte. Leurs rires et leurs câlins nous ont fait du bien.» Confirme XeAr.
Curieuse une voix dans le groupe s’intéresse et demande dans quelle branche ils sont?
C’est NaHO qui répond le premier:
AgI est très intéressée, car elle hésite entre Exlec ou Ectec. Mais comme elle est encore en première année. Elle fait ses généralisations avant de vraiment choisir. Elle aime bien l’idée de participer à l’entretient et le bon fonctionnement de nord’I. Ça doit vraiment être grisant de pouvoir être à leur contact direct, peu importe la spécialisation, technique ou logicielle. Elle et plusieurs autres entament des échanges animés autour du sujet.
XeAr en profite pour demander un peu à part à xxsioo.
- Comment tu la connais la Jobotahe?» Demande-t-il sincèrement curieux.
xxsioo un regard tendre lui répond, ses yeux devenant étrangement doux.
- On était voisins, c’est une amie d’enfance, nous avons partagés les mêmes cuves Germinode…»
- Quoi? Mais alors vous avez grandi dans la même culture Bouturhine? C’est trop cool! » le coupe plein d’enthousiasme XeAr.
- J’y suis resté, jusqu’à ce que mes parents déménagent au village. C’était tout juste après ma mue.»
- Je me rappelle, elle n’était pas totalement polymériséeà ce moment-là, non ?Mais ce n’était pas trop tôtpour toi de faire ce voyage ? »
- Oui, mais ta grand-mère m’a beaucoup aidé pendant cette période de transition.»
- Tu l’avais dit pendant ton discours pour son Épanuitude.Il était émouvant. Rien que d’y penser… » Dit Xear, la voix pleine d’émotion.
XeAr sent une pression douce contre sa poitrine. Le souvenir est encore vivant, lumineux.
Il y avait beaucoup de monde à sa cérémonie pour lui dire un dernier aurevoir. La communauté avait choisi un champ, au plus près du village, pour y creuser son Biosillon. Sur une belle colline avec une vue imprenable. Ils étaient nombreux ceux qui avaient participés, de leur main à creuser ce long sillon. Tout le village avait déposé les graines mélangées à son corps pour lui rendre hommage.
Une odeur de terre tiède lui revient. Son cœur bat plus lentement.
Tous les deux se regardent, souriant et joyeux.
- Elle m’a énormément soutenu. La transition c’est toujours délicat pour une Jobotahe. Mon ami a choisi son état et moi j’ai laissé faire le hasard, et me voici.»
- C’est super ça, du coup maintenant il fait quoi?»
- Il est à l’entretien comme tu as vu mais aussi mannequin. Il est venu avec sa fille, il a quitté le village. Il a rencontré une superbe p’Aoriiu. Et ça semble aller pour eux…»
La conversation est interrompue par l’agenda de XeAr.
- Mince c’est déjà l’heure?» Dit-il surpris lui-même.
- …» Demande xxsioo.
- Je mange en famille ce soir.»
- Il y aura Uzeanu?» Demande xxsioo, super content.
- Non y peut pas il a aqua-narval… Mais bien sûr qu’il sera là, c’est un bébé.»
xxsioo acquiesce d’un rire bonne enfant, tout en faisant un signe par côté;
- Il s’est encore fait des amis.» Dit-il en désignant NaHO.
- Quelle surprise! Si on l’abandonnait seul au pôle sur la banquise. Au bout d’une semaine il serait copains avec tous les pingouins.» Approuve-t-il tendrement.
- Ce ne serait pas de la torture; c’est pour la science.» Lance xxsioo ses longs bras ondoyants.
- Pour la science.» Approuve XeAr en se levant pour y aller.
Il enlace xxsioo dans une étreinte mi-moqueuse. Cela donne l’occasion, pour le groupe, de proposer de refaire un petit tour. Accepté à l’unanimité.
XeAr dit au revoir à tout le monde. Il embrasse NaHO qui lui lance un regard interrogateur. Son ami se tourne dubitatif vers xxsioo. Discrètement, en langage de guerre il signe:
- Il va chez ses parents pour manger.» Ses doigts ont à peine bougé, le visage discrètement penché pour dicter les micro-expressions de sa phrase.
NaHO compréhensif rend l’accolade à XeAr.
L’assemblée se prépare pour aller faire un dernier tour.
D’un clin d’œil complice, sans même avoir besoin de parler, il promet à xxsioo de le chercher le lendemain pour rejoindre NaHO à la bibliothèque. Ce qui est convenu.
XeAr les quitte.
Le groupe recomposé se dirige vers le «pog». Ils partent dans un tumulte de jeunesse dans le courant ascendant, faisant la course, se rattrapant et s’amusant.
XeAr lui part récupérer ses palmes. Il remercie la personne au guichet, s’attardant un peu sur le plaisir qu’il a eu d’essayer ce modèle, pendant qu’il remet les siennes. D’un geste de la main, il dit au revoir et nage le long de la rampe pour regagner la sortie.
Son corps flotte dans l’eau tiède, léger et serein.
Il se pose sur la plateforme d’entretien. L’ami de xxsioo l’a vu et lui ouvre. Il passe le sas, sentant le léger changement de goût et de température de l’Aquasphère. XeAr remercie la Jobotahe et plonge dans les couloirs des sousharroyeurs.
Il tire au passage un magazine d’un distributeur et va s’assoir sur un banc en attendant sa navette.
Des nouvelles de l’empire. La rame arrive à quai. D’un bond, il y entre et se dirige vers une place libre pour continuer sa lecture. Cette ligne est directe jusqu’à chez ses parents, presque au terminus.
Il se demande s’il prend les transports pour les deux arrêts restants ou s’il finit à la nage. Il verra bien.
XeAr reprend où il en était, les nouvelles de sa région.
Les migrations sont en avance cette année, et les récoltes sont assez bonnes dans l’ensemble. Quelques nouvelles de glem ga po gui, la cité des champs de romance, dont son village est le vassal. Un cambriolage d’un stock de labeurs retient son attention. C’est du piratage; souvent les contrebandiers les revendent en principe aux nodulistes qui exploitent des champs dans des zones illégales. Dans l’article, les autorités penchent pour des combats illégaux.
XeAr lit en souriant car il connaît un peu eldmI dont dépend ga po (cité de champs) …
Il relit le paragraphe et quelque chose dans l’article l’interpelle. Dans le passage une tournure l’intrigue.
Il en parlera à ses amis. Mais pas à fetyW — pas pour l’instant.
Oui, à ses amis ça sera plus judicieux. S’auto-approuve-t-il dans un rire interne et espiègle.
Il parcourt encore quelques pages. La navette ralentit. Il arrive à destination.
Il sort de la rame.
Quelques jeunes flânent dans les couloirs.
Il s’engouffre dans l’escalresse qui le ramènent à la surface, il caresse les vers claveline, tout doux et agréables, le long de son parcours.
Dehors, il y a encore un peu de lumière. Finalement il préfère marcher plutôt que de nager.
Ses parents habitent en périphérie de l’entrée de la grotte, pour leur travail. Ici l’éclairage est plus doux, afin de ne pas trop perturber l’écosystème. Cela évite que des algues et des animaux ne prolifèrent.
Mais avant…
Il regarde autour de lui, et s’approche d’un grand corail en forme de coque.
XeAr déchire son magazine. Les morceaux tombent.
Des milliers de petits cils se précipitent, des petits poissons viennent picorer. Les plus téméraires viennent sur ses doigts et le chatouillent, il adresse une caresse tendre au zoïde. XeAr vérifie qu’aucun morceau n’y ai échappé et il reprend sa route doucement.
XeAr est en peu surpris de trouver encore un peu de lumière et il décide d’en profiter pour reprendre à la nage le peu de chemin qui lui reste.
Il a rechangé d’avis, il s’en amuse.
Autour de lui, les rues sont calmes, il longe les habitations basses, des Badajia simples mais fonctionnelle. Ça lui rappelle son village, ils en ont des semi-enterrées, accrochées à des falaises. Elles sont conçues pour résister aux courants forts là-bas. Ici c’est inutile, on les utilise plutôt pour leur simplicité et elles sont plus discrètes que le Kombloqs du centre-ville.
Signature de la périphérie.
XeAr lève instinctivement la tête, l’entrée de la grotte immense, si haute. Plusieurs ombres massives de Réis et de Balainnes, glissent dans un silence majestueux au-dessus de lui. L’espace est dégagé de tout Pilia’Watas exprès, pour permettre leur passage en altitude. Il les regarde, rêveur.
En dehors de la cité, la vue laminaire se perd après la magie de fetyW, dans une eau naturellement trouble. Puis XeAr reprend sa nage parmi les maisons.
La plupart sont des Baharimbas familiales, comme celle de ses parents, ou des Aquajins pour une personne célibataire ou deux. Plus haut, jouant avec les lumières, sur les collines proches de l’entrée de la grotte, il reconnaît des Lwandorias. Il est trop loin, mais normalement on peut les sentir vibrer doucement. XeAr aime beaucoup ces habitations sculptées, faites de récifs artificiels intelligents.
Elles s’intègrent parfaitement à l’environnement. Mais surtout, ce qu’il apprécie le plus, elles changent de couleur selon les saisons; elles renvoient des nuances chaudes de cuivre et d’ambre rouge. XeAr préfère leur prochaine variation, dans plusieurs mois, une multitude de bleus qu’il aime beaucoup.
Le quartier où il se trouver est le plus grand Ileomis, le poumon résidentiel de la cité. Les allées dans lesquelles il nage sont spacieuses, prévues pour la circulation au sol. Partout, les résidences sont entourées de jardinets, plus ou moins portager, parfois juste esthétique, mais toujours pour le plaisir. Il effleure au passage une touffe de kelp doré, comme il le faisait enfant: comme le font tous les enfants.
XeAr arrive à sa destination. Il ralentit son allure.
Il salue sa voisine; o’oTd et sa nouvelle compagne.
Il s’arrête.
Il sent la Voluméa familière sous la pression des embrassades. Il prend des nouvelles, donne les siennes, ancrant son retour par cette chaleur intime.
Il échange encore un mot avec un autre voisin; UzOe, puis, avec un dernier coup de palme, il rejoint la Baharimba de ses parents.
XeAr appelle à l’entrée. Elle s’ouvre en corolle, une bouffée de lumière douce s’en échappe.
- Wouaaa.» Lance XeAr.
Figz lui sourit, superbe dans une robe pourpre qui met en valeur son gros ventre. Sa coiffe discrète descend sur ses omoplates, dénudant ses épaules et dégage sa gorge. Son cou blanc serti d’un collier serré où brille une perle que lui a offert Dergfe (prononcer dèrgue fée).
- Ravie de te voir aussi.» Répond-elle en l’embrassant.
Une voix résonne depuis la pièce du fond :
- XeAr mon grand frère.»
- Tu es superbe Figz, tu le sais. Ça se passe bien?» (prononcer Figuehz ou ‘fix’ )
- Oui assez bien, ta sœur est au petit soin avec moi et il ne me reste plus que quelques semaines.»
- Avant que je sois à nouveau tonton.» Dit-il en enlaçant sa sœur qui arrive à son tour.
Dergfe porte son uniforme d’Exlec ; noir souligné sur toute la silhouette par un liseré bleu électrique. Son insigne au-dessus du sein droit, presque à la clavicule. A gauche, un scratch vide sur lequel elle y place d’habitude son distributeur. Il est posé derrière, sur la desserte des convenances avec sa coiffe réglementaire. Elle a les cheveux bruns complètement détachés qui ondulent tout autour d’elle. Elle porte des bottes en cuir de mégaptera-recyclé qui remonte au genou — un peu comme celles de xxsioo. XeAr continue de la scruter, à mi-cuisse, brodés aussi de dentelles, un holster accroché à une ceinture vermillon et son ventre est bien redevenu plat, on ne dirait pas qu’elle est une jeune maman.
Dergfe suit le regard de son frère vers le contacteur à sa hanche:
- Désolée, je suis d’astreinte, c’est pour ça que je ne me suis pas changée.» Dit-elle sur un air d’excuses sincères.
D’un geste de la tête il lui fait comprendre que c’est grapave et qu’il est content de les revoir.
Leur père apparaît, tenant son neveu dans les bras. Le petit est mignon. Il a encore grandi et dans ses vêtements azur il est adorable. Uzeanu s’amuse avec les nattes épaisses de cheveux que son grand-père laisse flotter sans coiffe. Bras nus avec un simple ensemble moulant. Ils s’embrassent, échangent un regard complice, quand XeAr a vu les nattes de son père. Ils échangent quelques mots vjeoz, le dialecte de leur village — un son doux, roulé comme une vague. (prononcer fioch).
D’un sourire, XeAr s’approche. Son père en profite pour lui donner son neveu dans les bras.
- Tiens, fais-lui faire un tour, je vais voir ce que fait ta mère.» Dit-il en partant d’une nage gracile à l’étage.
Il ondule de sa jambe droite puissance, la prothèse au-dessus du genou gauche, suit le mouvement et l’aide à avancer rapidement et avec élégance.
XeAr en profite pour faire un câlin à son neveu. Il n’a que quelques mois, mais veut déjà essayer de nager. Il se débarrasse de son sac à flanc sur la desserte, à côté des affaires de sa sœur.
Figz se dirige vers l’oecus. Un peu fatiguée par sa grossesse, elle s’assoit dans un fauteuil de corail brun d’acropora et de douce soie de physalie. Sa compagne et XeAr suivent. XeAr avec son neveu dans les bras. Il pénètre à son tour dans le salon par une arche finement sculptée, une eau parfumée emplie ses branchies, apaisante et familière.
L’oecus est une pièce plutôt grande, rectangulaire.
Il y a plusieurs fauteuils confortables de différentes formes et différentes hauteurs: deux bleus Majorelle, un vert tendre sinople et trois jaunes orangés. Les six sont disposés autour d’une table basse en marbre bleu aux veines violettes.
Accrochés aux murs quelques tri-portraits.
XeAr s’assoit dans le creux de son fauteuil préféré le sinople en cuir de somniosis-recyclé. Et il installe Uzeanu sur son ventre.
Sa sœur va vers un meuble et sort différentes boîtes qu’elle dépose sur la table de convenance hospitalière. Dergfe ouvre les pots et tend quelques mollusques à son frère et à son fils.
Les voilà tous trois et demi en train de discuter des études de XeAr, du poste de Dergfe, la grossesse de Figz et des progrès d’Uzeanu. Il dort bien, laissant un peu de temps à ses génimères.
Figz a arrêté son travail; elle peut s’occuper de son fils. Cela évite de devoir le faire garder. Comme ça Dergfe a pu reprendre son activité. XeAr reconnaît bien là sa sœur qui ne pouvait pas rester à « ne rien faire ». Dergfe propose quelques petites choses à grignoter à Figz et aussi histoire de changer de sujet.
Elle lui montre un coquillage que la future maman décline, mais préfère les petites linckia. Dergfe lui en tend une petite poignée.
C’est ainsi que leur mère les trouve à discuter assis dans des sièges de mousses de glem ga (champs de romance) ou de corail d’acropora.
XeAr se lève pour aller l’embrasser, son neveu à moitié endormis dans ses bars. Elle les enlace tous les deux tendrement, faisant attention de ne pas réveiller Uzeanu. Elle est superbe, un voile de coiffe très simple, dans une combinaison ample vert menthe. L’eau autour d’elle dégage la même senteur agréable.
Ils continuent de papoter avant que leur père ne les invite à passer à table.
C’est Figz qui a cuisiné, elle s’y était mise profitant de sa grossesse.
Et c’était une réussite.
Ils ont plaisanté et se sont amusé.
XeAr a même eu le soin d’aller coucher son neveu.
La soirée a été agréable.
Il est content de redormir dans sa chambre, à côté de celle de sa sœur.
Chapitre 8
XeAr se réveille aux babillements cristallins d’Uzeanu que sa sœur a posé sur son ventre. Il regarde ce petit bout de bigorneau plein de vie qui lui grimpe dessus. XeAr parcours d’un mouvement circulaire sa chambre et croise le regard de Dergfe
- Tu vois, je n’ai pas été appelée hier soir.». D’un ton de sororité, tout en nageant au-dessus de lui, ses interminables cheveux détachés flottent dans toute la pièce.
- Petit dèj?» Répond-t-il en souriant?
Dergfe l’embrasse sur le front, l’eau vibre et laisse le sillage tendre de sa présence.
Elle reprend son petit d’un geste fluide.
- Mon fils, tu ne dois pas devenir comme ça plus tard… on t’attend. Je descends.»
Elle sort de la chambre en nageant et disparait sans un bruit, ses pieds nus ondulant dans l’eau tiède.
De la paroi, les pétales translucides se déploient en spirale, les sépales se déplient avec un chuchotement d’eau. À la jointure, le calice et la corole s’illuminent brièvement d’un halo bleuté en se scellant — un soupir, puis tout se fige, étanche. L’ensemble — le périanthe — s’opacifie dans des couleurs tendres.
Le silence fleurit, la chambre est close.
XeAr s’étire de tous ses membres.
D’un coup de rein, il s’élève, le corps encore alourdi par le sommeil. Il désactive le chauffeur de sa couche. Une vague de fraîcheur vive lui monte le long du corps.
Il rejoint son armoire et balaye sa chambre du regard.
Un brin de nostalgie arroché à sa paupière, qu’il cligne.
Ses yeux se posent sur son bureau bien rangé.
Un sentiment doux, la saveur sucrée des souvenirs, se diffuse dans l’Hydrotrame autour de lui. Au-dessus, une image encadrée et des jouets. D’un mouvement d’épaule il se rapproche et prend le cadre de l’étagère.
Il l’incline à plat et le Zymos déploie en relief l’image de la scène.
D’un geste mélancolique mais pas triste, il caresse les silhouettes. NaHO est au milieu qui brandit son prix, de part et d’autre, lui et xxsioo qui était revenu exprès de ses vacances. NaHO avait fait une superbe course ce jour-là. Une immense joie sur son visage, son trophée en corail blanc à la main. Il représente une paire de palmes enlacées, comme s’il s’agissait d’un couple d’hippocampes.
Elles sont plantées dans un socle de Sarrancolin légèrement rosé et gravé. L’année de cette édition; 827, précédée du cycle de vie — le septième.
Trois ans! C’était déjà il y a trois ans.
Avec le travail qu’il a cette année, NaHO n’y participera pas; il n’y participera plus.
Dommage, c’est une date importante, la course va fêter l’anniversaire de ses 31 ans. Ça aurait été bien qu’il puisse la faire à cette occasion. XeAr repose la pseudo-tridi du Zymos et caresse au passage la tête usée de sa peluche de tortue. Les souvenirs remontent en même temps qu’elle diffuse son odeur de réminiscences. Elle est posée à côté de son vieil harpon de chasse.
Un sourire éphémère.
Les rochers sombres et les forêts d’algues reviennent un instant : les chasses avec xxsioo. Ils finissaient dans les marmites-éponges en bordure du village.
Son regard continue sur les murs couverts de souvenirs, qui ne sont pas si vieux tout compte fait.
Son estomac gargouille et le rappelle à la réalité.
Sur son armoire il y a encore un vieux jouet, un labeur rouge orangé, un modèle agricole miniaturisé. Il ne résiste pas à l’envie de prendre, de s’amuser avec les articulations et lui donner des poses.
Comme quand il était petit.
La maquette tient dans la main, mais dans la réalité c’est un imposant baharikazhine à l’ombre pesante. Une sorte d’armure, un engin pour les travaux lourds. Ils sont utilisés pour déplacer des charges massives ou mettre en place des infrastructures. Parfait pour l’agriculture et les eaux profondes.
Son grand-père avait le même modèle, avec des moteurs puissants à reptation métallique. Il lui avait fait un cours sur la différence avec les rotor/stator, moins puissants.
«Ceux-là ils, ils ont énormément de couple. Comme toi, tu as de la force avec tes muscles. C’est comme ça qu’ils marchent ces moteurs.» Sa voix résonne encore en lui avec douceur.
Il aimait entendre le grondement sourd des moteurs; les battements graves du cœur de métal, sans engrenages de démultiplication. Ces engins sont hypers compacts, même s’il existe des modèles hybride. Pourtant, enfant, et toujours maintenant il leur préfère ce type de labeur agricole en particulier.
Il le préfère aux Lwandushini des nodulistes par exemple, ou encore les somptueux Peinexos.
C’est vrai que ces modèles scientifiques sont très beaux. Il a pu en revêtir un lors d’une campagne de prospection, sur un rift profond. Il avait particulièrement apprécié les protections thermiques lorsqu’ils étaient près du volcan pour faire des relevés. Il avait été émerveillé par le paysage de lave et de feu.
XeAr ressent la mélancolie qui traverse sa colonne vertébrale, il n’est pas triste, mais il n’apprécie pas du tout cette sensation.
Il repose son jouet d’animal mécanique à côté d’une peluche, une limule.
La pensée vacille, et le souvenir retombe comme un sédiment.
Machinalement il ouvre un des tiroirs de l’armoire. Il sort un boxer gris et un juste au corps blanc.
Pour tout à l’heure.
XeAr arrange sa longue chevelure. Elle s’était un peu libérée dans la nuit. Puis il va rejoindre sa famille pour le petit déjeuner, ses vêtements à la main.
- Lu.» Lance-t-il et embrasse tout le monde.
- Bien dormi.» Lui demande son père.
XeAr répond d’un hochement de tête tout en venant autour du repas. Il pose ses vêtements à côté de lui et se sert de quelques mollusques.
- Alors, XeAR… tes recherches ? Comment ça se passe?» Demande sa mère.
Son père, regardant par la fenêtre qui donne sur les profondeurs bleutées, ajoute.
- Oui, XeAr. On t’a trouvé un peu… distant, ces derniers temps. C’est toujours cette affaire qui t’obsède ?» Il se tourne vers son fils, son ton est sincèrement intéressé.
La tension s’épaissit dans l’eau ambiante. XeAr prend une grande inhalation.
- Euh… oui, enfin… c’était… J’ai eu des pistes intéressantes, mais… rien de très concret, en fait.» Répond-il un peu hésitant, croquant mollement son mollusque.
Sa contingence rend l’eau de table plus dense, presque lourde à avaler.
Figz et Dergfe échangent un regard discret. Figz pose sa main sur celle de Dergfe, un petit sourire complice. Sa compagne se lance, la voix curieusement ferme.
Chacun est unique. Lâche-lui les ouïes⸮» Dit Dergfe en prenant un peu la défense de son grand frère. (⸮ point d’ironie)
Il y a eu un peu plus d’électricité et d’ironie qu’elle le voulait, Figz vient à son renfort.
- Elle n’a pas tort, ça serait dommage de gâcher ce beau début de journée en parlant de vieux dossiers sédimentés. N’est-ce pas XeAr ?» Appuyant sa compagne avec un clin d’œil.
- On ne veut pas gâcher, les filles. On se fait juste du souci; c’est plutôt bon signe de d’inquiéter pour ceux qu’on aime, non?» Demande la mère en soupirant doucement.
La diplomatie à l’état brut.
‘Que veux-tu répondre à ça’; glisse doucement au milieu de la pièce.
Imparable.
XeAr ressent la pression sous ses branchies diminuer et augmenter en même temps.
- C’est vrai. On a l’impression que tu portes le poids du monde sur tes épaules, XeAr.» Approuve son père.
- Ha oui… faut reconnaître … Ils ont raison.» Concède Figz le ton redevenu un peu plus sérieux. Elle ajoute; « Je parle pour moi, mais je crois que ta sœur est d’accord ; ça nous préoccupe aussi.» Tout en la regardant.
Dergfe acquiesce. Sa voix est douce mais ferme.
- Oui. Tu peux nous parler si ça ne va pas.»
Le silence retombe, épais.
XeAr sent la chaleur de l’eau sur sa nuque. Ses doigts trituraient un mollusque, en écrasant la chair molle entre son pouce et son index, il répond:
- Non, non, vous avez raison. C’est… j’ai un peu… dérapé, c’est vrai. J’ai abusé, mentalement, émotionnellement parlant. Je me suis emporté.» Relève XeAr, un air de « mea culpa » forcé sur le visage.
Il pose ses coudes sur la table et joint les mains.
La tension autour de ses branchies se relâche un peu.
Les parents échangent un regard soulagé, plus doux.
Figz, elle, l’observe attentivement, les sourcils légèrement froncés.
- Je… je pensais sincèrement qu’il y avait un… truc. Un complot. Oui, un complot… De la nord’Iës. eldmI en particulier. Et puis, je soupçonnais aussi fetyW…» Il lâche l’aveu. Sa voix devient plus assurée. Presque trop, plus sonore, comme s’il récitait une leçon.
L’Aquasphère ambiante pique légèrement, l’ozone d’un arrière-goût de mensonge.
Il marque une pause. Comme s’il cherchait ses mots ou qu’il pesait leur effet.
- Mais… en y repensant calmement, loin de tout ça et de mes théories…» Poursuit-il.
Je ne sais même pas sur quoi portaient mes soupçons ! Quel genre de complot ? Dans quel but ? Ça n’aurait ni queue ni tête.» Fini-t-il d’ajouter.
- D’accord. Merci de nous en parler.» Dit son père, le regard chaleureux, la main posée sur celle de son fils.
- Est-ce que ce serait un mauvais concours de circonstances? Des informations mal interprétées ?» Demande sincèrement sa mère, pleine d’intérêt pour la réponse.
- Je n’y avais pas pensé comme ça. Pourquoi pas? Si j’en suis arrivé à cette conclusion… Je… je vais en rediscuter avec fetyW. Pour… pour éclaircir certains points.» XeAr hoche vigoureusement la tête.
Sa sœur et Figz ne disaient rien. Elles continuaient d’observer.
Dergfe à l’air de peser chaque mot de son frère, visiblement sa compagne n’en pense pas moins. Leur regard est interrogateur et semble sonder le fond de sa conscience.
XeAr reprend rapidement, anticipant peut-être une question.
- Mais avant ça, je vais plutôt en parler à mes amis. Ils m’aideront à recalibrer mon esprit.» Dit-il, le mot sonnant comme une évidence technique. Puis il conclut; «Je ne veux pas paraître ridicule devant fetyW ou eldmI quand je leur en reparlerai.»
- Voilà, c’est une bonne idée d’en parler à tes amis, demander conseil. Je ne sais pas si je suis réellement rassuré mais…» Laissé en suspens. Son père tapote sa main, soulagé quand même.
- Merci.» Dit sa mère, déposant sa tendresse dans le mot, avec une arôme poulégone.
Simplement, tout simplement ‘merci’.
Parfois il n’y a pas besoin de faire de longues phrases.
Son regard, l’intonation de son merci… Ça voulait dire bien plus que ‘merci’.
L’eau se réchauffe autour d’eux, laissant le sillage enveloppant d’un miel floral mentholé.
XeAr a compris, il sourit. ‘Elle est forte, très très forte’ pense-t-il affectueusement.
- Ok. Ça va aller mieux. Promis.» Répond-il aussi simplement.
L’atmosphère se détend. L’eau s’éclaircit d’un coup autour des parents.
Tout le monde finis le petit-déjeuner dans une ambiance plus légère. Avec plus de banalités, autour des voisins, de leur jardinet.
Le repas se déroule. Sa mère fonce se préparer, pour un rendez-vous dans la matinée, dans un sillage d’urgence et de sel. Son père reste encore un peu avec sa fille à papoter, des trucs techniques de lec. Ils aiment bien faire ça tous les deux.
Figz est rayonnante avec son gros ventre rond comme une Balainne. Elle raconte à XeAr comment se passe sa fin de grosse. Elle est heureuse et étrangement sereine. Pas du tout angoissée. Pas le moins du monde. Contrairement à Dergfe, qui est inquiète pour deux…
Ça doit être de famille, en repensant au petit interrogatoire juste à l’instant. Ils en rigolent tous les deux dans des regards amusés.
Son père se lève à son tour.
XeAr range rapidement les affaires du repas. Sa belle-sœur lui fait signe : elle s’en charge.
- Bon ok, je vais au Lustrâme.»
Il s’éloigne.
Figz le regarde partir, les yeux plissés. Dergfe pose une main chaleureuse sur son bras. Son frère a disparu à l’étage, elle guette un instant, puis se tourne vers sa compagne:
- Ça t’a pas convaincue ‽» Demande-t-elle inquiète. (‽ point exclarrogatif)
- Moins que tes parents. Tu en penses quoi? Ce discours… « mauvais concours de circonstances« , « parler à fetyW mais après les amis« … Ça sonnait trop comme… comme si… Il nous disait ce que nous voulons entendre: et pas comme la vérité.» Murmure Figz.
- C’est bien ce que je pensais aussi. Il prépare quelque chose.» Dergfe frissonne légèrement, malgré la chaleur de l’eau ambiante.
- Évidemment qu’il prépare quelque chose. C’est ton frère! Et je doute vraiment que ça implique de demander poliment des explications à fetyW.»
- Tu as raison. Je vais lui parler.» Dergfe embrasse doucement sa compagne, un geste tendre sur son ventre.
Pendant ce temps, XeAr s’est laissé glisser à l’étage d’une nage flegmatique.
L’eau du couloir est tiède, légèrement ambrée.
Il entre dans le Lustrâme.
Derrière lui le périanthe s’illumine brièvement d’un halo garance. Il ôte son boxer et son haut en même temps qu’il entend le soupirde la corolle et du calice qui se scellent. Les tépales sont hermétiquement fermés. Il jette les vêtements sales dans un panier, et dépose les propres dans la niche prévue. Un doux parfum mentholé plane. La floraille s’est opacifiée dans des couleurs tendres.
Le silence fleurit, la pièce est close.
Il ouvre et pénètre dans la cabine.
La floraille se ferme automatiquement derrière lui, il passe le sas, la deuxième floraille se ferme étanche.
Nu il tapote sur le boîtier de commande. La trappe s’ouvre. Des milliers de petits poissons de nettoyeurs – phylloptéryx graciles, zebrasoma jaunes vifs, des milliers de mille-nageoires aux couleurs vives – s’élancent. Puis doucement un liquide coule vers XeAr, la cabine est envahie d’un nuage phosphorescent et étincelant, l’Aquanitescence.
Des micro-organismes – bactéries vibrio, periphylla … – mélangés à de la muriancre pour intensifier l’éclat de cette brume.
La nuée entame sa danse autour de XeAr, il sent le goût du zoosymbiote bioluminescent envahir ses branchies. Il se coller à lui avec une sensation chaude. Les organismes visibles lui nettoient la peau.
Leurs petites mandibules le chatouillent. XeAr se laisse caresser.
Entre deux maxillaires de poissons nettoyeurs, il laisse vagabonder son esprit.
Il ferme les yeux et en profite pour se détendre dans l’Aquanitescence chaleureuse dans laquelle il baigne. Parce ce que ce n’est pas qu’une simple toilette : c’est une douce alchimie de vie qui remet ses idées en place, un massage de l’âme. XeAr flotte dans une couleur bleutée qui danse autour lui.
Il est entouré des reflets de petits poissons aux fresques vives.
Une sensation de milliers de petites tendresses partout sur son corps. Il savoure ce moment suspendu.
Après un moment et se sentant mieux dans cette «peau neuve», il élance doucement sa main vers le boîtier de contrôle. Il prend garde de ne pas brusquer la nuée. Il compose un nouveau code. La trappe s’ouvre à nouveau. Par un signal mystérieux, le nuage s’élance comme un seul être dans le refuge. Le zoosymbiote a intégralement disparu. Il ne reste pas même une bactérie.
La trappe se referme.
XeAr se fait masser par un jeu d’eau sous pression. Il l’aime un peu chaude et acide. Une saveur qui lui rappelle la fosse f’ljos’ti, là où les fumeroles crachent une eau de source minérale, douce et brûlante. (Prononcer fioje sti ou flioje sti)
La chaleur acide lui pince la peau et fait fondre ce que les poissons avaient laissé. L’eau n’a pas le goût soufré ni métallique des cheminées grège.
« Nettoie-toi l’âme, pas que la peau ! »
Sa tête heurte doucement le mur, il a un peu dérivé dans la cabine. Il rêvassait.
L’eau qui massait les muscles a fini le travail du zoosymbiote, stimulant sa peau et dissolvant les impuretés résiduelles avec ses pensées. XeAr réouvre les paupières et se redresse d’un coup.
Il jette un coup d’œil à l’heure, il va finir par être en retard.
OK la toilette traditionnelle Bainymbiose n’est pas finie, mais ça va aller.
Il se sent entièrement purifié; plus net.
Ce nettoyage rapide suffit amplement, inutile de faire une séance complète. Il fait évacuer l’eau acide pour en mettre une plus salée et propre. Normalement un vortex envahi la zoOndirielle et fait tournoyer l’Aquanitescence dans toute la cabine. Mais XeAr préfère se rincer la peau à sa manière. Il fait quelques tours sur lui-même et sort.
Il enfile ses vêtements propres, retourne à sa chambre sans sceller la floraille. Sa chambre… quand il vivait chez ses parents — enfin, ce qui sera bientôt la chambre d’Uzeanu.
XeAr fini de s’habiller, des vêtements un peu plus stricts car il a des cours… à suivre et à donner.
Sa sœur entre, sans se signaler, comme quand ils étaient enfants.
- Alors? ça ne va pas? tu as trouvé ‘des trucs’.» Lui lance-t-elle à brûle pour point.
- C’est … un peu plus compliqué que ça.»
- Pas le discours du; ‘vous voulez entendre ça’. Pas à moi; raconte!» Directe la sœur.
- Brièvement des nord’I ne veulent pas répondre à certaines de mes questions.»
- Ben sur quoi?» Demande Dergfe.
Il hésite.
- Euh … c’est là que ça devient délicat en fait …»
- Comment ça?»
- Je ne peux pas vraiment t’en parler, et de toutes façons, je préfèrerais avoir des preuves.»
- Mouaii ça doit me rassurer?» Dit-elle en faisant la moue.
- …
- Bon ben fait gaffe où tu mets les palmes! Et n’hésite pas à appeler ta sœur!» Ajoute-t-elle en pliant le bras gauche avec sa main droite sur le biceps, le regard tendre vers son grand frère.
Il lui répond d’un clignement des yeux, quand il les réouvre, elle s’en va, le son de sa nage s’estompe.
XeAr fini de se préparer, rassembler ses affaires.
Il rejoint sa famille pour leur dire au revoir.
- Tu reviens nous voir quand?» Lui demande son père d’un air déçu de le voir partir si vite.
- Hummm» Il compte sur ses doigts.
- Quand tu veux mon chéri.» Lui lance sa mère.
- Pas avant la prochaine lune, j’ai pas mal de recherches à faire…»
Sa mère regarde son père et tous deux acquiescent.
XeAr les remercie d’un regard chaleureux. Il déjà dit aurevoir aux filles et à son neveu.
Il remet son sac et part.
Chapitre 10
XeAr arrive à son «labo», l’ancien hangar de labeurs qu’il affectionne pour sa tranquillité. La lumière charron matinale baigne les grandes baies vitrées, d’un mauve profond. Sans un regard pour la cité, il prend une grande inhalation, l’eau fraîche envahit ses branchies. Il déchausse ses palmes qu’il dépose sur le bureau, pieds nus il atterri légèrement, sur le sol pavé. Il sort sa console de son sac à flanc et la branche sur C°fet d’un geste mécanique. Il déplie les branches de son écran virtualisant et le chausse sur son nez. Il enfile les bagues de préemption, ses doigts rencontrent le métal, puis la chaleur familière.
Il lance son Kaelen.
Autour de lui, la bibliothèque surgit.
Immense, suspendue dans une lumière d’aube. Elle se déploie ornée de grands vitraux colorés, qui jouent avec les rayons et projettent milles reflets sur le sol qui n’est pas réel. Comme tout le reste de son interface imaginaire de travail.
Mais XeAr sent tout de même le parquet sous ses pieds, le grain rugueux en lambris de délesserie.
Il a voulu un plafond argenté pour renforcer les contrastes, parce qu’il aime la manière dont l’opalescence se mêle aux ombres. Il ressent chaque variation étincelante comme une présence vivante, presque attentive, qu’il a intégré à sa simulation.
Ici, rien n’existe vraiment, mais tout respire et il aime cette illusion.
Les fichiers prennent la forme d’un papier de laminaire sucrée, dont est issu le sucre vert émeraude et il modélise les dossiers comme des livres reliés en cuir rouge d’hoplostethus, ils ont une odeur tannée.
C’est ainsi que XeAR a choisi de dépeindre les milliers d’archives qu’il manipule pour ses recherches.
Et puis il trouve ça romantique de donner une vision matérielle et ancestrale aux mémoires des nord’Iës. Un paradoxe de tradition qu’il affectionne.
L’influence lui vient d’un souvenir d’enfance: la représentation d’une bibliothèque oubliée nommée Cent gaalerie. Elle existait avant iyu,Jh (prononcer ïhur). Tout ce qui y fait références a disparu. Il ne reste rien de cet âge ancien. Rien, sauf cette image, ce souvenir est l’unique trace restante.
Il aimerait pouvoir retrouver l’illustration qui a inspiré son interface de travail, son Kaelen reflète tellement ce sentiment. XeAr possède peu d’informations à son sujet. Son nom est bizarre, il est écrit de différentes façons et puis étymologiquement il est relié à des légendes. Il n’est pas parvenu à estimer sa date. Et ça… ça le déroute.
Mais il faudrait qu’il se mette au travail à un moment donné.
«C’est bien beau de représenter les mémoires des nord’Iës comme une bibliothèque… oubliée, mais j’ai du boulot qui m’attend moi.» Se pense-t-il avec une pointe d’ironie, en se moquant de sa propre tendance à se perdre dans la contemplation.
XeAr s’installe à une large table de corail rouge, vernie et lustrée qui miroite avec l’ondoiement naturel de l’eau. Il l’a imaginé rectangulaire, longue de dizaines mètres, fine de quelques millimètres seulement.
Il ignore volontiers les lois de la physique, c’est son Kaelen il fait bien ce qu’il en veut.
Sur cette immense surface il a matérialisé tous les documents selon ses besoins du moment ; des dizaines de livres, des tiroirs, des cartes. Il s’assoit dans un fauteuil de roche doublé en velours d’éponges soyeuses, des poriferas, venimeuses. Il caresse la soie traitée et douce du bout des doigts, elle dégage un goût aigre-doux, la texture virtuelle s’amuse à générer une impression sensorielle. Il a mélangé des variétés différentes d’éponges pour obtenir cette couleur miroitante.
Il se «promène» entre différentes données ; celles des premières cités.
Actuellement il travaille sur frek erk po kera, les sites archéologiques de la cité des grandes baies.
XeAR matérialise les documents par un grand volume, en trois tomes.
Il commence à le parcourir, puis il fait apparaitre, sur la table, le volume deux. Il passe ses doigts sur les couvertures. Chaque frottement déclenche une brève lueur, un souvenir d’information.
Le livre qu’il tient concerne les premiers enregistrements sur la cité, il l’a recouvert d’un mucus vert.
Il aime cette texture : douce et légèrement électrique.
Il a aussi donné un algorithme de vieillissement à ses représentations: plus les données sont anciennes, plus l’usure est palpable…
Les pages semblent se déchirer à chaque mouvement, pour accentuer son ancienneté.
Perfectionniste, il a poussé le détail de ce ‘temps virtuel’ pour faire en sorte que les pages soient rognées.
Certaines données sont parfois incomplètes, il a programmé un effet de « grignotages » par des d’herbivores. Par goût du réalisme quand certaines données sont vides — il a des trous, littéralement.
Studieux, XeAr parcours les chapitres. Il caresse machinalement le cuir rouge des couvertures quand il lit. Il cherche les raisons d’implantation de la capitale. Pourquoi à cet endroit plutôt qu’ailleurs. Pourquoi cette grotte, ce trou noir, plutôt qu’un site plus clément ? Il y a plein d’autre sites qui auraient pu accueillir la mégapole, plus proches de la surface. Moins inaccessible.
Sans nager, il se lève et va vers un rayonnage pour chercher un autre livre. Dès qu’il le prend, son espace vacille. Le sol en lambris se met à piquer sous ses pieds.
Il l’ouvre l’ouvrage. Trop tard. Des pages entières sont vides.
Un frisson lui traverse la nuque.
L’eau dans ses branchies semble se solidifier.
Il rugit un son sourd. L’eau ondule dans tout l’espace, le choc fait vibrer sa virtualisation.
Le lambris du sol sous ses pieds nus le pique plus fort.
Il retourne furieux vers la table, des bulles de cavitations dans son sillage.
Le livre toujours à la main il repousse les trois tomes sur lesquels il travaillait.
XeAr appuie sur la table, frappe du poing, et fait sortir une console. Un projecteur d’interface s’extrait de la table. C°Fet, ondoyante et haute de deux mètres, apparaît à sa droite, dans une colonne de lumière.
Il vient d’intégrer cet élément physique à l’environnement virtuel de son Kaelen.
Il se met à son pupitre et commence à rechercher manuellement la perturbation, tout en injuriant la C°Fet.
- C°Fet, interférences détectées ?» Prononce-t-il clairement.
- Aucune immixtion visible. Mais je cherche.»
Au détour d’un programme, XeAr sent quelque chose.
Il pose quelques questions à C°Fet. Il se moque de ses réponses. Seule son intonation l’intéresse.
Bingo!
Il arrête tout, déclenche un traqueur et le braque sur la vassalisation. Il décortique chaque segment de celle-ci avec précision.
L’eau autour du livre vibre. Il fait grossir le volume aux pages vierges. Zoome.
XeAr attrape le programme qui fuyait et l’isole.
Un grondement rocailleux — grmmbll — déchire l’eau, ses débris finissent au sol tandis que la bibliothèque se calamistre et s’entortille sur elle-même. Tout l’environnement résonne. La table en corail elle aussi bourdonne. C°Fet s’est mise en harmonie avec ce cri de rage.
Elle tombe en standby, du coin de l’œil XeAr l’a vu se mettre en pause.
Il a quelques cycles devant lui;
un; il attrape le programme en question,
deux; il virtualise une myxomycète verte,
trois; il fourre l’intrus à l’intérieur pour le cacher,
quatre; il déploie la myxomycète sur le livre ouvert,
cinq; il ferme le livre.
Programme fautif, scellé. Définitivement.
C°Fet se réinitialise.
Fin du standby. C°Fet se réinitialise et sort de son état, prête à reprendre le cours normal de ses fonctions.
XeAr lui, continue sur sa colère, mais ses poings desserrèrent lentement leur étreinte sur le cuir du livre. L’émotion qui l’envahissait commence à se dissoudre, la Voluméa l’enveloppe d’une chaleur épicée qui sent la cannelle torréfiée et la résine chaude.
La lumière baigne tout son Kaelen et donne aux papiers posés sur la table un jaune pâle, presque miel. XeAr comprend qu’elle ne vient plus de ses vitraux.
Cette lumière n’était plus la sienne.
La C°Fet a repris sa place.
Il tourne doucement la tête.
fetyW.
Elle est apparue au sein de son Kaelen.
Une bordée d’injures fuse de sa gorge. Il attrape le livre en cuir bleu de denton et le lui jette.
Elle est là, matérialisée dans son espace de travail.
Puisque c’est son «monde» XeAr a façonné pour fetyW une vision d’elle comme il l’aimerait.
Il imagine la projection artistique de sa flira comme celle une p’Aoriiu élancée, il lui a donné une représentation virtuelle habillée d’une tenue de chasse classique.
La matière semble organique — pas comme un tissu, mais une surface vivante — mouvante, comme si chaque fibre respirait avec l’eau.
Sur sa hanche gauche, une seiche stylisée déploie lentement ses tentacules, dessinant un mouvement de marée le long de ses côtes, comme des veines de lumière qui l’étreignent.
De ses omoplates où il a est un petit sac à flanc coulent ses longs cheveux.
Sa chevelure bouclée, blonde flamboyante, danse autour d’elle, laissant un sillage d’orange amère et de bois de santal derrière elle. Elle envahit l’espace, sans jamais masquer son visage, ni entraver ses mains.
Elle flotte comme dans le poème d’un ressac qui agite une scytosiphon d’un mouvement de grace.
L’eau, autour d’elle, se réchauffe.
L’odeur de cannelle fait grésiller la flira et la projection artistique ondule, sous la voix de XeAr.
Il continue de jurer, mais ses branchies ralentissent enfin, le rugissement s’évanoui.
La colère cède, une tension plus sourde, plus intime le traverse.
La flira de fetyW ramasse le livre en cuir bleu sans un mot, le lui tend avec une douceur désarmante.
Il le prend.
Sa voix se casse, moins haute, moins dure. Sa filtration ralentit et reflue.
Il désigne les pages vierges du livre qu’il pose sur la table.
- Regarde.»
Elle l’interroge du regard.
D’un mouvement de la main, il fait agrandir le volume. Les marges se déplient, les lignes se déploient — ou plutôt, s’effacent.
- Il était rempli. Maintenant il est vide.»
Elle s’approche. Son regard d’ambre n’exprime ni surprise ni déni, seulement un calme insondable.
- Je ne comprends pas.» dit-elle doucement, sa voix imprégnée d’une vibration chaude, presque minérale.
En guise d’apaisement, il incline la tête dans un geste tendre d’excuse et de salut.
- Pardon… Bonjour fetyW, quel motif t’amène ?»
- Je ne voulais pas te déranger, mais … quelqu’un insiste. » Murmure fetyW d’une voix qui trahit une pointe d’amusement.
- … c’est réellement important ?ou bien … » Laisse-t-il en suspens comme la suite de son travail.
- Pas vraiment, en fait…je pense que tu devrais toi-même l’écouter.» Répond-elle avec une insistance mystérieuse.
- Hé bien allez je t’écoute?» Maintenant intrigué.
- C’est AgI qui t’appelle et elle semble assez impatiente de te parler.» Annonce enfin fetyW.
- Euh? … Elle a mes coordonnées?» S’étonne sincèrement XeAr en redressant enfin la tête.
- … tu sais bien que tu as des amis beaucoup trop bavards pour ton propre bien.» S’amuse la projection, le sourire dans sa voix.
- Ok et que veut-elle ?C’est urgent? »
- Tu ne préfères pas lui demander directement?Plutôt que de passer par moi?» Répond malicieusement la nord’I.
- Elle…?» Interroge XeAr avec une hésitation perceptible dans un signe d’attente.
- Oui, je l’ai gardée en espérant que tu lui répondes.» Les yeux pétillants de joie.
- D’accord, passe-la-moi…» Soupire-t-il avec un sourire résigné ou soulagé.
Et fetyW transfère la communication. Ils se sont mis d’accord, elle possède sa confiance et elle peut prendre les appels pendant ses sessions de travail.
D’un revers de la main XeAr réarrange son Kaelen. La configuration s’ajuste, la table sur laquelle il travaillait disparait. Les vitraux fondent, les teintes pastel glissent vers des reflets d’argents. La lumière change radicalement ôtant la poésie aux longues enfilades de livres.
L’architecture change subtilement pour devenir un peu plus contemporaine.
La bibliothèque s’efface — les rayons éclatent en bulles dorées, le romantisme s’évapore. La lumière se durcit et devient plus nette, plus neutre.
Il range son intimité comme on referme un livre, pour ne pas laisser paraître son désordre intérieur.
fetyW fait signe, sa lumière béryl recule, sa flira s’évanouit remplacée par une clarté vermeille et une bouffée de fraîcheur anisée : AgI se dévoile.
Une projection sobre et élégante éclot, révélant sa Nymla vivante et gracieuse. Elle flotte avec une aisance naturelle, elle apparait telle qu’il la croisée dans la journée, enveloppée d’une aura chaleureuse de miel liquide et de coriandre fraîche.
Sa tenue de technicienne lec, serrée très près du corps, souligne chaque mouvement de sa filtration organique. Les poches carrées sur ses cuisses dessinent une belle algue alaria à l’envers. Elle a une très belle ceinture finement ornée.
AgI s’avance discrètement dans cet espace, elle semble un peu hésitante.
- Bonjour AgI. Eh bien. Regardez donc qui les courants rejettent sur le flanc de mes données. Déjà en exploration hors des sentiers battus ?» Lance XeAr dans un sourire sincère et sans ironie.
- Très drôle ! Et pour votre information, je suis ici pour une raison officielle ⸮» Répond-elle en utilisant le ‘vous’ à dessein. (⸮ point d’ironie)
Trois liserés bis courent le long de ses ouïes, sous les courbes de ses seins, comme des lignes de lumière. Le tissu palpite au rythme de sa filtration, mettant en valeur ses branchies quand elle prononce ces mots.
Elle esquisse un mouvement en avant, l’air faussement outré par sa remarque, mais un léger sourire trahit son jeu.
- Officielle ? Dans… ce cas; que me vaut l’honneur?» Un sourire plus franc maintenant.
- Hé bien, tout d’abord, hier tu nous as quitté un peu vite, et je n’ai pas eu l’impression de t’avoir remercié.» Dit-elle rapidement, en revenant au tutoiement.
- C’est gentil…mais tu n’étais pas obligée… »
Elle lui coupe la parole, ou bien il se laisse faire.
- …il paraît que tu… tu travaillais avant que je n’interrompe ta session ? » Lui demande-t-elle en observant l’espace épuré.
XeAr perçoit qu’elle remarque le changement d’ambiance de son Kaelen, cette version dénudée, rangée de sa bibliothèque.
- Hummm oui, un peu, mais je me suis là … donc c’est grapave. » Répond-il d’un ton rassurant.
Elle rougit un peu, cherchant ses mots maladroitement, ses mains s’agitant légèrement.
Ses nattes rousses jetées en arrière flottent doucement, comme des algues dans un courant tiède, dégageant de fines oreilles et une saveur miellée.
AgI inhale profondément. L’eau autour d’elle se charge d’une chaleur intime, enveloppante.
- Je voulais te remercier. Tout du moins te le dire… Tu sais. Pour…enfin tu me comprends ? » Balbutie-t-elle avec émotion. Elle gesticule vaguement, incapable de finir sa phrase clairement.
XeAr acquièse d’un léger sourire.
Oui, il a compris. Son sourire s’adoucit, il saisit sa gêne et la trouve désarmante.
Des fois il n’y pas besoin de mots superflus. Un regard approbateur peut suffire.
AgI se sent rassurée et continue, soulagée qu’il comprenne. Elle prend un peu plus d’assurance et même si elle reste un peu maladroite, elle ajoute dans une fraîcheur anisée :
- …Et, je voulais … profiter du fait que ton ami donne des cours de noèse Théurgique, Oui ! Voilà. Officiellement. Et… et aussi…» Dit-elle soudain, comme si une idée venait de jaillir.
- hummmm et ? »
- Pour pouvoir y assister.Aux cours de magie… » Ajoute-t-elle précipitamment.
Il est intrigué par ce changement abruptde sujet ;
- xxsioo ? Oui il donne des cours en effet, mais quel est le rapport ?» L’interroge-t-il, intrigué.
- Exactement ! En Mirabilité…j’aimerais énormément pouvoir assister à ses cours de magie si cela est encore possible. » Fini par avouer AgI.
XeAr fronce légèrement les sourcils, mais il est curieux, surprenant pour une étudiante de sa branche.
- Oui, ça t’intéresse? Tu n’as pas dit que tu étais Lec ? C’est pas très habituel? »
- Non effet… mais j’aimerais un peu apprendre. Explorer. Ce n’est pas au programme de ma formation. Et les cours ont déjà commencé…» Dit-elle hésitante.
Il la regarda un instant, puis lâcha dans un souffle :
- Ah. Je vois le problème. Eh bien… si tu as vraiment envie de… « subir » le caractère de mon ami Jobotahe en tant que prof…» Il marque une pause le regard est amusé. «…je ferais de mon mieux pour te filer un coup de pouce.» Dit-il d’un ton conspirateur et ludique.
- Oh ! Vraiment ? Ce serait… ce serait incroyable, XeAr ! Merci !» s’esclame sincèrement Agi.
Elle s’illumine. Littéralement, son aura de miel semble vibrer d’une joie ambre rosée.
XeAr sent une note d’anis étoilé effleurer ses branchies — douce, piquante, familière.
Il apprécie sincèrement sa présence. Ils poursuivent leur discussion plus librement maintenant que le morceau est lâché, ces formalités passées.
- Être étudiante Lec et tentée par les arcanes de la magie… Voilà qui est rare. C’est un mélange intéressant. Je ne sais pas si tu le sais mais parmi les mlrao’eao, nous les p’Aoriiu …c’est compliqué. » Sur le ton de la sincère confession, un brin amusé aussi.
- Oui, j’ai cru comprendre que nous n’étions pas vraiment pas doués pour la magie brute, Cantique ou les grands sorts. » Répondit-elle avec fascination.
- Nos sorts sont souvent du simple bricolage. On les apprend comme on apprend à nager — par imitation, sans trop comprendre la thaumaturgie.»
Il baisse la voix, presque complice:
- La vraie magie, c’est la nord’Iës. Elle est la magie. Pas un sort, pas un souffle, ne se passe sans elle. Même quand on ne s’en rend pas compte. Elle tisse tout, AgI, nous, on se contente de l’utiliser.» Ses yeux et ses mots pleins de passions.
Il marque une pause, laisse l’eau porter sa parole.
- Mais… on a nos forces. L’alchimie, par exemple. Comme on est organiques, toi et moi, on peut boire, absorber un cocktail de laminaire sucrée.» Dit-il comme s’il avait le goût sur le bout de la langue, il ajoute; «On peut consommer le sortilège, transformer l’énergie d’un algorithme, grâce à nos préparations Biohec.» Tout plein d’enthousiasme.
Il sourit, tend la main vers une algue flottante, qu’il caresse du bout des doigts. Une poussière dorée s’en échappe, se dissout dans l’eau.
- Tu parles de ces drogues, c’est elles qui permettent de dépasser nos limites biologiques naturelles ?» Demande AgI avec une curiosité grandissante.
- Exactement. Une béquille chimique pour augmenter nos capacités. C’est la seule façon que nous avons de nous rapprocher de la puissance brute. On est bien moins puissants que les Jobotaa et infiniment moins qu’un bébé nord’I.
Elles… elles sont la magie.» Insiste XeAr.
Mais en potions… AgI… on se débrouille vraiment pas mal. C’est notre affinité artistique.» Conclu-t-il les yeux pleins de malice.
- …» AgI le laisse parler.
- Les Jobotaa… certaines sont excellentes, xxsioo c’est un super professeur. Il est remarquable. Malgré son… style pédagogique disons… unique: Tu auras l’occasion de le découvrir. Tu apprendras autant de ce qu’il ne dit pas que de ce qu’il enseigne.» Sur un ton amusé.
Elle rit doucement, et dans ce rire cristallin, XeAr sent une note de badiane, une fraîcheur presque pétillante. Puis elle ose, d’un ton soudain plus assuré :
- C’est fascinant. J’adorerais en apprendre plus. Peut-être que… que vous pourriez… me raconter ça plus en détail ‽» Lance AgI, profitant de la brèche, avec ce ‘vous’ ambiguë, avec un regard direct qui ne laisse plus aucune place à sa maladresse de tout à l’heure. (‽ point exclarrogatif)
- Raconter… ?» répète XeAr avec une intuition, devinant un piège se refermer doucement sur lui, mais il laisse son sourire couler sans résister.
- Oui ! Par exemple…» Elle déploie sa cage thoracique pour une grande inhalation de ses branchies. L’odeur de coriandre fraîche s’intensifie.«…Tu manges où aujourd’hui ?», demande-t-elle sans détour avec une grande exhalation, branchies vides.
Elle dégage une odeur réconfortante et légèrement boisée : une empreinte olfactive d’un matin printanier, mêlant le miel et une touche herbale.
Les ouïes de XeAr sont saturées, les paroles ont envahi l’eau, il vacille sur sa proprioception.
- Oh ! Euh…» Il fait mime de consulter un appareil imaginaire posé nulle part près de lui tout en regardant à son poignet. «Mon planning… Il faudrait que je vérifie mon planning. Il est un peu… chargé.» Bafouille-t-il totalement pris de court, essayant de jouer la diversion.
AgI, serrant légèrement les lèvres, ne lui laisse que peu d’échappatoireface à cette feinte qu’il tente d’utiliser maladroitement ;
- Bien sûr. Je vois. Le planning. Très bien. Dans ce cas… je te laisse vérifier ton planning très important pendant que je retourne à mes cours et que je vais me changer… et xxsioo aussi. Pour voir si une place est possible pour moi. Puis tu me contactes.»
Elle recule d’un pas avec un sourire victorieux sur les lèvres, effectuant une petite « arabesque » gracieuse avant de se retourner pour partir.
- À tout à l’heure, XeAr ! Et encore merci… officiellement.» Ajoute-t-elle avec cautèle.
Sa Nymla disparaît comme son odeur de miel; malicieusement.
XeAr reste un instant immobile, abasourdi, le souvenir de la fraîcheur anisée le long de ses branchies.
Puis un large sourire illumine son visage.
Il secoue la tête, impressionné alors qu’il réalise qu’il s’est fait surprendre.
Il n’a rien vu venir.
Il n’a rien eu à dire.
Ses prétextes ont été balayés d’un revers de main. ‘’J’aime bien‘’ pense-t-il.
- Impressionnant, vraiment très impressionnant.» Murmure-t-il pour lui-même.
D’un geste ample, il dégage les dossiers et les projections de données qui l’encombraient, les classant d’une pichenette virtuelle.
Il contacte xxsioo. La Nymla apparaît dans son Kaelen encore tout imprégné des effluves d’AgI.
Il a l’air légèrement pressé;
- XeAr ? Fais vite. Je suis en plein cours. J’ai des étudiants qui m’attendent pour un TD sur la Glamourie» Dit xxsioo de sa voix musicale.
- Tu ne devineras jamais ce qui vient de m’arriver. » Sans lui laisser le temps de répondre il ajoute ; « En… en deux fresques de limules! Je me suis retrouvé invité à manger ! »
- Invité ‽ Par qui ‽ Comment ‽» La Nymla de xxsioo semble cligner des yeux. (‽ point exclarrogatif)
- C’est ça la question ! Cette fille… AgI! Super gentille, un peu maladroite, mais… redoutable ⸮ Elle est venue ici, elle a spiralé un peu autour l’anémone et hop ! Rendez-vous pris. Sans que j’aie mon mot à dire. Et en plus, elle veut suivre tes cours !» (⸮ point d’ironie)
- AgI ? Ah oui ! Je vois qui c’est.» Lâche xxsioo.
- Tu vois qui c’est ? Mais… comment ? Et comment a-t-elle obtenu mon… mon Kaelen ?» Laisse-en suspens XeAr.
Il marque une pause, observant la réaction de son ami dont le sourire devient soudainement beaucoup trop entendu pour être honnête.
- Ah. Ça. C’est… moi… en quelque sorte.» Répond la Nymla qui s’anime joyeusement.
- Qu’est-ce que tu as fait ?»
- Elle est venue me voir. Discrètement. Elle posait des questions à… à NaHO… sur les Cijh-lec. Très polie, très curieuse… Et puis, très habilement, la conversation a dérivée… vers nos contacts communs: toi. Elle a dit qu’elle avait besoin de joindre quelqu’un de… particulièrement bien renseigné sur certains sujets. Toujours avec plein de finesse, sans y poser ses ouïes, elle t’a suggéré. Elle a été… très convaincante avec sa timidité apparente.»
L’avatar de XeAr affiche alors un large sourire, puis éclate d’un rire franc qui fait onduler l’eau tout autour de sa projection.
- OK! Elle est forte ! Elle utilise sa propre maladresse comme une arme de précision ! J’adore !»
- Heureux que ça t’amuse. Mais XeAr, je te rappelle que j’ai une dizaine de mystagogues sur les bras qui commencent à s’impatienter.» Reprend xxsioo sur un ton plus sérieux, mais toujours avec une pointe de complicité.
- Oui, oui, déso.J’étais simplement trop pris par la surprise de cette rencontre. » Dit XeAr vraiment désolé et pris par leur conversation.
- Mon conseil ? Accepte ce rendez-vous. Elle a l’air… gentille. Intriguée. Et… ça ne te coûte rien d’être aimable, n’est-ce pas ⸮» Lance la Nymla d’un clin d’œil. (⸮ point d’ironie)
- Non. Ça ne me coûte rien. Tu as raison.» Un sourire aux lèvres. Il avait déjà pris sa décision, même si xxsioo vient de la sceller.
- Parfait. Je dois te laisser. J’étais moins concentré pour leur parler, ils commencent à s’agiter.» Insiste la Jobotaa, même si elle n’a pas besoin de Kaelen externe, xxsioo est en train de soutenir leur conversation et dans la réalité il délivre à ses élèves.
- Attends ! Une dernière chose ! AgI! Elle veut vraiment suivre des cours de magie. Elle m’en a parlé. Je lui ai promis que je verrais ce que je peux faire. »
- Oui, dis-lui simplement de venir avec toi pour mon dernier cours du matin. On arrangera ça.» Répond xxsioo dans un soupir résigné.
- Génial ! Aujourd’hui, cool! Merci xxsioo ! Bonne chance avec tes bulots.» Pour parler de ses élèves.
- À plus tard, XeAr.» Termine la Jobotahe et dans un sillage de clarté vermeille sa Nymla s’évapore du Kaelen de XeAr.
Le rendez-vous est pris dans le silence de l’eau.
XeAr reste seul, il laisse son sourire s’épanouir librement tandis que ses branchies retrouvent un rythme plus calme, il n’a pas remarqué la monté d’excitation.
Son esprit est déjà ailleurs dans ses dossiers, il y replonge facilement sentant une énergie renouvelée couler en lui. Il travaille encore quelques heures avec une efficacité apaisée, avant de décider de s’accorder un moment de répit bien mérité.
Pour se donner du courage avant la suite il décide de transformer radicalement son environnement.
D’un mouvement du regard il transforme son Kaelen, le décor bascule au sens propre.
Les murs chavirent dans de vastes champs d’algues ondulantes.
Les vitraux se renversent et plongent dans des horizons lointains.
La vue culbute pour laisser place au paysage sous-marin baignés d’une lumière azurée.
Les ombres profondes chancellent pour s’ouvrir sur les plaines oniriques de son enfance.
Une vague de fraîcheur bleutée l’enveloppe tendrement, tandis que la lumière filtre à travers l’eau et éclaire les prairies mouvantes. Il contemple avec émotion les formations rocheuses bioluminescentes au loin et les près qui ondoient dans les courants imaginaires de sa simulation.
Flanquées dans les creux des collines, bien lovées à l’abri dans les roches bleues, les Tidal-Anis de son village natal. Les demeures dansent avec une grâce qui serre son cœur. Il repense aux villageois dans le monde réel qui tissent ces magnifiques et grandes voiles charmées. Les gréements captent l’énergie barocline en s’adaptant aux flux et reflux. L’odeur du varech frais, pénètre profondément les branchies de XeAr, apportant avec elle un sentiment de sécurité et de paix.
Le temps passe ainsi, suspendu entre deux eaux dans son Kaelen.
La matinée s’est écoulée en partie.
Il est content et apaisé il a pu continuer ses recherches avec une clarté d’esprit qu’il n’avait plus ressentie depuis longtemps ; il a bien avancé. Fier est satisfait de lui, il sourit.
Il recontacte AgI.
La Nymla apparaît, elle s’approche de lui dans un sillage enveloppant qui réchauffe l’Hydrocène d’une odeur mêlant le miel et une touche anisée.
- Bonjour AgI. J’espère ne pas déranger ? En pleine session ou des cours …car j’ai du nouveau… » Dit XeAr avec les points de suspension et un léger sourire aux lèvres, son ton est maintenant plus détendu.
- Oh, non, tu ne me déranges pas du tout ! J’avais… justement une petite pause entre deux modules assez denses, elle est bienvenue.» Comme un regard soulagé en dehors de sa propre virtualisation, puis elle poursuit;
Alors merci. Et…» AgI regarde autour d’elle avec des yeux écarquillés.
…Ton Kaelen est dehors ?» Dans une exclamation sincère.
C’est la première fois que j’en vois un!» Prise au dépourvu de sa propre émotion.
Sa voix vibre légèrement, comme portée par un courant léger qui ondule entre leurs deux projections.
- Oui… ça m’aide à penser.» Avoue XeAr pudiquement.
L’eau de la simulation devient limpide, sa tension s’y dissout, tandis qu’AgI semble reconnaître avec émerveillement le paysage derrière lui.
- Ce sont les plaines de Xylos derrière toi… C’est… c’est magnifique!» S’esclame t-elle.
Elle semble un peu ahaner ou pressée, un sourire timide sur le visage.
- Ça va?» Demande sincèrement intrigué XeAr par les changements chromatiques qui agitent l’aura de sa correspondante.
Il sent l’eau changer.
Un parfum miellé, une note d’anis étoilé, une fraîcheur hespéridée pénètre la texture de l’environnement.
- Oui oui! J’étais simplement en train de faire un peu d’exercice physique pendant ma pause avant de reprendre. Alors?» Répond-elle d’un ton rassurant, les ouïes grandes ouvertes.
- J’ai consulté mon planning et contacté xxsioo.» Annonce-t-il d’une seule phrase.
- Et…?» Fit-elle, suspendue à sa réponse. Le regard devient plus attentif, l’attente palpable.
- Et… il se trouve qu’il y a un créneau libre.» Il marque une courte pause, son sourire s’élargit légèrement. «…et ça me ferait plaisir qu’on mange ensemble juste après, AgI.»
- Oh ! Vraiment ? C’est… c’est gentil de ta part, XeAr ! Merci beaucoup cette attention, ça me touche !» Elle rougit légèrement, un sourire éclatant illumine son visage.
L’éclat corail tendre de sa Nymla s’intensifie d’un vermeil luisant.
Sans en avoir l’air XeAr prend une grande inhalation de ses branchies et de courage:
- Et j’ai pensé… comme tu veux voir pour des cours de Théurgie… bref xxsioo… J’ai pensé que nous pourrions nous retrouver directement là-bas, devant son Shel’kons de magie. Il a une nouvelle session qui commence bientôt. On pourra voir l’inscription avec lui directement après son cours… Et puis… partir de là ensemble pour manger ensemble.» Il laisse une pause.
Ça le fait comme ça? » Ajoute-t-il dans une demande d’approbation, il a pris l’initiative de lier la demande de cours au rendez-vous.
- Oh ! Oui, c’est… c’est une excellente idée ! Ça simplifie tout ! Je… je n’y avais pas pensé.»
«Comme si elle n’y avait pas pensé…» S’amuse intérieurement XeAr.
Pourtant il remarque ses yeux légèrement s’écarquillés mais agréablement surprise par la proposition.
Son cœur accélère, il est content qu’elle accepte il est tout ouïes et se lance;
- Si ça te dit… si tu as du temps… on peut en profiter, les plaines sont particulièrement belles et calmes.» Dit-il le ton hésitant en entendant la main pour indiquer une direction.
- Oui ! Avec plaisir !Ma pause n’est pas finie. » Accepte-t-elle rapidement avec joie, sans chercher à cacher l’enthousiasme qui fait vibrer ses nattes rousses.
Ils avancent lentement côte à côte, traversant les tapis d’algues colorées. Elles ondulent doucement sous l’effet de leurs mouvements. Le parfum anisé et solaire d’AgI flotte à côté de lui, contrastant avec l’odeur minérale du Kaelen. De petits bancs de poissons iridescents s’écartent sur leur passage, scintillant sous la lumière filtrée qui baigne la simulation.
- C’est tellement différent de l’intérieur. On oublie parfois… toute la beauté qui réside juste derrière les projections. La tienne est vraiment très poétique, et je t’avoue que je n’arrive pas à rendre mon propre Kaelen aussi… romantique et vivant.» Dit-elle sur un ton sincère.
- Merci, c’est gentil, ça me touche beaucoup.» Fier et humble à la fois.
XeAr la regarde un instant. Ses nattes rousses ondulent comme des algues dans le courant — l’eau porte une chaleur intime, enveloppante, il poursuit:
- C’est précisément pour ça que je viens ici. Pour me rappeler que le monde est plus vaste que nous et nos préoccupations.» Il la regarde un instant, son ton est plus doux.
Il hésite, puis il l’interroge sur sa propre matinée qui semble l’avoir passablement fatiguée.:
- Alors, comment ça s’est passée, tes sessions de cours ? Pas trop… standard ni ennuyeux ?»
Elle rit doucement.
- Oui et non… On a eu un module sur des Dryth anciens. La visualisation du flux de données de ces vieux hologrammes était instable. C’était des Drythvraiment très vieux ; c’était fascinant mais épuisant car la structure lumineuse de ces programmes antiques changeait sans cesse. C’est un peu comme regarder une méduse mourir — belle, mais qui se déchire à chaque battement. J’ai eu du mal à suivre l’exécutions de leurs algorithmes, c’était un peu complexe en fait.»
AgI baisse les yeux, jouant distraitement avec une mèche tandis que l’eau porte une sensation de mélancolie passagère.
Elle laisse un petit temps avant d’ajouter:
- En classe, on aimerait parfois un peu plus… de pratique. De concret. C’est pour ça que la thaumaturgie m’attire, je crois.Parce qu’elle touche. »
- La théorie c’est bien, mais manipuler l’énergie… c’est autre chose. Je comprends très bien ce que tu veux dire.» Acquiesce XeAr
Ils continuent encore à nager un peu apaisés, juste le bruit feutré et le murmure de l’eau.
Glissant le long des collines virtuelles, caressant les kelps dans le courant, loin des Tidal-Anis.
- Tu sais… ta Nymla, là, maintenant — elle est magique. C’est déjà un sort vivant, tissé dans l’eau et la Théurgique. Tu ne le sais peut-être même pas, ni comment elle fonctionne. Tout comme moi, quand j’étais étudiant. On apprend des sorts basiques pour le quotidien, les routines. On utilise la magie sans véritablement la voir; comme nos projections… et on ne la comprend pas.»
Il marque une pause, regarde au loin, vers les plaines.
- Au fond, ce n’est pas réellement grave et puis… on ne peut pas tout savoir sur tout et ça non plus c’est pas très grave. Cependant on n’est pas des magiciens au sens où l’entendent les Jobotaa.» XeAr laisse couler ses paroles et sa voix propage son onde plus loin.
- Cela revient à dire que nous utilisons le Cantique sans vraiment comprendre le Quantique en somme ?» Demande AgI avec pertinence.
- Exactement. Et c’est là que réside toute la puissance des nord’Iës… elles ne font que ça. Être. Être magie. Elles ont la capacité de la percevoir sans filtre. Et c’est ça qui est si frustrant pour nous : cette puissance nous entoure de partout. Elle est dans les mailles du champ de continuum, le lien entre notre Science et notre Âme…» Répond-il plein d’enthousiasme.
AgI reste silencieuse un instant. XeAr ajoutedoucement :
- Et nous… on vit dedans, comme des poissons dans l’océan, sans jamais se demander ce qu’est l’eau. On l’utilise pour faire surgir nos interfaces, pour nous protéger, pour nous connecter… sans même s’en rendre compte. La magie, c’est apprendre à voir ce champ, à ressentir cette matrice, puis à le manipuler.»
- Alors… apprendre la magie, ce n’est pas apprendre à faire… mais à voir ?» Résume-t-elle avec finesse.
XeAr sourit.
- … On va dire ça comme ça. Même si… c’est infiniment plus complexe que de simples mélanges Biohec. C’est pour ça que ces cours sont essentiels.» Ajoute-t-il un peu perplexe de sa propre métaphore.
AgI semble hésiter, un peu comme le regard en dehors du Kaelen, puis elle se lance;
- Au fait… pour le rendez-vous… l’endroit exact pour le cours de xxsioo ? Et l’heure ? Pour être certaine de ne pas m’égarer sur le campus?» Brisant le silence, revenant aux aspects pratiques. Mais avec une touche de sincère timidité, un peu embarrassée.
- Au milieu des Shel’kons de magie.» Répond du tact au tact XeAr.
Ils s’arrêtent, à une sorte de carrefour ou un point de séparation dans les plaines.
XeAr fait brusquement basculer son Kaelen. Les structures ont surgi de nulle part, les collines elles ont disparu aussi soudainement. Il se rend compte qu’il a était un peu violent là, AgI semble osciller sur sa proprioception.
Bon.
C’est trop tard pour y aller plus en douceur. Pris de remord quand même il lui lance un regard interrogateur un peu coupable. AgI lui répond par un sourire complice, amusée de cette maladresse.
Ils sont maintenant au milieu des bâtiments universitaires;
- Tu vois la structure rouge carmin, là-bas ? Les édifices ovoïdes ou en forme de coquille. Le plus grand rouge… c’est pas celui-là… à côté le Shel’kon plus petits, le magenta.» Il la guide.
Non… Un peu plus à gauche… C’est juste derrière la grappe, le bleu. Ce bleu-là.» En désignant enfin le bon bâtiment.
La session qui nous intéresse commence dans… disons, deux heures. Ça vous laisse le temps d’y aller tranquillement.» Il s’arrête un instant, pour bien indiquer la direction et le point de repère bien visible à travers l’eau.
- Ah, oui, je vois maintenant ! C’est noté. Deux heures. Parfait.» Dit-elle en hochant la tête.
Eh bien… Je ferais mieux d’y aller alors. Pour arriver à l’heure.» Ajoute-t-elle.
- Oui. Et moi, je dois finir de ranger… On se rejoint là-bas.» Sans trop savoir quoi dire.
- Merci encore, XeAr. Pour… enfin tu as compris… et pour les cours aussi. À tout à l’heure !» Elle sourit sincèrement.
- À tout à l’heure, AgI.» Un sourire chaleureux sur le visage.
Elle se retourne et sa Nymla s’éloigne puis s’évapore dans un sillage d’eau miellé, une chaleur rousse.
XeAr reprend ses activités, il lance quelques protocoles de taches, pour ses recherches.
Il demande à fetyW un petit coup de main pour différents paramètres.
Il l’a faite apparaître à côté de lui. La Voluméa se réchauffe légèrement et l’odeur de cannelle torréfiée revient avec sa longue chevelure dorée ondoyante qui envahi l’espace.
XeAr récupère sur la table sa console son carnet, un livre bleu, quelques notes éparses et cinq fascicules.
Il arrête sa simulation de travail. Il range son équipement et termine quelques manipulations sur l’interface C°Fet.
fetyW vient d’avoir xxsioo qui lui a dit qu’ils se rejoignaient.
- Quel bavard.» Sourit-il en chaussant ses palmes.
Les transferts de la C°Fet à son ordinateur sont finis.
Il déconnecte son interface, intriguée fetyW l’interroge;
- D’habitude tu ne déconnectes jamais.Est-ce que quelque chose te préoccupe ?» Fait-elle remarquer plein de curiosité.
- Ah. Avec le coup que cette interface vient de me faire en supprimant inopinément des fichiers. Je vais la confier à NaHO et lui faire subir des misères.» Dit-il en riant et en essayant de prendre un air méchant.
fetyW souris. XeAr éclate de rire de ses propres bêtises.
Il salue son amie.
Il part rejoindre xxsioo sur le campus.
Chapitre 12
XeAR sort de la bouche du sousharroyeur, c’est la ligne qu’il prend d’habitude pour le parc, mais aujourd’hui, il s’arrête au campus.
Dès qu’il arrive à l’Aquasphère libre, elle est saturée d’une odeur d’algues et d’iode, elle s’engouffre dans ses branchies, une lumière claire opaline pénètre ses yeux. L’espace est généreux il est à l’une des entrées secondaires. Autour de lui se dressent les coralliumas, ces jolies habitations étudiantes, XeAr sent la chaleur douce qui en émane et l’enveloppe avec bienveillance. Elles sont littéralement cultivées comme une forme de corail géant et intelligent. Il effleure du bout des doigts une paroi en passant, dont les replis offrent une protection naturelle à la biocénose locale.
XeAr aime bien les campus ce sont des endroits privilégiés de la cité où on y retrouve beaucoup plus d’animaux et des plantes endémiques. Des poissons en bancs, des crustacés et une grande variété d’algues s’y épanouissent.
L’éclairage bioluminescent des coralliumas donne aux écailles des poissons des reflets joueurs et argentés. Les mollusques plus discrets ventilent à l’abris dans les coraux.
Il continue son chemin d’une nage fluide.
Au passage il voit la gardienne.
Une très belle Jobotahe, fine et élancée, bien plus grande que son ami.
Elle ne porte pas les bottes qu’ont habituellement les Jobotaa, mais des chausses basses.
Elles s’ancrent dans le sol. Souples et précises, XeAr sait, pour l’avoir vue faire, que ces appuis rétractables lui permettent de soulever de très lourdes charges.
Elle refait très souvent les jardins, elle bouge des rochers, les bancs avec une attention minutieuse. Elle prend toujours garde aux animaux et aux plantes.
Il y a un tel écosystème sur lequel elle veille avec amour.
XeAr l’aperçoit qui souleve un bloc de basalte pour libérer une pousse d’algue étouffée.
Elle arrive tellement bien à concilier la beauté au regard. C’est vraiment une grande jardinière, il a souvent l’occasion de bavarder avec elle, à chaque fois c’est un réel plaisir.
Il regrette de ne pas pouvoir s’arrêter pour partager un mot sur la floraison des éponges, le temps presse.
XeAr lui adresse un signe de la main, qu’elle rend d’un mouvement de tête gracieux.
Il file, il nage et continue sa nage gracile dans les allées, bordées d’algues aux couleurs sarcelle.
Il dépasse les vastes structures administratives d’amani-Habs, qui abritent aussi infirmeries et cliniques.
De l’autre côté, seuls les dômes des Shel’kons émergent du sol comme des collines de velours émeraude.
La couleur vient des algues denses qui recouvrent les coupoles et jouent avec la lumière éclatante.
Chaque Shel’kons abrite deux salles chacun, coupés par la verticale. Les structures de quinze mètres ne sont que la partie visible, l’intérieur défie la logique des volumes.
Il est toujours émerveillé par leurs courbes aux creux des quelles nichent une variété d’animaux et de coraux. XeAr nage délicatement parmi des poissons minuscules qui fuient à son passage.
Puis, il accélère dans les allées pour rejoindre son ami. Ils se sont donnés rendez-vous au bâtiment de mathématiques. Le Caulerpa Gracilis se dresse enfin, d’une élégance épurée, sa forme fine et ramifiée lui rappelle la croissance délicate de certaines algues.
XeAr a choisi ce Caulerpa Gracilis pour sa robe bleu klein saisissant parmi le champ chromatique de ses voisins. L’ensemble des édifices en polymère flexible ondulent élégamment dans les courants d’eau.
Il arrive, AgI est déjà là.
Il hume son odeur — un sillage léger mais riche de parfum floral et anisé, légèrement citronné — avant même d’atteindre le bâtiment.
Elle l’attend à l’entrée de l’immeuble.
Elle porte l’uniforme sombre d’une étudiante lec, plus clair que celui des « titulaires ».
Le liseré flavescent, couleur des premières années, épouse sa silhouette lorsqu’elle le salue de loin.
L’insigne au-dessus du sein droit, à la clavicule, rappelle son statut. A la hanche gauche, elle a un magnifique distributeur ivoire et noir finement ciselé.
Il remarque ses cuissardes de cuir, qui battent une nage statique, elles sont finiment brodées de dentelles lactées. Un ceinturon jaune discret souligne le mouvement de ses hanches et elle a un très beau sac à flanc couleur jais qui bas dans son dos.
Sa coiffe est… réglementaire.
XeAr la salue.
Il a l’impression qu’elle est un peu intimidée avec dans les yeux brillants, un mélange de joie.
Ou peut-être qu’il interprète mal et que c’est le sentiment bêta de l’erreur qu’elle a commise à la grotte ou encore autre chose.
Elle lui sourit, embarrassée.
- XeAr…»
Il incline la tête dans un geste réconfortant mais un peu maladroit. Il lui fait signe en direction d’un Shel’kon dont le dôme amarante est à peine recouvert d’algues.
- Viens, on y va. »
Ils se dirigent vers l’entrée.
Ils s’engagent dans le hall oblong dont les parois sont gravées de milliers de dictons anciens. Un nouveau cours va commencer. AgI semble inquiète. Avec un sourire XeAr tente de la mettre à l’aise et l’invite à entrer dans le bâtiment pour rejoindre son ami.
- N’aie pas peur, » murmure-t-il avec un sourire « le plus difficile est de franchir la porte. »
Ils passent par le sas réservé aux enseignants, certains les regardent, intrigués.
XeAr en profite pour saluer quelques amis.
AgI se fait toute petite, discrète, gênée ses mains s’agitent légèrement près de son sac à flanc.
Elle voudrait s’effacer. Ne pas être là.
Ce n’est pas elle. Elle n’est pas là!
xxsioo passe rapidement. D’un hululement XeAr l’appelle. La Jobotahe se retourne sans hésiter, ses grands bras ouverts et accueillants pour l’embrasser.
Ils se saluent avec enthousiasme comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis longtemps.
La veille seulement.
XeAr glisse un clin d’œil à son ami Jobotahe accompagné de langage de guerre, il signe:
‘ Merci d’avoir permis cette rencontre, comprenne qui pourra.’
Il a à peine plissé des yeux et froncé imperceptiblement ses sourcils, d’un mouvement du nez.
XeAr sent une vague chaude de satisfaction se propager. Souriant, xxsioo adresse un salut à AgI.
XeAr lui demande:
- Tu es sûr que c’est possible d’intégrer les cours alors qu’ils ont déjà commencé ? »
- Bien sûr que ça ne dérange pas, » Répond la Jobotahe, pleine d’assurance. Sa voix résonne dans l’eau, claire et vibre au son de bariton.
Puis xxsioo, s’adressant à AgI:
- Ton premier examen en tiendra compte. Avec de l’aide, tu rattraperas vite ce petit retard. »
AgI acquiesce, studieuse, les lèvres pincées par la concentration.
xxsioo, déçu que son message subliminal n’ait pas été perçu, il chasse cette pensée d’un sourire et les invite à aller s’asseoir.
XeAr proteste pour la forme, mais se laisse mener par son ami vers la salle de cours.
AgI suit d’un coup de rein.
xxsioo pousse amicalement mais énergiquement l’épaule de XeAr avant d’aller rejoindre sa place de maître de conférences.
AgI franchit le seuil, pénétrant dans la salle de cours de Théurgie, l’eau semble changer de densité, elle n’est plus la même. Elle est vibrante, chargée d’une densité électrique.
AgI pénètre maintenant plus en avant, le regard attentif, les yeux grands ouvert, comme si elle avait l’air ébahi, comme quelqu’un qui n’en avait jamais vu ou cherche quelque chose.
La salle respire. Si différent edes salles lec — qui sont plates, muettes, prisonnières d’écrans C°fet où les données coulent en lignes froides. Ici, les murs ondulent doucement, la paroi chante.
XeAr est toujours éblouis, il reste encore émerveillé.
Quelques regards se tournent vers AgI, certains marmonnent.
AgI baisse les yeux, les mains nerveuses.
Des murmures.
Elle n’est pas à sa place ici.
Elle se sent submergée, elle essaie de se faire encore plus petite, ses doigts s’agitent dans de petits gestes fébriles.
AgI parcours la salle du regard, ici elle n’est pas en deux dimensions comme les cours de lec.
L’amphithéâtre est déformé, pas une sphère, un grand œuf coupé verticalement.
A l’estime la hauteur fait près de quatre-vingts mètres. Trois fois plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur.
La magie.
Elle peut contenir une vaste étendue dans un volume si petit. L’espace est plié.
AgI regarde xxsioo se diriger vers le mur immense — d’un bleu safre qui va en se dégradant jusqu’au milieu dans un beau vert limule.
Au centre, mais vraiment au centre, à mi-hauteuril y a une niche avec un pupitre. Le maître de conférences peut y déposer ses documents.
Un cercle légèrement jaune, trace une surface de courtoisie. L’enseignant reste à l’intérieur, il est à portée de vue et de voix de tous.
Il peut ainsi aller et venir pendant ses cours et discours.
AgI rejoint XeAr qui est parti s’installer.
D’autres élèves la dépassent en montant au plafond. Ils lui jettent des regards pleins de curiosité.
Elle détourne les yeux en marmonnant, agitée. Elle ‘tricote’ avec ses doigts.
Les parois sont constellées de gradins, même le plafond en est sertit.
AgI lève la tête, comme si elle était déroutée.
- Tu t’y habitueras.» Murmure XeAr en prenant place en hauteur, à la gauche de son ami.
Il y a d’étrange sièges à l’envers où il y a essentiellement des Jobotaa, tête en bas.
AgI fronce les sourcils.
Comme si, il y avait une ségrégation.
Pourtant il y a des Jobotaa dans toute l’assistance, équitablement réparties; aux places «à l’endroit».
xxsioo est déjà installé, les deux auditeur libres prennent place.
Quand AgI rejoint près de XeAr elle lui jette un regard interrogateur sur les sièges au plafond.
- Après» murmure-t-il en lui souriant.
Au centre de l’hémicycle, dans sa niche baignée de lumière jaune, xxsioo fait une pause, il attend.
Le cours commence.
Le silence se fait. L’eau se fige.
La salle est apaisée.
Les étudiants, suspendus dans l’eau claire, fixent la haute silhouette du professeur.
xxsioo ferme les yeux, puis lentement, d’un ton calme, sa voix s’étend dans l’hémicycle comme une onde grave qui vibre jusque dans les branchies de XeAr.
- Alors Commençons avec la base, la fondation de tout : la Mirabilité.
Un mot ancien, mais essentiel. »
Le mot résonne. XeAr le connaît. Tout le monde le connaît.
xxsioo repend un poncif, mais répéter c’est aussi la base de l’enseignement.
Ou bien fait-il ce petit rappel à l’intention de sa nouvelle élève.
XeAr lance un regard vers AgI, un éclat de malice dans les pupilles. il comprend.
Soit !
La Jobotahe répète donc:
- La Magie, mes chers étudiants, est une science dure. Elle n’est pas un don, c’est une variable inscrite dans notre code biotique. C’est la tension qu’exerce le Noûs sur le Continuum. »
xxsioo trace dans l’eau un signe lent, circulaire.
Une lueur bleutée s’y déploie, pulsant comme un cœur.
XeAr sent, d’où il est, la pression changer autour du glyphe.
- Ce n’est ni un don, ni un mérite. Pas même une vertu.
C’est une aptitude — la façon dont chaque être interagit avec la trame du monde.»
Il tourne la main, et la lumière de l’aquaglyphe se diffracte en trois éclats.
XeAr sent la fréquence résonner, pas dans l’eau, dans sa tête, dans ses os. Comme si quelque chose tirait — doucement — derrière ses pensées.
Il jette un œil à AgI.
Elle aussi a senti quelque chose.
Le professeur continue.
- Voyez ces trois éclats ?
Chaque race y brille à sa manière :
Les p’Aoriiu, dit-il en désignant le premier, nos amis organiques – possèdent une plage restreinte. Une faible tension. C’est l’Architecture de leur Noûs.
Ils ont une lumière discrète, ténue, mais persistante.»
Il effleure le deuxième éclat qui se met à onduler avec force.
- Les Jobotaa, nous autres, ondulent un peu plus fort — la sorcellerie afflux en nous.
Nous avons une bande passante plus large. Une tension moyenne.»
Mais voyez ceci…
xxsioo effleure le dernier éclat, il libère une lumière éclatante. La salle s’illumine instantanément noyée dans un blanc intensif, aveuglant. AgI se protège les yeux de cette lueur absolue. XeAr, lui, perçoit la structure de cette lumière : elle ne brille pas, elle est la trame.
- … la nord’Iës …elle ne manipule pas la lumière : elle devient la lumière. Elle est l’équation.»
AgI regarde XeAr; les requins ne font pas des orques.
xxsioo résilie l’éclat. C’est mieux. Un murmure circule dans la salle.
- C’est un fait biocœnose. C’est l’Aptitude. Ce n’est pas une question de volonté ni même de travail acharné. C’est ce que vous êtes.» Martèle xxsioo.
Il s’éloigne du mur, l’air pensif, et plonge dans l’eau de la salle de son corps fluide.
- Maintenant, la distinction cruciale : l’Aptitude et le Talent. »
xxsioo sourit, il replie sa main. L’aquaglyphe se dissout en particules de lumière blanÿdro.
Il lève ses longs bras et les laisse onduler doucement.
- La Mirabilité n’est pas affaire d’entrainement. Ce n’est pas non plus du talent.
C’est un langage qu’on reconnaît avant même de l’apprendre.
Ceux qui n’ont pas l’oreille croient qu’il suffit de réciter des formules.
Mais la formule n’est qu’une vibration, une respiration.
Ce qui compte, c’est le rythme du monde qu’elle réveille.»
Il nage au centre de la salle.
L’eau s’ouvre légèrement autour de lui.
- Regardez.»
Son bras s’étire, dessine une courbe dans le fluide.
Un aquaglyphe apparaît, délicat, luminescent.
- Pensez à la pieuvre. La pieuvre n’a pas besoin de se cacher. Elle ne met pas en place une stratégie. Elle ne pense pas son camouflage, elle est le camouflage. Sa peau est un champ de pigments mouvants, son corps, ses chromophores, sont un algorithme vivant.
Une exécution en temps réel de la réalité. Elle ne se cache pas, elle se dissout.
C’est l’Aptitude. »
Il lève un doigt. La lumière sur le glyphe ondule comme la peau d’un animal.
XeAr retient une inhalation, prêtant son attention à sa voisine. AgI semble studieuse.
- Maintenant, le crustacé, poursuit la Jobotahe.
Lui, il doit chercher comment se fondre, bricoler, composer. Il observe, il calcule, il se dissimule. Le crustacé ne peut pas se dissoudre. Il trouve une algue, une roche. Il se cache derrière. Il met en place un plan, une séquence de travail.
Le résultat ?
Il est camouflé, et efficacement !
C’est le Talent. »
xxsioo laisse un petit moment à ses mot, qu’ils parcourent la salle et les esprits.
Doucement il repend:
- Mais le processus n’est pas le même.
Il ne pourra jamais se fondre dans le tissu même de l’eau.
Il travaille à ressembler à ce que la pieuvre est déjà.»
Il s’interrompt, laissant l’idée flotter.
Puis, il ajoute :
- Ce n’est pas une question de volonté ou d’effort, mais d’aptitude innée :
La pieuvre EST le camouflage ; le crustacé FAIT du camouflage.
L’un est instinct. L’autre est discipline.
Mais tous deux finissent par disparaître dans le même océan.
La question est : comment ?»
Il contracte ses mains, changeant de geste.
Au fil de son discours il s’est déplacé, bien au centre afin d’être vu de tous.
Il effectue un tentactif, il commence à tordre la réalité et à la faire pencher sur sa droite, puis il la fait pivoter pour la rassembler près de lui.
Elle s’amasse doucement, les étudiants ont le vertige.
Il tend la main.
Entre ses doigts, l’eau se creuse, se plie, comme si elle obéissait à un souffle invisible.
Puis il ouvre large ses bras, dans un mouvement de rotation des poignets et signe avec ses doigts une magnifique aquaglyphe qui reste en suspens quelques secondes.
XeAr sourit, AgI concentré dans son siège, pourtant elle scrute la salle.
- Regardez, dit xxsioo, la voix calme au cœur du chaos.
Ce que je fais maintenant… ce n’est pas de la volonté. Ce n’est pas de la concentration. C’est comme nager. Mon corps sait. Mon Noûs sait. C’est inné.»
La salle se déploie.
Les murs ondulent. Les sièges flottent, retenus par des filaments invisibles. Un étudiant pousse un cri — pas de peur, mais d’émerveillement.
Lentement, délicatement comme le tentacule d’une pieuvre à l’affût…
XeAr sent ses propres branchies frémir au rythme des équations que son ami tisse sans effort.
xxsioo tends encore plus ses bras qui deviennent immense, alors que déjà grand.
- Vous voyez ? dit-il, les yeux brillants.
Je ne pense pas à chaque algorithme. Je ne récite pas mes identités remarquables. Je danse avec la réalité. Comme la pieuvre danse avec ses chromophores.»
Il referme le poing.
Clac.
L’intérieur du Shel’kon bondi et ondoie comme le dos d’une raie.
Les étudiants sont sonnés, certains essayent de garder leur discernement et reprennent les incantations des débuts d’année afin de saisir la réalité.
La main de xxsioo s’ouvre et la salle reprend sa forme.
Seul le vertige reste.
Tous les étudiants n’ont pas compris la démonstration, une onde résiduelle fait encore tanguer les esprits. xxsioo enchaîne pour placer quelques remontrances à ceux qui ne suivent pas les cours et ne révisent pas leur équations-algorithmiques.
Quand je vous dis que vos les polynômes c’est important…Si vous aviez appliqué vos identités remarquables… »
Il fait une pause.
Son regard croise celui d’AgI — une étudiante lec perdue.
XeAr a l’impression qu’elle est chamboulée, sans moquerie ça l’amuse.
xxsioo poursuit:
- Maintenant que j’ai bien eu votre attention… je suis convaincu que certains vont y réfléchir à deux fois. Vos premiers cours et d’avoir si vites oubliés leurs expressions régulières.
Reprenez-les.
Ceux qui savent, aidez les autres.
Ceux qui ne savent pas: demandez.
Vous croyez que c’est quoi mon métier? Venez me voir. Je suis là pour ça. » Finit-il avec un enthousiasme sincère.
Un silence. Puis un rire discret.
- Et voilà, reprend-il en haussant les épaules.
Il suffit d’une équation mal équilibrée. Une simple erreur de paramètre, et tout tangue.
La magie, mes chers élèves, c’est aussi de la géométrie… qui respire.»
Et il continue et veut insister sur les aptitudes et les talents.
- Ne vous méprenez pas, ajoute-t-il.
Ce n’est pas une question de valeur.
C’est une question de nature.
Ceci est un exercice très simple à faire, pour la Jobotahe que je suis.
Pour un p’Aoriiu, ce sera plus technique, mais pas infaisable. Il y arrivera autrement.
Pour un nord’I il s’agit d’un exercice rudimentaire, aussi rudimentaire que les formules algorithmiques que certains n’ont pas apprises.»
Deuxième couche.
xxsioo se marre intérieurement.
Il tapote son front.
- Nous verrons plus tard la différence entre théurgie — invoquer ce qui est — et goétie — forcer ce qui n’est pas. Mais aujourd’hui… aujourd’hui, souvenez-vous juste de ceci :
Ce que vous êtes détermine comment vous pouvez faire. Pas l’inverse.»
D’instinct… XeAr sent un frisson parcourir ses branchies.
Il connaît cette moue. Avant même d’entendre le son de la voix.
Ce traître !
xxsioo sourit, une grimace amusée, de sa voix profonde, dit :
- Il y a ici un ami p’Aoriiu qui nous fait la joie d’être parmi nous. J’espère qu’il nous fera volontiers une démonstration. » Lance-t-il d’une voix qui porte jusqu’au plafond.
Et « ça » se prétend un ami.
Un murmure de curiosité parcourt les gradins. Des regards se tournent vers XeAr.
Des chuchotements roulent dans l’amphithéâtre. AgI gênée à côté essaye toujours de disparaitre, elle s’enfonce sous son siège, en bredouillant du bout de lèvres.
xxsioo fait un mouvement du bras pour que ses étudiants l’encouragent.
Les deux amis se regardent.
xxsioo leve la main, amusé.
- Allons, encouragez-le un peu !»
La salle vibre d’un bruissement d’eau et d’exclamations étouffées.
XeAr fait un signe à AgI un sourire d’excuse et complices — son air inquiet le fit sourire, il quitte son siège pour rejoindre le centre de la salle.
Chaque brasse vers le cercle jaune de la surface de courtoisie, amplifie le battement de son cœur, comme si l’eau elle-même retenait sa respiration.
xxsioo l’accueille d’ une tape amicale et chaleureuse.
Il reprend :
- Je vous présente l’un des plus talentueux p’Aoriiu de ces dernières générations. Son nom circule, n’est-ce pas, que beaucoup d’entre vous l’ont déjà entendu… peut-être dans les couloirs, ou dans les histoires qu’on se raconte à voix basse. »
Le lourd silence de la classe lui répond.
XeAr soupire doucement, désespérément.
- Un mystère pour certains. On raconte qu’il s’est retiré, qu’il a tout arrêté… Vrai ? Faux ? Qu’importe ! » Poursuit xxsioo toujours aussi taquin.
Le silence se fait dense.
Il termine son éloge:
- Il se prétend modeste… mais il danse avec la réalité mieux que quiconque.»
Et xxsioo cède la parole en lui lançant une pensée complice : « Débrouille-toi avec ça ! »
XeAr ne dit rien.
Il fait juste un signe.
Il sent que les étudiants, plus méfiants, ont décidés de ne pas se faire avoir une deuxième fois.
Du bout des doigts, XeAr entame une petite danse, qui trace, pure, fluide, un fil de lumière liquide.
L’arabesque de l’hydroglyphe, se dessine dans l’eau; figure simple de départ.
– De sa gorge nait un bourdonnement grave qui vibre dans sa poitrine.
Un grondement sourd guttural qui fait ronronner l’eau.
Le mouvement de ses doigts remonte à ses bras et arrive à ses épaules qui oscillent.
– De sa gorge il a commencé un autre chant plus aigu et il a accentué le ronronnement de la mélodie, tissée entre ses doigts. Le refrain monte et s’entrelace à la première mélopée.
Les ouïes de ses branchies s’ouvrent à la salle entière.
Son chant Cantique à deux octaves commence à entrer en résonance et envahi tout l’espace.
Les deux fréquences entrent en résonance, vibrant jusque dans les os de l’assistance.
Il diminue régulièrement par demi ton le corps des basses et son corps suit la base.
Le mouvement part des bras et va vers ses épaules qui dodine.
Il poursuit et fait augmenter de tierce la base des aigus.
Quand il a à nouveaux deux octaves d’écart il ajoute un troisième chant.
XeAr crée une dissonance au milieu, en arythmie qui porte le chant principal.
Le son monte, se dédouble, se superpose et ondule.
Les vibrations lui grimpent le long des bras jusqu’aux épaules. Pénètre ses branchies.
Tout l’amphithéâtre ressent le flux magique — chaud, dense — pulser au rythme du chant.
– De sa gorge XeAr produit maintenant trois voix : l’une basse, la deuxième cristalline, la troisième arythmique, ouïes grandes ouvertes.
Les harmoniques s’enroulent comme des algues autour de la salle comme une pulsation qui bouscule l’eau. Tout l’amphithéâtre ressent le flux magique — chaud, dense.
L’hémicycle ne fait pas qu’ondoyer, il commence à vibrer intensément; le chant Cantique se déploie.
Les étudiants, qui avaient entonné leurs expressions régulières pour croiser la réalité, se sont tous tus.
XeAr rapproche ses mains.
La salle se contracte, elle bat comme un cœur sous l’effet de ce nouveau champ.
Ses bras s’entrecroisent dans une étrange danse. Il fait monter le chant des basses et écarte brusquement les mains comme pour embrasser quelqu’un d’imaginaire, dans un geste d’étreinte immense…
La réalité s’en va.
La salle s’est retournée. Elle est complètement retroussée.
Le chant Cantique vient de se métamorphoser en un champ de continuum.
La salle vient de s’épanouir comme une anémone et XeAr lui a ajouté des couleurs chamarrées— roux flamboyant, vermeil et des reflets ambre cuivre dansent dans une eau devenue liminale.
Il maintient ainsi la réalité soulevée, suspendue, offerte. Il continue la chorégraphie de ses bras et…
Il s’arrête. Net !
La réalité reprend sa place et lui aussi.
Le silence.
Il s’est à peine écoulé quelques secondes. Même le temps s’est tordu.
Les étudiants sont encore à l’envers. Cette éternité a duré un instant.
L’hilarité de xxsioo s’éteint, il regarde l’assistance encore étourdie. Autour, des étudiants flottent encore, à moitié hébétés à moitié retournés, totalement perdus.
La Jobotahe s’est faite surprendre au début du retroussement. Il lance un hochement de tête à son ami, qui signifie ‘’tu m’as eu‘’ et XeAr lui répond d’un autre sourire ; ‘’un partout‘’.
xxsioo complice applaudit la démonstration pour rompre ce calme.
XeAr à son siège se penche vers AgI et lui propose son aide, il lui tend la main pour ancrer sa réalité.
Elle serre fort les deux.
- C’était… un Anémal?» Demande-t-elle, la voix rauque encore surprise.
- Vous venez d’assister à un magnifique Anémal.» Confirme indirectement le professeur.
L’assistance commence à se remettre. Les couleurs reviennent sur les visages.
xxsioo reprend son cours.
- Vous voyez la différence ! » D’un ton apaisant pour ramener l’ordre.
Il continue en s’adressant à la classe, le ton ferme.
- Chez les p’Aoriiu il faudra beaucoup de travail pour en arriver là. Mais ça n’est pas infaisable.
La preuve!» En remerciant son ami d’un geste tendre.
Il ajoute sincèresa voix descendant d’une octave ;
- Il peut faire beaucoup mieux… rivaliser avec des Jobotaa même…» A voix basse presque mélancolique.
Un murmure d’admiration parcourt la salle.
XeAr détourne les yeux. Ce regard collectif il n’aime pas cette étiquette qu’on pose sur lui. A côté AgI les doigts agités, ses lèvres marmonnent, essaie toujours de passer inaperçue.
- Assez d’éloge!» Reprend xxsioo.
Il y a d’autres sorciers tout aussi doués, ici même, qui exercent et donnent des cours de qualité.» D’un ton chaleureux, empli d’une tendre sincérité.
Il parcourt du regard la salle, tout le monde est revenu, et attentif.
- Quand on y regarde de près, c’est élémentaire. » Il insiste.
C’est un enchaînement d’algorithmes d’identités remarquables entrelacées.
Simple, facile, et poétique. Vous devriez tous y arriver avant votre dernière session d’examens ! » Lance-t-il plein d’encouragements.
Le cours reprend son cours, sans bavardages.
XeAr ne regarde plus xxsioo ni la classe. Il se tourne vers AgI.
Elle écoute et boit avec assiduité, tout en observant la salle. Un peu agité, anxieuse?
Mais XeAr est heureux, il aime son regard intéressé, curieuse, elle regarde partout dans l’amphithéâtre.
Finalement il a bien fait de l’accompagner.
Ce sourire vaut bien le désagrément de la «prise d’otage» par son ami et de cette démonstration.
Il n’aime vraiment pas faire étalage de ce côté ‘’il est super doué‘’; ça le gêne toujours autant.
Le parfum miellé, avec cette pointe anisée, de sa voisine envahi ses ouïes, il se sent léger.
A la fin de la session, xxsioo rejoint son ami dans un sourire d’excuse.
- Alors, ça valait le coup, ce petit ‘traquenard’ ? » Demande xxsioo à XeAr, le ton moqueur.
- Elle ne cligne même plus des yeux, » Répond XeAr en désignant AgI.
Elle est toujours absorbée par la salle, elle scrute tout, le mouvement des étudiants, leurs regards.
- Merci. Et je crois que tu as gagné une nouvelle élève. » Ajoute-il.
L’hémicycle se vide petite à petit… il ne reste plus qu’eux trois. AgI se détend enfin. Un mélange de joie et d’incrédulité illumine son visage alors qu’elle rejoint la conversation.
Ils discutent tous les trois de l’intégration d’AgI et xxsioo voyant l’heure du repas qui approche, le leur fait remarquer.
Chapitre 14
XeAr laisse son regard glisser dans un mouvement circulaire dans tout l’amphithéâtre. Il est toujours émerveillé par ces salles, par ces professeurs également, pupilles écarquillées. La lumière filtre doucement et joue avec les parois vivantes, dessinant des motifs changeants sur les sièges vides. Il aime cet endroit. Il aime la façon dont le silence y résonne maintenant.
Ses ouïes vibrent doucement, sensibles, sentant son ami rêveur xxsioo le rappelle doucement à la réalitéun sourire large fendant son visage.
- Tout le monde est déjà parti…» Laisse-t-il en point de suspension et d’ajouter;
Il faudrait que vous alliez manger.»
XeAr sent une idée germer.
- Et si on allait déjeuner chez mes parents ?» Propose-t-il plein d’enthousiasme.
Ce n’est pas si loin! Si… ils sont là, bien sûr! Ils seront heureux de te revoir, xxsioo.»
À côté d’eux, AgI se fige entre deux eaux, baisse les yeux, un peu gênée se fait toute petite, tentant de disparaître, ses épaules se voûtent, elle semble vouloir se fondre dans la salle.
- Je ne veux pas déranger, » Bredouille-t-elle.
xxsioo éclate de rire, un grand geste du bras.
- Tu viens. Point.» Balayant le doute.
XeAr approuve comment cela aurait-il pu être autrement‽ (‽ point exclarrogatif)
Son sourire ne laisse place à aucune objection, pourtant elle bafouille, cherchant une issue, ses mains s’agitent, ses doigts forment d’étranges desseins.
XeAr coupe vexé, la voix ferme mais douce :
- Allons, AgI, c’est évident que tu es de la partie ! » Ses ouïes vibrent sous ses mots.
Sous ce double assaut, elle capitule. Une couleur rosée diffuse sur ses joues, trahissant sa gêne.
Tous trois partent, elle résignée.
L’amphithéâtre s’éteint derrière eux, le plongeant dans un silence minéral. Ils quittent la salle, glissant dans les courants translucides.
AgI et xxsioo prennent la tête, laissant à XeAr l’espace nécessaire d’intimité. Il active son lien et contacte ses parents. Dans le sillage de ses deux amis, la voix de sa mère résonne, limpide.
- On arrive pour déjeuner. » Prévient-il tout joyeux.
XeAr entend au loin son père qui lance un:
- Super.» De sa voix de basse qui resonne à travers l’eau.
Plus proche sa mère lui demande:
- Vous arrivez dans combien de temps?»
- Nous serons là d’ici une dix-septine de minutes ?» Répond-il comme une approbation.
- «nous»?» Laissant la question flotter.
- Une amie… et une surprise.» Ajoute XeAr volontairement énigmatique.
Un rire au loin, la voix profonde de son père retentit en arrière-plan :
- C’est qui? » Plus de joie que de curiosité.
- Il vient de dire que c’est une surprise.» Répond d’un ton doux sa mère.
- Ah oui…» Ajoute son père, comprenant gaiment le concept de surprise.
Ils se quittent sur un«à tout de suite, je t’aime » mutuel et le lien se coupe sur une chaleur partagée.
La journée est belle, illuminée d’une couleur clématite, rose violacé, ça serait bête de ne pas en profiter.
Les reflets jouent sur leur peau, comme un chatoiement vivant.
XeAr rejoint son ami et AgI qui ouvraient la marche, ils vont y à la nage. Ce n’est pas si loin et aucun ne semble avoir envie de prendre un sousharroyeur, donc accord tacite.
Arrivé proche de la Jobotahe il signe discrètement, en langage de guerre, à son ami qu’ils doivent voir ensemble certaines choses. Faisant allusion à ses recherches, comme un rappel mutuel.
Il glisse discrètement dans la discussion qui était en cours… La conversation serpente.
- Tu as aimé cette première découverte ce main ?» Demande XeAr en se rapprochant d’AgI.
AgI, souris, d’un sourire sincère, amusée.
- Oui j’ai été ravie d’assister à cette session.» Les yeux pétillants de malice.
Et! en exclusivité, s’il vous plaît!» Ajoute-t-elle d’un air magistral complice.
La thaumaturgie est fascinante.» Répond-elle, ses mouvements devenant plus fluides à mesure qu’elle s’anime.
C’est un monde si loin de mon cursus de lec… Dommage qu’on n’en ait pas dans notre programme». Dit-elle d’une voix évanouissante.
xxsioo éclate de rire, tournant sur lui-même comme une toupie.
Il rit, intarissable.
- J’en suis ravi, ça me fait très plaisir et je t’assure que les talents des p’Aoriiu sont souvent là où on ne les attend pas…» xxsioo baisse doucement la voix et laisse sa phrase en suspens.
XeAr sent une vague de chaleur monter le long de sa colonne. Ses branchies se contractent légèrement.
- Assez.» Coupe-t-il doucement.
La Jobotahe, un éclair malicieux dans les yeux, n’insiste pas sur ce point.
AgI, sent que ça met mal à l’aise XeAr, elle en profite pour glisser sur la démonstration du professeur. D’un regard complice vers ce dernier, elle désigne la direction des structures déjà loin derrière eux :
- Pourquoi les salles de cours sont-elles rondes ? »
xxsioo est étonné. Il marque un temps d’arrêt dans l’eau. Suspendu.
- Simplement à cause de la Réalité. Ici, la loi de la gravité nous attire vers le sol, mais il n’y a pas réellement de haut et de bas. En tout cas pour l’esprit. »
Et comme pour illustrer son propos, il plonge tête en bas — et continue à parler, comme si de rien n’était. AgI rit, désorientée. Elle comprend la leçon, il poursuit en souriant.
- C’est le premier enseignement : déséquilibrer l’âme, qu’elle ne sache plus où est sa droite et sa gauche, ni son haut de son bas. »
AgI hoche la tête, fascinée.
- Et les élèves au plafond ?» Mais elle s’empresse de compléter.
Essentiellement des Jobotaa.»
- Uniquement. » Confirme xxsioo en se redressant.
Nous n’avons pas de système cardio-vasculaire pour y faire circuler du sang contre la pesanteur. C’est une question de nature, pas de privilège.
Puis c’est devenu une coutume, comme le cercle de ‘’courtoisie’’ c’est écrit nulle part. » Dit-il.
Et aucun p’Aoriiu n’y va… en principe. » Ajoute-t-il.
Le regard de XeAr devient vide, il fixe devant lui avec une moue pensive ⸮ (⸮ point d’ironie)
AgI croit ressentir de l’embarras, elle trouve rapidement un autre sujet et lui demande:
- Et des nord’Iës viennentparfois ?» Plus intéressée pas le confort de XeAr que par sa réponse.
- fetyW est une grande conférencière et elle donne des cours régulièrement.» Répond XeAr.
xxsioo profite de ça pour lui demander:
- Pourquoi une lec s’intéresse à la sorcellerie. C’est inutile pour tes cours. Ton cursus est bien assez difficile et chargé. Il est même plus rempli que celui de mage ou simple incantateur. »
Mais elle n’a pas trop le temps de répondre, depuis un moment le paysage a changé autour d’eux.
Ils arrivent déjà en vue de la Baharimba des parents de XeAr, qui fait un signe à son ami.
Ils accélèrent jusqu’à l’entrée en distançant AgI et il laisse la Jobotahe se faire annoncer.
C’est son père qui ouvre dans le contre-jour.Il met une main à ses yeux, la couleur Eden de cette magnifique journée l’a un instant surpris.
- Toi ‽» (‽ point exclarrogatif) En reconnaissant la Jobotahe.
Il saute littéralement de joie et au cou de xxsioo.
L’étreinte est puissante, sonore, pleine d’éclats de rire.
Sa gorge de ténor annonçant l’arrivée à sa moitié au travers des couloirs.
- Ils sont là!» Et dans le même geste il invite tout le monde à rentrer.
Sa mère apparaît dans l’embrasure, un sourire en coin. L’odeur mentholée ondoie à son arrivée, une touche étrangement acidulée la suit. Citronnée?
AgI se tourne vers elle, les yeux grands ouverts, surprise.
XeAr d’un regard simple présente AgI et ses parents.
- H‘ulinl ma mère, Çij,Sivns, mon père. (Prononcer Uulinne et Sir sivens – la virgule faire partie du prénom)
Je vous présente AgI.» Dans le salut traditionnel aux nouveaux invités.
Il lui prend la main dans un geste naturel, elle lève l’autre et un joli science-âme éclos dans sa paume, l’eau devient Zulmaji de timidité. Le vestibule s’imprègne de l’obscurité violette, émotionnelle d’AgI, une couleur mystérieuse et un peu pusillanime. D’une voix hésitanteelle complète son Miroir d’Aura :
- Ma source reconnaît ta présence.» Ajoute-t-elle en baissant les yeux inquiète.
- J’exhale mon eau, je ne te cache rien.» Répond la mère en acceptant sa couleur et en la remplaçant par la sienne, un béryl étincelant pour la réconforter.
La pièce et AgI s’illuminent.
- Nous sommes heureux de vous connaître. AgI cela vient de frek ga coela kera, les grands champs des cœlacanthes?» (Prononcer frè ga céla kouéra, cœlacanthe se prononce ‘célacante’)
Demande H‘ulinl chaleureusement, en faisant varier avec grâce ses allophones dans sa question à l’intention d’AgI. Dans un même geste elle agite ses doigts tout en la guidant au sein de la pénates.
L’invitée se détend en suivant des yeux la mère de XeAr, un sourire dans son propre regard, complice.
- Ouiii répond-elle. Mais? Comment savez-vous?» Sur un ton plein de curiosité.
- Et toi xxsioo comment vas-tu depuis le temps. Tu nous manquais.» Dit Çij,Sivns, en enlaçant son fils tendrement contre lui.
- C’est déjà la nouvelle lune⸮» Ajoute sa mère d’un clin d’œil maternel à XeAr. (⸮ point d’ironie)
Il rougit. AgI ne comprend pas — mais sent que c’est intime.
H‘ulinl invite tout ce petit monde à venir dans l’oecus où il a déjà disposé les fauteuils de partage.
Le père de XeAr va d’un mouvement de hanche chercher de quoi accueillir en grignotant.
Ils s’installent.
XeAr propose un siège a AgI dans lequel elle se love délicatement quand Çij,Sivns revient.
xxssioo choisi un corail bleu, et XeAr dans une éponge jaune clair.
Ils sont ainsi tous les cinq à moitié affalés à discuter. XeAr sent son esprit passer en mode automatique.
Il aime cette sensation chaleureuse, de convivialité, de partages sincères.
Il entend, il écoute, il participe, il est là; pourtant il n’est pas là. Il se dissocie, comme s’il était un autre lui-même qui ne participe pas à cette vie sociale qu’il affectionne tant.
Avec l’aide de xxssioo, ils racontent comment ils ont rencontré AgI. Sans aucune moquerie et avec tendresse, elle aussi participe au récit de son imprudente qui l’amène dans ces circonstances.
XeAr écoute, attentivement, activement. xxssioo donne de ses nouvelles aux parents de XeAr. Ils ne s’étaient pas revus depuis pas mal de temps. Ils en rient et font semblant de ne pas compter les mois.
Chacun prend mutuellement des nouvelles des uns et des autres. XeAr se regarde intérieurement assister à la conversation animée, il sourit, heureux, un regard à AgI qui discute dans son coin avec son père. Les lec.
Sa mère lui prend la main d’un signe, pour rappeler que l’heure du repas approche et de manger.
D’un accord tacite ils décident de rester dans le salon d’hospitalité. Çij,Sivns rehausse la table et chacun arrange son siège afin d’être plus confortablement assis. AgI imite XeAr.
H‘ulinl qui avait disparu commence à apporter le début des victuailles. Tout le monde participer à disposer les plats sur la table, son père est déjà revenu, les bras chargés. La table continue se remplit de nourriture comme la pièce de bonne humeur.
L’eau s’échauffe, chargée d’arômes de sel et de plantes marines.
XeAr nourris nonchalamment l’éponge celata de son siège avec quelques miettes.
Contente elle chante à sa façon en frémissant sous lui et laisse échapper un petit bourdonnement mélodieux, une vibration de bien-être qui parcourt son dos.
AgI qui a vu faire XeAr veut faire pareil quand elle s’aperçoit que son siège est un corail recouvert en cuir de kempi.
- C’est un siège massant.» Dit-il quand elle se rend compte qu’elle ne pourra pas le nourrir.
Mais il adore les caresses. Essaye.» Ajout-t-il sur un ton approbatif en suivant le regard de son amie surprise, il l’invite d’un geste.
Elle pose sa main à pleine paume sur l’accoudoir et commence à remonter doucement. De l’autre, elle laisse glisser ses ongles le long du flanc. Un ronronnement heureux raisonne régulièrement comme un roc qui roule, rebondit et recommence. Elle sent les frissons qui remonte sa colonne vertébrale et des palpitations dans sa main posée sur l’accoudoir. La Voluméa diffuse une tiédeur parfumée. Ils inhalent à pleines branchies cette odeur de nature minérale et tous deux se regardent en se souriant.
XeAr prend dans un plat un petit mollusque qu’il déguste. AgI n’a pas l’air de connaître, d’un air interrogateur. Il lui passe le plat , elle picore et le remet devant elle. La discussion ainsi que le repas vont de souvenirs en sourires.
L’œil intérieur plongé dans XeAr, il savoure ce qu’il voit, il aime ce qu’il entend. Il badine comme tout le monde, apaisé appréciant chaque instant si bien entouré.
On raconte, on se raconte, les exploits passés de xxsioo, les nouvelles du quartier. Chaque anecdote déclenche un éclat de rire qui se transforme en chapelet de joie irisée.
XeAr observe ses parents, puis AgI qui semble avoir trouvé son équilibre dans ce cercle, ses ouïes apaisées. Le temps ne s’écoule plus, il ondoie.
Le repas devient musique, ponctué de plaisir et de partage sincère.
Le temps passe vite.
Et l’heure de rentrer approche.
xxsioo se lève le premier, remercie les parents pour cette entrevue, et eux de dire qu’ils sont heureux de l’avoir revu. Entamant une joute de remerciements, chacun rivalisant de politesse et de bons mots.
Il se passe ainsi plusieurs minutes d’une franche gentillesse.
Tous se dirigent vers le sas de sortie et là: nouvelles embrassades mais aurevoirs.
Le départ s’éternise dans une chaleur de bras mêlés et de promesses de retrouvailles.
XeAr finit par donner le signal, d’un clin d’œil complice à ses parents.
Ils se quittent vraiment.
- Revenez vite, ne soyez pas des étrangers !» Lance le père de XeAr, dans la tradition de l’accueil.
Le sas se referme derrière eux dans un bruit de succion feutré.
XeAr cogite, il sait qu’il doit rentrer, il a pas mal de rangement à faire. En plus ces temps-ci, il a plus travaillé qu’autre chose et son garde-manger fait de l’écho, vibrant de vide…
Mais le seuil du jardin de la Baharimba familiale franchi xxsioo prend l’initiative.
- Les amis, je file. Un cours magistral m’attend et le courant n’attend pas.» Lance la Jobotahe avec un clin d’œil.
Un sourire franc et une embrassade à AgI, il salue XeAr d’une étreinte vigoureuse avant de s’élancer. D’un coup de hanche puissant, il disparaît dans le bleu, soulevant un léger nuage de sédiments dorés.
AgI se tourne vers XeAr.
Elle hésite une seconde, puis se lance, ses doigts effleurent une sangle de son sac à flanc.
- Est-ce que tu pourrais me raccompagner un bout de chemin ? » Demande-t-elle.
- Oui, pourquoi pas … avec plaisir.» S’empresse-t-il de compléter maladroitement.
- Nageons un peu, » Propose-t-elle.
Il vérifie l’heure machinalement l’heure, comme s’il négociait avec lui-même.
Pourtant il répond sans hésitation.
- Allons! Jusqu’au sousharroyeur, il y a une autre station un peu plus loin. » Dit-il avec un enthousiasme sincère dans un mouvement circulaire.
A travers le Ileomis, il indique la direction opposée par laquelle il était arrivé la veille, vers la cité.
Ils s’élancent.
En passent devant un des grands hublots, de la demeure de ses parents XeAr aperçoit, une silhouette. Une douce lumière béryl et clairefiltre à travers la vitre orga-polymère ! L’eau s’enfle d’une senteur caramel épicé, un rayonnement olfactif profondément boisée, invitant à la l’apaisement et à la sérénité.
Mais le courant des allées les rattrape dans leur nage parmi les bâtiments bas.
- Pourquoi les immeubles sont-ils plus petits ici ? On dirait que la cité s’incline devant l’océan. » Demande AgI.
XeAr est touché par le ton de sa voix, son air curieux et ses yeux qui scrutent les alentours.
- Je ne suis jamais venue en bordure de la Bouche, pas aussi près» Ajoute-t-elle, en levant la tête, son regard perdu vers la voûte lointaine.
- Pour différentes raisons. » XeAr désigne l’entrée de la cité.
C’est pour laisser entrer des Balainnes spéciales. » chuchote-t-il, comme un secret.
- C’est-à-dire» Demande AgI curieuse.
- Pour les voyageuses, les très rares mYsticètes. Pour qu’elles puissent entrer au cœur de la pangomaji et rejoindre les grands parcs.Elles parcourent les eaux, et dans leur migration, parfois elles passent dans la capitale. » Murmure-t-il dans une confidence complice.
AgI suspend son mouvement, flottant immobile.
- Ce n’est pas une légende ?Elles viennent vraiment? »
Il hoche la tête.
- Mon grand-père a pu assister à la leur montaison. J’ai toujours ses coralaustatues de mYsticètes.» Confirme XeAr, le regard perdu vers la Bouche de la cité.
Il disait que lorsqu’elles chantent entre les Pilia’Watas, chaque fibre de nos corps résonne comme une corde de harpe. C’est pour ça que le centre est vide : on ne construit rien d’essentiel sur le chemin des géantes, dans le Voile de Pauzy’édon. »
- J’aimerais tant en voir une ! Elles doivent être immenses si la Bouche est faite pour elles ! » Remarque-t-elle soudainement. Sa voix vibre d’émerveillement.
- C’est très poétique, mais ce n’est pas l’unique raison, bien plus pragmatique en fait.
- ?» Le regarde surprise AgI.
- Si tu regardes bien, les habitations ne se trouvent en grande partie sur les bords. Tout simplement en cas d’accident. Sous les couloirs de transit de nos Balainnes il n’y a rien de vital. Habitations je viens de le dire, ce sont des bâtiments de stockage, de moindre importance. Ou tout simplement des parcs et jardins qui peuvent être évacués en quelques secondes.» En désignant différents endroits pour illustrer son propos.
Voilà, c’est moins romantique, je suis désolé.» Avoue-t-il en lui souriant.
- Ça permet aussi une bonne circulation de l’eau. » Ajoute AgI un doigt levé, comme une leçon.
Et c’est cette eau qu’on retrouve dans la grotte des tourbillons?» En lui faisant un clin d’œil qui rappelle leur rencontre.
- Oui, en effet tu as raison. Dans plusieurs jours oui, mais c’est ça.» Approuve-t-il.
Ils sont proche au bord. Ils sentent l’eau légèrement parfumée ainsi que le courant.
Tous deux sont tourné vers la sortie, la bouche béante, leurs regards parcourent la voussure.
Leurs mouvements se synchronisent tout en admirant la vue.
Plus loin les abysses reprennent leur droit, la cité reste discrète, la magie aussi.
Comme la zone d’influence de fetyW, la lumière se dissipe doucement et leurs ombres s’allongent sur le sol. L’obscurité envahie l’océan par-delà leur vision comme un mur d’encre.
AgI frissonne légèrement un tressaillement parcourt ses ouïes. XeAr perçoit le changement de température, l’eau devient mordante. Avant même qu’elle ne bouge il sort de son sac à flanc une surpeau incarnat claire qu’il lui tend.
- L’eau est un peu plus fraîche ici. » Elle accepte, un sourire de gratitude. Leurs doigts se frôlent.
Un banc de petit poisson passe par là.
AgI glisse ses bras dans la membrane intelligente la surpeau. La couleur rouge s’anime. Elle règle la température et d’un regard remercie XeAr. Une chaleur douce stabilise son métabolisme, maintenant son regard est plus franc, un sourire apaisé sur ses lèvres.
Ils ont relevé leurs yeux, le cou tendu, ils parcourent le plafond.
Quelques lumphars pendent, d’une couleur ivoire apaisante. Des fruits de lumière dans la nuit.
À moins d’un kilomètre, l’entrée de la cité béante semble minuscule face à l’immensité noire qui l’attend.
- On continue?» Demande XeAr en invitant AgI à le faire.
Ils font demi-tour vers le cœur de la ville, là où les immeubles s’élancent comme à l’orée d’un champ d’algues. XeAr et AgI nagent sous la lumière écrue de la mi-journée.
Le moment de la séparation arrive. Le sousharroyeur approche, ses lumières pulsant pour l’indiquer.
Le goût de la Voluméa change. XeAr grimace. Une saveur métallique étrange sur sa langue. De son côté AgI s’est immobilisée, elle a l’air embarrassée, ses mains torturant encore la même sangle de son sac, ses ouïes se contractent de manière saccadée.
XeAr essaye de la mettre à l’aise, mais…il comprend la sapidité maintenant.
Elle veut lui demander quelque chose mais ni arrive visiblement pas, baissant le regard.
XeAr tente de l’aider comme il peut. Il se rapproche, réduisant la distance entre eux.
- J’ai… j’ai vraiment aimé ce moment.» Tente XeAr pour dissiper l’amertume ambiante.
Mon père était ravi de cuisiner pour toi. »
AgI saisit cette issue, relevant la tête.
- Oui, ton père cuisine très bien ! Mais ce n’est pas ainsi que je voyais mon invitation. »
- Ton invitation ? » Demande XeAr, haussant ses fins sourcils.
Maintenant elle lève les yeux dans sa direction, ses branchies s’ouvrent profondément — pour chercher de l’oxygène et du courage. Un geste d’ouverture, de vulnérabilité.
- Ce repas… ce n’était pas ce que j’avais en tête. Quand je t’ai invité à manger, je pensais… que ce serait moi qui t’emmènerais dîner…»
Elle lâche un soupir sonore qui libère une grappe de bulles.
Lui son pouls s’accélère, ses ouïes se rétractent, ses oreilles se redressent.
Un frisson parcourt sa colonne vertébrale. Il n’inhale plus, il n’exhale plus.
XeAr se sent un peu piégé mais, il a essayé de l’aider pour qu’elle dise ce qu’elle voulait lui dire.
Il assume et son courage le touche, une chaleur qui n’a rien à voir avec l’eau.
XeAr la regarde en souriant, il comprend l’effort derrière l’audace.
AgI continue encouragée par son regard bienveillant, lancée;
- Tu es libre en fin de soirée ? » Demande-t-elle, enhardie.
Il l’admire, ça n’a pas l’air facile pour elle.
Il y réfléchit une demie seconde.
Il n’a rien prévu ce soir.
En tout cas pas quelque chose d’important.
Et cette invitation à l’air importante pour elle.
Il n’a pas envie de la décevoir.
Mais aussi ça lui ferait plaisir, il a vraiment envie de la revoir.
C’est vrai que l’inviter chez ses parents ce n’était peut-être pas une idée géniale.
Il a été maladroit sur ce coup.
Il aime bien passer du temps avec elle.
Ce serait bien d’être que tous les deux pour mieux faire connaissance.
Cette demi-seconde commence à être longue!
D’un sourire, avec ses grands yeux plissés il lui répond;
- Je serai ravi de finir la soirée avec toi.» Dit-il en exhalant, sincèrement heureux de cette journée.
Elle se détend, visiblement ravie qu’il lui facilite la tâche.
Ses épaules s’abaissent, elle inhale à nouveau à pleines branchies.
La Voluméa retrouve un goût sucré et floral, avec une pointe anisée, comme un soulagement.
- Alors je file me préparer. Je rentre chez moi faire quelques bricoles. Ma journée n’est pas finie et j’ai toujours mes cours de ce matin dans mon sac à flanc.» Liant sa parole elle pointe son dos, enchaine-t-elle dans cette foule de justifications joyeuses.
XeAr approuve avec le sérieux le plus rassurant qu’il peut:
- Pareil pour moi. Je n’ai pas fini ma journée et y a deux ou trois trucs que j’aimerais terminer, si tu es d’accord, bien entendu.» Pour aller dans son sens.
Elle hoche la tête, soulagée.
- Ce soir, alors. Dis-moi où.» Demande XeAr étrangement son cœur bat vite.
AgI lui répond, son attention décroche un instant, les sons semblent se perdre dans l’eau. Il n’entend pas le nom, trop compliqué, mais il comprend que c’est dans un quartier plus mondain du centre.
- … c’est au cœur de la cité parmi les immenses Pilia’Watas.» Fini-t-elle de dire contente.
Et lui écoute enfin.
- … tu as l’heure et les coordonnées à ton Kaelen.» Dit-elle joignant son poignet à sa parole.
Ils s’embrassent, dans les bras, une étreinte qui dure une seconde de trop, juste ce qu’il faut. L’eau a un parfum sucré agréable de miel. AgI s’écarte en souriant, d’un seul mouvement d’épaule et de hanche s’éloigne, légère. Sa nage devient fluide, sans à-coups.
XeAr la regarde s’éloigner, sa silhouette devenant une ligne fluide dans la lumière bleue pulsant du sousharroyeur.
XeAr continue de sourire, ravi et un peu décontenancé de ne pas trop savoir pourquoi il est heureux.
Personne à l’entour? Il disparait dans une filamentation discrète et sobre d’une Voie Zéro laissant à peine une bulle de cavitation silencieuse.
Il n’est plus là.
Chapitre 15
AgI s’agrippe à la barre courbe quand la rame s’ébranle.
La secousse du démarrage propage une onde de choc dans ses vertèbres et la fait basculer d’un peu, mais elle verrouille ses appuis et garde l’équilibre.
AgI le regard absent sur la paroi opaline qui défile ; elle se laisse absorber par les reflets changeants.
Ses doigts s’enfoncent dans le biote tiède de son sac à flanc, d’un geste vif elle sort sa console. Elle pianote quelques instructions — les lumières de sa lyril se projettent doucement sur son visage puis disparaît — et la range à nouveau dans son sac.
Elle poursuit son trajet, pensive mais déterminée, la mâchoire serrée.
Elle ne se laisse pas bercer par les mouvements hypnotiques de la rame ni par le balancement de la masse d’eau, qui pulse lentement. Elle s’y fond sans s’y abandonner.
Quelques mèches s’échappent de sa grande coiffe et flottent en fins filaments cuivrés, ondulant comme des algues en détresse, reflets d’une vague d’inquiétude qu’elle s’efforce de refouler.
Son regard, fixe, trahit le sentiment qu’elle refuse de nommer. Elle serre la barre un peu plus fort, ouïes grandes ouvertes.
L’arrêt de sa station approche, au centre de la cité.
Les parois de la rame s’illuminent d’un bleu plus clair. AgI inhale profondément une longue goulée d’eau, se redresse, prête.
À l’ouverture, elle s’élance d’un mouvement fluide — nonchalant et calme en apparence — chaque fibre de muscle bandée. Elle ondule peu pourtant elle avance terriblement vite, rapide comme un flux tendu. Elle trace ainsi au travers des couloirs du sousharroyeur qui bruissent de vie. Elle fend la foule, évitant avec élégance les passants, sans ralentir. Agi ne leur prête même pas attention
Elle débouche finalement dans un passage plus large, un croisement de différentes galeries.
AgI se dirige vers le moins encombré, surmonté d’une inscription brodée de mosaïques mouvantes rouge. L’eau y est plus calme. Son cœur aussi.
Le bruit de la cité n’est plus qu’un bourdonnement sourd dans ses ouïes.
Elle parcourt le couloir un moment et arrive à un autre embranchement: trois repartent vers les sousharroyeur et deux passages sont fermés par d’étranges sas. Elle se dirige vers l’un d’eux.
A son approche apparaît une interface-sentinelle, J°Fet. (Prononcer Chset)
AgI ne bronche pas. Le gardien se déploie: une grande méduse rose balais et bleue givrée, immense et majestueuse semble tomber du plafond. Elle plane, puis s’abat.
Elle lance ses longs tentacules hérissés de nématocystes venimeux autour d’AgI.
Les filaments du nautilon-méduse entourent sa proie, la sondent, cherchent l’intruse… ou l’alliée.
Agi sent les échos magiques vibrer jusque dans ses branchies qui la scrutent. La créature artificielle la frôle, la contrôle, goûte sa peau, identifie sa signature.
AgI reste immobile sans inquiétude. Elle sent le picotement des cnidocils ensorcelés l’effleurer, des bulles de réduplications amorties à travers ses ouïes.
Une seconde suspendue.
Les tentacules organiques descendent, l’enveloppent totalement.
… puis l’automate disparaît. Le sas s’ouvre sans un bruit.
L’eau n’a aucun parfum, aucun goût.
Le passage est libre.
AgI s’engouffre à l’intérieur de cette nouvelle galerie.
Après quelques mètres, elle tourne à gauche pour emprunter un acsésseur.
D’une belle couleur malachite le périanthe de la cabine s’ouvre en sept tépales dissymétriques.
AgI se glisse à l’intérieur, presse en passant une commande french violet et s’abandonne dans une des cinq alvéoles. Aussitôt la loge s’illumine d’un rose tendre et des milliers de petits cils polypes s’animent. Les petits tentacules couleur grenadine, grandissent, commencent à l’attraper et la tirent pour venir se lover tout au fond de la locule.
Doucement l’anfractuosité est envahie d’un rose et d’un jaune fauve, chatoyants qui la dissimulent presque en entier.
Emmaillotée, protégée, seul le visage, le galbe de sa poitrine et un bout de pied dépassent.
Il y a un espace vide au centre de la cabine, flanqué de porte-marchandises.
Un autre p’Aoriiu arrive à ce moment pour monter avec elle.
Leurs regards se croisent, il la dévisage avec attention, identifie l’étage où elle se rend.
Il hésite, puis d’un coup d’épaule et de rein, il recule avec un léger signe, un salut secret.
L’eau vacille.
Les tépales se replient, le calice et la corole s’illuminent brièvement dans un intense halo nacarat, et se scellent — un soupir, puis tout se fige, la floraille étanche est opaque.
Les polypes resserrent encore leur étreinte avec douceur. Ce n’est pas une contrainte, mais bien une immobilisation délicate, comme un bercement tendre.
La cabine frémit. L’acsésseur démarre d’un bon.
Puis — une présence.
fetyW apparaît sur la plateforme.
Son Eidolon transforme tout : l’acsésseur est nimbé d’une aura jaune béryl.
La Voluméa s’emplit d’effluves — épicées, de cannelle torréfiée et de miel grillé — relaxantes et chaleureuses. Les petits polypes continuent de serrer et maintenir AgI doucement mais fermement.
L’acsésseur commence à accélérer et plaque AgI au fond du biote.
La pression tire quelques bouts de vêtements qui n’étaient pas prisonniers vers le bas. L’eau change de couleur, tandis que les minéraux précipitent doucement, vaincus par l’accélération et les G.
AgI sent son sang se précipiter vers le bas, mais les polypes se contractent pour l’en empêcher, la soutenant. Les pulsations remontent, massant ses mollets puis le long de ses jambes, les hanches et le bassin. Le rythme est doux et agréable, la pression délicate soutient son rythme cardiaque.
fetyW, elle, n’est pas affectée, imperturbable au centre de la cabine, elle irradie et lui sourit.
- Ta journée s’est bien passée ?» demande-t-elle, sa voix glissant comme de la soie dans l’eau.
AgI hésite.
Ses mèches, échappées de sa coiffe, sont figées par la vitesse, pareilles à des filaments cuivrés et pendent comme des algues de métal.
- Oh oui, merveilleuse, vraiment ⸮» (⸮ point d’ironie) Répond-elle en souriant, elle imprime dans sa voix toutes les intonations possible qui ne dissimule rien, même lovée dans son biote.
Ses yeux sont vifs.
AgI est entièrement prisonnière au creux de sa locule, pourtant sa rancœur arrive à s’en échapper, ses lèvres se plissent. Elle ne peut pas sortir ni ses doigts ni ses mains. Elle est maintenue à la taille, aux épaules, ouïes prisonnières. C’est avec toute l’expression de son visage et l’éventail de la tessiture de sa voix qu’elle ajoute;
- J’ai rencontré un jeune homme charmant, on a mangé chez ses parents.
Une véritable bénédiction ⸮» (⸮ point d’ironie)Les sons étouffés de ses branchies par les polypes meurent sur les parois de la cabine.
- Ah, je vois, la journée ‘galante’ ! » fetyW rit.
AgI non.
- Je rentre me changer et me préparer. Comme tu t’en doutes…»
Dit-elle avec les points de suspensions et elle les laisse planer un moment au milieu de la cabine.
Puis elle ajoute:
- Il m’a invité à dîner. Il le regrettera peut-être, mais j’ai accepté. »
Dans sa voix il n’y a aucun doute.
Comme pour clore la conversation l’acsésseur s’immobilise.
Net.
AgI est arrivée, elle adresse un ultime sourire à la nord’I ⸮ (⸮ point d’ironie)
fetyW fait disparaître son Eidolon dans une farandole de points colorés qui s’évanouissent en silence.
La Voluméa s’adoucit, mais laisse un goût sucré-épicé en fin de bouche avec une sensation réconfortante.
Puis tout se calme.
Les polypes desserrent lentement leur étreinte tout le long de sa peau, AgI frissonne.
Quel soulagement de sentir ses ouïes enfin libres.
Les tentacules se rétractent au fond de leur alcôve.
AgI prend de son distributeur noir et ivoire, trois petites billes. Elle les émiette d’un geste doux en direction de son alvéole. Le biote grenadine, change doucement, absorbant les nutriments avec gratitude il reprendre sa belle couleur verte céladon en signe de satiété. Les sept tépales de la floraille s’ouvrent.
AgI sort et croise un jeune p’Aoriiu qui s’écarte pour la laisser passer, dans une sorte de salut formel. Il est vêtu d’un uniforme rosé.
Elle continue son chemin et débouche sur un large patio qui s’ouvre devant elle.
Il doit faire une vingtaine de mètres, surmonté d’une coupole translucide qui laissent ruisseler la lumière crue de la ville et teinte l’eau d’ambre et de sel.
Au centre il y a un îlot agrémenté d’algues qui ondulent doucement dans un parfum d’iode sauvage.
Tout au cœur de ces algues, une trouée qui surplombe un autre patio en contre bas.
AgI glisse vers un balcon à sa droite et fini par arriver devant une floraille d’un beau corail.
Elle sort de son sac à flanc un identifieur et entre.
Puis, elle pénètre de quelques mètres dans le sas. L’eau est plus calme, plus tièdeet AgI apaisée.
Elle décroche son sac à flanc et le dépose sur le meuble bas — celui-ci frémit et se met à flotter doucement derrière elle.
AgI emplie ses branchies lentement avant d’avancer vers la grande pièce centrale — vaste et tranquille.
Les parois ondulent d’une lueur vermeille, le meuble continue de la suivre discrètement.
L’eau a cette douceur halieutique familière qui lui rappelle son enfance, elle inhale à pleines ouïes, un large sourire sur son visage. Devant elle s’ouvre une grande pièce flanquée de coursives, au centre le sol est en contrebas dans un lieu de vie baigné de douce lumière.
Du mobilier simple mais pas simpliste, table, siège confortable pour s’asseoir, une étagère suspendue.
Face à elle, AgI contemple la perspective à travers une grande baie, un balcon qui foisonne d’algues : laminaires-spirales, corallines mauves, ochrophyta-d’azur, toutes remuées par le courant.
La coursive qui ceinture la pièce est d’un rouge vermeil légèrement bioluminescent. La couleur va en se dégradant vers chacun des quatre coins de la pièce où s’ouvrent quatre passages vers d’autres pièces.
Au seuil de chaque embrasure la couleur du sol au plafond change pour prendre une autre teinte.
Agi jette rapidement un coup d’œil à sa gauche vers la pièce au rose discret, puis cours dans l’autre coin à gauche vert tendre. Son regard s’attarde sur les laminaires-spirales et les corallines mauves qui dansent sur son balcon. Machinalement continue son geste de la tête; à droite le passage vers la troisième pièce d’un beau céruléen et — pour finir tout de suite à sa droite — ambré. Toutes les florailles des pièces attenantes sont ouvertes, pourtant AgI distingue clairement les lignes de force prêtes à les sceller.
D’une nage gracile elle passe par-dessus l’oecus et se glisse vers son balcon d’un bleu tendre.
Le vermeil de la coursive se dissout sous ses pieds quand elle atterri de l’autre côté.
Elle effleure la paroi transparente — la chaleur l’apaise.
Enfin, elle regarde au-dehors, la lumière s’écoule comme un fil d’or liquide, la cité respire.
Agi connait sa chance et le privilège de vivre dans cette belle et magnifique Laminaris Éthéré.
Elle est incroyablement fine, souple avec des formes arrondies et doucement esthétiques.
Son logement est du même bleu tendre que celui de la tour, qui s’éclaircit en s’élevant vers les hauteurs.
Quelque part dans la structure de quatre kilomètres en Algélodie, AgI perçoit le murmure des caresses des courants. Les légères oscillations produisent la mélodie douce et fluctuante du chant de gravité.
Elle écoute, et un faible son lui parvient à travers la paroi, les flux à chaque vibration qui bruissent.
Ce sont les chants de gravité inversée qui vibrent avec les matériaux nano-tissés.
Ils soutiennent et permette à la tour de flotter, de s’incliner légèrement, comme une laminaire géante.
Cette harmonie entre la matière et les champs invisibles donne à l’ensemble sa lumière si homogène. Elle semble diaphane, presque immatérielle. C’est une simple impression, elle n’est pas du tout translucide.
AgI sourit faiblement, du coin de l’œil, son meuble-automate a subtilement changé de forme.
Elle s’attarde sur cette étrange sensation de ‘transparence’ donnée par le bleu tendre.
D’un geste discret mais tendre elle demande au compagnon qui l’a suivi jusqu’ici de ne pas bouger.
- Ne bouge pas.» Murmure-t-elle, plus pour elle que pour l’automate-meuble.
AgI s’approche encore plus de la baie vitrée, et contemple la cité.
La vue est toujours aussi belle, après une telle journée.
Elle en veut beaucoup à fetyW.
Finalement elle décide d’ouvrir la baie vitrée et de sortir sur son balcon prendre l’Aquasphère de la cité.
Elle appuie sur le bouton smalt qui pulse doucement sous ses doigts. La floraille s’illumine d’un safre brillant à la jointure du calice et de la corole. Elle s’opacifie doucement en un turquoise marbré puis s’ouvre en onze tépales qui se recourbent de part et d’autre.
AgI se laisse glisser à l’extérieur, à mille cinq cents mètres au-dessus du sol, portée par le courant au milieu de ses algues. Elle les caresse au passage d’une main délicate, elle admire le panorama.
Le goût sur sa langue, l’eau a un parfum différent à travers ses branchies. A l’extérieur, à cette altitude il y a une saveur chaleureuse et artificielle qui court le long de ses papilles.
Elle contemple la cité qu’elle surplombe.
Son regard plonge au loin vers d’immenses bâtiments, le rose doux de l’un, l’ambré d’un autre dont les balcons de jais dessinent la forme d’un animal endormi, le vert tendre d’un troisième.
Tout à gauche, elle distingue la silhouette effilée de la tour Cijh-lec, quelques mèches de cheveux flottent devant ses yeux. Sur sa droite, l’espace est plus dépouillé, pour la plupart d’immenses Pilia’Watas. Du cœur des abysses, provenant du sol au pied de ces bâtiments, parviennent de faibles lumières. Devant elle, à sa hauteur, quelques vaisseaux – des lymantas et Frailugas – laissent une trainée flamboyante dans l’Aquasphère claire.
Plus rares encore, des mlrao’eao filent à grande vitesse, vêtus de gilets violet clair. La couleur magique irradie tout autour d’eux comme de petites étoiles, impossible à rater.
AgI sourit.
Les points et de traits dessinent un bal de lumière dans le lointain, gérés avec la précision froide des Mécaniques. AgI exhale enfin.
La soirée ne fait que commencer.
Laconique elle fait demi-tour pour rentrer, la floraille se referme derrière elle dans le glissement organique des tépales. Le périanthe de la baie vitrée se scelle dans une lumière aigue-marine, AgI tourne les talons pour aller dans son cabinet de travail. Ses pieds touchent le sol, à chaque pas, le sol de la coursive réagit : le vermeil fusionne avec un vert tendre, laissant derrière elle une traînée d’empreintes d’un beau prasin.
L’automate la suit docilement, il remodèle déjà sa structure pour extraite la console du sac à flanc.
La lumière tamisée du plafond palpite à leur approche et nimbe le plafond de blanc.
En entrant sur sa droite il y a une nouvelle grande baie vitrée, d’un vert sinople opaque celle-là.
La floraille de son bureau reste ouverte, mais le liseré qui marque sa présence a émis une palpitation.
La pièce qui est envahie d’un chaos ordonné l’accueille en s’illuminant lentement.
Ici, le calme de l’appartement meurt pour laisser place à un mélange vivant : un entrelacs de consoles et de composants à l’électronique bizarre, parfois organiques.
Au centre son grand siège ergonomique l’attend, entouré d’interfaces qui flottent comme des méduses endormies, elles frémissent prêtes à travailler.
Le nacreanimus a déjà branché la console sur l’unité plus grande à gauche du bureau monolithique. Le petit construct fait de nacre, a également rangé le contenue du sac à flanc. La magie de sa lumière émet une belle couleur aigue-marine satisfait d’avoir aidé AgI et heureux de la retrouvée.
Elle s’approche du pupitre au-dessus duquel pend une grande lampe buddleia.
D’un revers du poignet elle ouvre une undaar : l’image se déploie, brusquement, comme un banc de sardine en fuite. Large fluide, elle flotte au-dessus de son espace de travail.
L’image est apparue nette, claire. Comme si elle avait toujours été là.
Un mince tentacule de lumière relie la projection au mur, une ombilicale par laquelle l’hologramme respire. AgI jette juste un coup d’œil rapide, histoire de voir que tout se passe correctement.
Elle vérifie ses tâches courantes et divers autres détails mais son attention est focalisée sur l’indicateur de stabilité : tout est au vert.
Sa mission est en cours.
AgI balaie impassiblement les flux, acquiesce, mais ne sourit pas et elle se détourne.
Elle laisse l’interface de deux mètres, suspendue où elle est. D’un mouvement de rein, elle quitte son fauteuil et revient en deux coups de nage dans la pièce principale.
De retour dans l’oecus, elle lance dans un geste de la main et dans l’eau tiède, un aquaglyphe discret.
Le sort, prend la forme d’un petit hippocampe lumineux qui fuse vers le mur, le Kinetex s’éveille.
Le visage familier d’une p’Aoriiu souriante se peint sur la paroi. Juste au-dessous des messages qu’AgI regarde quand ils apparaissent. Le son n’est pas activé, au bas de l’image elle lit diverses informations.
Les caractères défilent, légers, comme des bulles. Elle feuillète rapidement, décroche un sourire amusé. D’un seul mouvement des hanches et des épaules elle passe par-dessus la table pour atteindre la commande. Le sort a déjà disparu.
AgI pianote sur le pupitre qu’elle vient de déployer de sous la peinture du Kinetex.
Le visage d’une belle Jobotaa remplace l’image précédente.
- Salut voeirhi ! » s’exclame en riant AgI. (Prononcer fée ril)
- AgI, je me doutais bien que tu m’appellerais.» Lui répond, son amie en lui rendant son sourire.
AgI demande sans préambule.
- Peux-tu me réserver deux places pour ce soir, près des Algues-Chantantes ?»
voeirhi sourit.
- Deux places?» Sur le mur ses grands yeux d’un mètre s’illuminent.
- Exactement. Je suis déjà en retard pour me préparer. Tu peux?»
- Deux places… Algues-Chantantes, c’est noté ! » voeirhi lui répond sans même jeter un œil à un hypothétique carnet de réservation.
La Jobotaa lance à AgI un regard interrogateur :
- Il est mignon, au moins ?» Les yeux pleins de malices et brillants d’interrogations.
AgI s’appuie contre le rebord du pupitre.
- Oui il est mignon et très gentil, voeirhi.» Répond AgI un peu lascive, flottant à l’horizontale, quelques cheveux devant ses lèvres.
- Il sait où il met ses branchies?» Lâche voeirhi sans détour.
AgI sent une pointe d’ombre traverser son esprit.
- Espérons-le. Moi en tout cas je ne sais pas trop ce que je fais…» Sur un ton hésitant, le regard perdu; pensive.
- D’accord, file te changer. Laisse-moi son Kaelen, je m’occupe du reste.»
Le rire de son amie reste suspendu un instant avant de se dissoudre avec un goût fruité dans l’eau.
AgI ferme la communication d’un geste et le silence revient, lourd. Elle retourne à son bureau, pensive.
D’un regard tendre, elle réactive le tentacule de la projection qui s’était rétractéentre temps ; en veille.
L’undaar éclos brusquement, l’image n’est plus la même, il suit les mouvements d’AgI. Elle fouille dans ses affaires à travers toute la pièce, allant de là à ici. Elle cherche et finalement déniche ses préempteurs, enfile uniquement la main gauche. Le clavier translucide se matérialise à même le bureau.
En un seul mouvement elle se glisse dans l’étreinte l’ergonomique de son siège, face à son pupitre.
Du préempteur elle manipule les outils déployés dans son espace de travail.
De l’autre main, AgI tape diverses commandes sur son clavier gélatineux et doux. Elle le caresse plus qu’elle ne tape, il réagit en changeant discrètement de couleurs. Plusieurs flux de connexions s’épanouissent avec fetyW: des interfaces de niveau I°Fet. (Prononcer ifêtent).
Des lignes de lumière coulent entre les doigts de sa main droite, elle trace un aquaglyphe.
Trois hippocampes s’éparpillent dans la pièce pour réveiller d’autres ordinateurs et du matériel Biohec.
L’eau devient bleue et vivante. L’ozone de l’électricité titille ses papilles.
Autour d’elle, son Kaelen se déploie — sans lunettes d’interface.
Sa virtualité s’infuse directement dans la pièce, elle se projette directement dans l’Hydrotrame.
C’est une représentation sommaire, mais AgI préfère cette méthode. Ça l’amuse d’avoir son Kaelen en surimpression à son mobilier, plutôt que de devoir ‘entrer’ elle-même dans l’espace virtuel.
Il s’étend autour d’elle, superposant algues et plantes qui flottent en harmonie avec les meubles réels.
Au creux de son bureau il y a des poissons lovés ainsi que quelques coraux dissimulés à sa droite.
Des pieuvres de lumière s’enroulent à ses chevilles, elle les chasse d’un geste amusé.
Sa méthode est bien moins précise que si elle devait chausser un écran virtualisant, elle sourit.
AgI elle aime voir la texture de l’illusion se superposer à la réalité, ce chaos domestique. Des mèches de cheveux semblent approuver en venant flotter devant ses yeux.
C’est imparfait et c’est pas grave, ses lèvres se plissent affectueusement.
Une interface C°Fet apparaît et lui présent ses dossiers.
AgI se saisi de certains et crée une table de force pour pouvoir les étaler.
Sa main droite se transforme de manière étrange, une mutation qui lui permet de sentir la chaleur des enchantements des données. Elle plonge ses doigts muté, fouille parmi les dossiers virtuels qui se projettent devant elle. Puis elle en extirpe un, massif.
Un gros document «plat». Elle sent le poids de l’information.
D’un mouvement de la main gauche elle lui redonne sa forme: un beau livre en cuir bleu de denton.
Un frisson parcourt sa peau, le long de son bras jusqu’à sa nuque, ses oreilles se dressent.
AgI l’ouvre.
Les lignes dansantes apparaissent et s’impriment dans ses rétines. D’un coup d’œil elle a compris la teneur de l’ouvrage, explique son frissonnement.
- Hummm décidément… » soupire-t-elle, son visage se crispe, triste ou désolé.
AgI tisse une flutrine d’algue et glisse l’ouvrage dans le voile de bulles pour le protéger des intrusions mentales. Elle rédige dessus une note chiffrée à l’intention d’eldmI, pour les archives.
Enfin elle divise les cellules et en fait une copie pour fetyW.
C°Fet disparaît avec le dossier enfermé dans les deux flutrines.
Quand tout se tait, AgI reste immobile. Le silence palpite doucement contre son corps.
Toute ouïes, songeuse et inquiète, ce qu’elle vient de lire n’est pas sans conséquences. Elle reste un instant ainsi, le regard perdu dans le vide de ses pensées.
Une exhalation lente, elle cligne des yeux, ses mèches toujours devant qui la chatouillent, une longue inhalation. Le parfum et la chaleur de la pièce envahie ses branchies. La fraicheur anisée de sa magie sur la langue se mêle au goût sucré miellé de l’Hydrotrame.
Enfin, elle replie minutieusement son espace, estompant son Kaelen.
Les poissons s’évaporent. Les algues s’évanouissent. La réalité reprend ses droits. L’écosystème arrêté.
Elle range d’un geste lent ses préempteurs dans un bel écrin gris rose mountbatten.
D’un geste de l’auriculaire elle réduit l’undaar, qui va se lover dans le mur.
Elle parcourt la pièce du regard, rêveuse elle accroche machinalement l’étagère derrière son bureau.
Elle y a disposé des coralaustatues, des Zymos et divers trophées.
AgI s’attarde sur la pseudo-tridi d’un Zymos en particulier d’elle-même, enfant. Elle est toute souriante dans une pièce de nacre. Sur l’étagère juste à droite, troistrophées identiques luisent doucement.
Ils représentent chacun, une paire de palmes de corail blanc, enlacées comme des hippocampes amants — souvenirs de ses premières victoires.
Une émotion douce, étrangement douloureuse, la traverse. Elle a quitté son siège pour se rapprocher et flotte devant ses récompenses. Elle caresse le premier socle en marbre incarnat dans lequel est planté le couple de palmes. Ses doigts prolongent et effleurent la gravure de l’édition 821 à côté 822 et 823 du 7éme cycle de vie…
Juste avant les 25 ans de la compétition, elle aurait aimé y participer, célébrer.
Un picotement dans sa nuque.
Au-dessus son regard glisse sur une coralaustatue d’elle enfant, dans sa première tenue d’athlète.
Puis la lumière de l’I°Fet qui se déconnecte déloge AgI de ses songes.
Elle exhale lentement. Le calme la gagne. Elle doit se préparer.
AgI tourne la tête sur sa gauche et quitte son bureau d’un mouvement fluide.
Ses bottes brodées de dentelles lactées continuent de laisser, sur le sol Vert Tendre, des empreintes prasin. Elle glisse au centre du salon, au-dessus de la table.
D’un mouvement fluide de la main gauche, elle dessine l’hydroglyphe d’un petit sortilège à cinq tentacules.
La créature petite lumineuse s’élève, puis saute, elle s’échappe, pour planer avant de faire une pirouette.
Elle bondit vers le balcon, vire à gauche, revient dans un virage serré et tourne autour d’AgI avec un éclat malicieux avant de filer. Le sort se dirige finalement vers la pièce couleur ambrée. AgI rit doucement, secoue la tête.
La tension du jour se dissout. Ses épaules s’abaissent. Ses yeux s’illuminent.
D’un geste vif, elle ôte en riant la surpeau que lui a prêtée XeAr, la matière, fine et incarnat, s’échoue sur une chaise au centre l’oecus.
AgI finit de se dévêtir,
Elle se libère de son ceinturon jaune puis les bretelles et laisse choir son sac à flanc sur le sol.
Ses mains parcourent ses cuissardes. Elle les dénoue puis les projettent d’un mouvement des jambes.
Les bottes tombent dans un petit bruit étouffé, abandonnées.
Elle s’occupe ensuite ses bas de dentelles lactées qu’elle fait glisser le long de ses cuisses dans un geste de roulis. AgI savoure le contact de l’eau sur sa peau nue.
D’une caresse discrète, le liseré flavescent s’illumine tout le long son uniforme sombre. Il s’ouvre d’un simple effleurement de ses doigts le long de son corps. Elle le retire ainsi facilement, le tissu se détache comme s’il la reconnaissait.
Effeuillée.
Elle s’étire, goûtant l’émancipation de ses propres contours.
Le froid de la pièce vermeil la fait frissonner.
Il ne lui reste qu’un simple boxer et un petit bustier. Elle les retire dans une pirouette amusée et les abandonne au sol.
AgI est nue, seuls sa coiffe, sa longue tresse et son sourire l’habillent encore.
Elle ressent un soulagement physique, la liberté de sa propre peau et une pointe anisée.
Elle gagne le Lustrâmelà où s’en est allé le sort – la pièce ambrée – il a disparu. Sa cabine Bainymbiose est prête. Devant la glace, elle s’arrête pour se regarder un peu, nue. Elle scrute, l’attente du dîner déjà inscrite sur ses traits. Son reflet, l’eau, la lumière : tout semble respirer ensemble.
D’une étagère à gauche du miroir, elle attrape de petites éponges.
Elle efface son maquillage d’étudiante lec, un simple surlignement des yeux, un trait fin aux paupières.
Un soupir.
Elle jette l’éponge dans un petit réceptacle qui l’aspire aussitôt.
L’eau est envahie de parfum d’anis et de bois de gaïac.
Elle défait sa coiffe, mais garde sa longue tresse rousse. Elle l’enroule sur ses épaules comme une écharpe de feu.
AgI ouvre et pénètre dans la cabine.
La première floraille se ferme automatiquement dans un halo couleur puce. Puis le sas, la deuxième floraille se scelle dans une aura wisteria, étanche.
Nue elle pianote quelques réglages : l’eau parfumée de frek ga coela kera pour commencer.
L’Aquanitescence arrive doucement, elle se répand, tiède, fleurie, presque sucrée, en de petits jets épars.
Ils se dirigent doucement tous dans la même direction, puis le débit augmente.
Ils l’effleurent, se rejoignent, forment un courant léger qui la soulève.
AgI se laisse porter.
Elle tourne lentement, les yeux clos, sa tresse flottante.
Le monde se réduit à la chaleur de l’eau et au battement calme de son cœur.
Ça accélère.
Elle tourne, tourne, sa cabine est assez grande pour qu’elle puisse tendre les bras.
Elle jette sa tête en arrière, genoux pliés elle se laisse entraîner dans le petit tourbillon.
Elle virevolte, chavirée elle se laisse aller.
Le courant diminue après quelques minutes, lentement.
L’eau change plus salée, afin de rincer les parfums, une fois recyclée, la salinité baisse à nouveau.
Le zoosymbiote coule par la trappe, un nuage vert d’étincelles vivantes commence à l’envelopper.
Il se met à l’ouvrage, il glisse sur sa peau, la fait frissonner en parcourant ses courbes, s’attarde dans le creux de ses reins, la nettoie, il polit chaque millimètre de sa peau.
Le petit nuage parcourt tout son corps, il s’y colle en le nettoyant et il l’illumine.
Sur sa langue, ses ouïes, le long de ses branchies, elle a le goût du zoosymbiote.
Les petites mandibules, des maxillaires des poissons nettoyeurs, la chatouille délicatement.
AgI flotte dans cette teinte verde anis qui farandole autour elle, du même parfum que la couleur.
Par un signal mystérieux, tous les organismes du nuage s’élancent comme un seul être dans le refuge de la trappe. En un éclair le zoosymbiote est intégralement parti. Il ne reste pas même une bactérie.
Disparu.
L’eau devient plus dense, moins salée, le bain d’eau minérale commence.
La teinte vire doucement au jaune flave, AgI aime la sensation de l’eau sulfurée.
Posée dans niche discrète AgI saisit une sabelle, une sorte de plumeau aquatique.
Il déploie sa couronne tentaculaire, de longs filaments doux et soyeux, qui caressent son corps.
Les branchies hypertrophiées du vers sont suffisamment longues pour s’enrouler toutes autour d’AgI.
Totalement emprisonnée, de la pointe de ses seins, jusqu’au bas sa colonne vertébrale. Elle s’effleure avec le panache suave et velouteux du plumeau, le long de son cou, sur ses hanches.
La jambe droite, puis la gauche et elle revient sur ses hanches, sa croupe et ses fesses.
Le bras tendu au-dessus d’elle, AgI distingue la bouche colorée de la sabelle. Les branchies pleuvent de sa main jusqu’à ses pieds sans l’étreindre; au contraire dans un contact délicat.
D’un mouvement de poignet le vers rétracte lentement sa couronne, des orteils, le long des mollets, caressant le dos puis l’épine dorsale. C’est une étreinte de bises minuscules.
AgI frisonne, ses branchies ronronnent doucement.
Les cellules muqueuses et zones ciliées nettoient la peau comme de doux baisers et finissent par remonter le long de la nuque. L’animal vibre de lumières, reconnaissant de ce repas de scories organiques, le plumeau effleure la main d’AgI et se retire.
Apaisée, elle dépose la sabelle dans la niche où elle l’avait prise. Elle l’échange pour une anémone felina, douce, tiède, presque chatouilleuse.
Elle guide délicatement le dahlia de mer vers son pelvis. Sous les tentacules tièdes ses muscles bulbo-spongieux se relaxent. Détendus.
Ses pensées dérivent, euphoriques, ouïes grandes ouvertes.
Le reste de son périnée relâché totalement, AgI finit l’intimité de sa séance délassée, dans la lenteur tranquille du rituel familier en se prélassant.
Un sourire exalté flotte jusque dans ses branchies. Elle se sent entièrement purifiée; plus nette.
Un parfum fleure une fraîcheur herbale aux notes hespéridés tout autour d’elle.
De la main gauche elle manipule le programme de la cabine, de la droite elle repose l’anémone.
AgI saisi sa brosse spirographe – tentaculaire spiralée.
Elle défait sa tresse.
D’un mouvement ample de la tête, ses cheveux frisés envahissent la cabine en un nuage roux.
Elle commence doucement à peigner les boucles immenses de sa chevelure. De nombreux filaments colorés se déploient de la brosse pour les démêler, puis les rassemblent peignés.
AgI lance un charme : cinq vittatus très mignons apparaissent pour l’aider à faire sa grande tresse.
Chacun des minuscules esprits rayés s’enroulent dans une mèche et dansent avec.
Ensemble, ils créent la chorégraphie d’une jolie illusion; ils tressent, nattent, s’enlacent et s’entrelacent.
Puis la danse s’achève, tous les cinq synchronisés, à bout des boucles.
Fin du ballet.
En quelques secondes, sa magnifique natte est achevée.
Les cinq sorts entremêlés s’écartent enfin, AgI contemple sa magnifique tresse à cinq brins.
C’est fini.
D’un geste affectueux AgI dilue les vittatus, pour faire apparaitre l’heure.
Elle a encore du temps.
Elle change l’eau sulfurée pour la remplacer par une salée et propre.
Le vortex de rinçage envahit la zoOndirielle et fait tournoyer une onde dans toute la cabine.
AgI se laisse faire et suit le mouvement, tenant sa natte à la main. Elle ferme les yeux et murmure.
Elle se laisse emporter et virevolte sur elle-même, lentement cette fois-ci.
Après de longues minutes et de nombreux tours, le courant diminue, le bruit s’apaise.
La voix d’AgI apparait doucement, elle récite ses prières-algorithmiques.
Le mantra coule de ses ouïes et imprègne l’eau du Bainymbiose. La voix devient le chant rituel.
Les doigts d’AgI se mettent à danser en rythme, faisant éclore des sorts chatoyants. Ils envahissent tout l’espace et pénètrent son âme dans des ondoiement multicolores. L’iode envahie ses branchies, le sel sature ses sens, les ouïes rosies, elle sent sur toute sa peau qu’il n’y plus de flux d’Aquanitescence.
Puis, progressivement elle s’immobilise et redescend avec grâce.
Ses pieds touchent enfin le sol.
Les prières se replient, les algorithmes se simplifient, les sorts disparaissent en derniers.
AgI ouvre les yeux.
C’est fini. Elle change l’eau et sort de la cabine. Elle est encore enveloppée d’une aura dorée.
D’un mouvement de la poitrine elle revient dans la pièce principale où elle lâche de nouveaux vittatus.
Les sorts eux récupèrent les affaires pour aller les déposer dans le panier du Lustrâme.
AgI, toujours nue et maintenant purifiée, poursuis son chemin le long de la vitre du balcon. Son interminable tresse sur ses reins.
Elle regagne sa chambre et atterrit sur la coursive – à mi-chemin entre le vermeil et le céruléen – ses pieds laissent une belle empreinte bleue. Elle entre, sa pièce est envahie de la même lumière douce cæruleum et d’eau légèrement plus tiède avec des d’effluves anisés.
Ses affaires, rangées par son nacreanimus, l’attendent déjà sur la petite table, juste sous son grand miroir.
AgI jette un regard à la glace, en bas brille un message de voeirhi, ça va, elle a le temps de se préparer.
La réservation est confirmée, ainsi que XeAr; tout va bien.
Par la floraille translucide de sa chambre, le murmure des courants de la pangomaji remontent.
Disposée face à cette vue, il y a la couche d’AgI, un mélange de bleu de France et jaune impérial.
Et à un autre mur de grandes étagères qui débordent de coiffes, palmes, ceinturons, dentelles et au centre une psyché inclinée, comme pour l’observer.
À côté de la table, une grande armoire.
AgI s’ouvre vers elle en l’effleurant. La porte se rétracte comme un tentacule qui s’enroule.
À l’intérieur, ses yeux parcourent des robes des longues des amples, des uniformes, des tenues de chasse.
Son regard glisse.
S’arrête.
Une grande robe ambre.
Elle doit porter l’ambre ce soir : une couleur qui affirmera son statut tout en étant flatteuse.
Elle la pose sur la table, bien étendue, pour s’assurer de son choix.
Le tissu ondule doucement, comme une algue au repos. La robe est longue et ses formes douces.
- Parfaite.» Pense-t-elle.
Innocente. Étudiante.» Tout en se caressant les lèvres avec le plumeau du bout de sa natte.
Puis elle choisit un sac à flanc en cuir de seiche, mat, presque silencieux.
Près de la couche, elle prend les sous-vêtements qu’il faut pour réhausser, non pas couvrir.
Un bonnet ocre clair en fines dentelles, si délicate qu’il paraît uni, pour orner ses seins plus que les soutenir. Le boxer assorti brodé de la même manière — quand elle l’enfile, le maillage épouse ses courbes en dessinant des spirales sur ses hanches, discrètes en ombre, lumineuses en pleine eau.
Gracieux lorsque c’est nécessaire et agréable ailleurs.
Elle met le haut, qui souligne lui aussi de spirales claires et obscures ses formes, ses galbes et ses ouïes.
Un dernier regard dans le miroir, l’ensemble; elle et les dentelles fines — presque invisibles, comme une promesse de peau.
Le tissu épouse ses formes, sans les trahir.
Satisfaite, elle se pare ensuite d’une paire de similipeau damas, elle déroule la première le long de sa jambe — fraîche, souple, vivante. La seconde. Un coup d’épaule face à la psyché pour s’admirer.
Impeccable.
Elle va ensuite se choisir, des cuissardes avec de larges broderies en fil d’or pâle. Elles remontent du creux du poplité jusqu’au couturier; à mi-cuisse.
Elles ont de belles palmes extensibles ambre, ça ira très bien avec sa robe.
Elle les déploie — elles frémissent.
- Très bien.» Dit-elle en les repliant, les yeux brillants.
Bottes c’est fait.
Il lui reste à mettre sa robe, elle ajoutera un bustier avant de partir.
Parfumage, maquillage, préparage.
Elle part en mission.
Chapitre 18
XeAr quitte ses quartiers, l’invitation d’AgI crépite encore dans son esprit. Il n’en revient toujours pas alors qu’il part pour la rejoindre.
Il a choisi une combinaison plus sobre, mais formelle pour sortir. Une tenue qui rappelle vaguement son statut de professeur et maître de conférences, mais assez discrète pour ne pas paraître prétentieux.
Il a opté pour un trois pièces aux teintes d’incarnadin — un rose sombre et respectueux.
Le bas est surligné d’un liseré vermeil qui suit ses grands couturiers et souligne ses fesses. Des poches discrètes.
Il arrange son haut, une pièce double.
La première peau, près du corps aux manches mi-courtes, grimpe en un col léger.
Un passepoil rose fuchsia marque le bord des trois fentes de filtration pour ses branchies.
Il sent le tissu qui caresse sa peau fraîche, ajusté à ses ouïes, une caresse technique qui accompagne chaque pulsation.
Par-dessus, il porte un gilet un peu plus près du corps avec des manches longues.
Il passe le plat de la main sur son bras pour tendre le tissu, à droite, puis à gauche.
La coupe est élégante et curviligne, le vêtement descend sur ses reins et vient mourir sur son sternum par une élégante ligne.
XeAr s’attarde sur son col relevé et rigide aux dentelles couleur rubis.
Les mains dans les cheveux, il vérifie que sa longue chevelure en nattes ne gêne pas sa coiffe. Il a tressé ses cheveux blonds qu’il a jeté dans son dos pour former une spirale d’hippocampe qui s’accroche par-dessus son sac à flanc.
Un frisson. Il se trouve trop apprêté — ou pas assez?
Il ferme sa floraille et se tourne. Les tépales se scellent dans son dos par un bref éclat chromatique.
XeAr est maintenant sur une coursive qui s’étire de chaque côté et face à lui, protégé par une vitre bombée, un petit parc. La lumière douce de la fin de journée baigne l’espace et irise la bulle de verre, les rayons glissent dessus comme une peau d’eau.
Il sourit et lève la main : d’un geste précis, il lance un charme mineur.
L’onde magique rend une partie du verre irréelle ; elle grésille sous des reflets moirés.
Il sent le picotement habituel de la magie aux jointures de ses doigts et se laisse choir dans le vide, traversant la vitre chamarrée comme une simple toile.
L’Aquasphère fraîche du parc l’enveloppe comme une étreinte. Autour, il entend le bruissement des algues portées par un courant doux. L’iode sauvage envahie ses branchies au fur et à mesure de sa chute.
Il descend lentement, la cité se déploie sous lui, les étages se dilatent dans la clarté émeraude.
Le petit carré de nature grandit à mesure qu’il choit.
Bientôt il se retrouve à l’aplomb d’un immense jardin alors qu’il est encore bien haut.
Il nage doucement en direction d’un passage. Puis, brusquement, de rapides coups secs et puissants, il part comme une torpille. Il passe sous le porche et frôle deux passants. Il débouche dans un couloir baigné de lumières écrues, qui annoncent la fin de la journée.
XeAr continue à travers différents méandres pour arriver finalement à un acsésseur-curve. Sa coque organique se mette à frémir à son approche. Il sent cette vibration jusqu’au fond de ses os.
L’acsésseur épouse les courbes de la paroi de la cité — à flanc de falaise de la pangomaji. XeAr vit en-haut, dans le dernier tiers et il se rend en bas vers le centre de la capitale.
Le ronronnement se fait plus fort, plus intense, plus proche. La fréquence diminue, plus basse, puis cesse. Les tépales de la floraille éclosent en grand, il entre dans la cabine.
Une douzaine de personnes sont déjà installées dans les alvéoles, entourées de polypes jaunes et violets.
Il y a presque autant de places vides.
XeAr s’installe dans la plus proche de disponible. Il s’y blottit, laissant les cils des polypes effleurer sa peau et l’envelopper de leur étreinte protectrice. Il sent l’odeur minérale, presque acide, du biote.
Il arrange un peu sa coiffe et fini de se lover dans les polypes jaunes, violets et rassurants.
XeAr s’enfonce, il a presque entièrement disparu, mais il reste libre de ses mouvements, s’ils sont lents.
Doucement toutes les alvéoles virent du jaune au vert, puis dans un bleu au dégradé lyrique, la floraille du sas se ferme. Elle se scelle dans une contraction ferme et parme.
Les tentacules se contractent et serrent avec plus de vigueur ses oreilles et ses jambes.
La cabine bascule et part d’un coup.
Le ventre de XeAr se tord sous l’accélération.
La montée commence.
Ses organes descendent.
Il sent la pression dans ses oreilles, le long de ses jambes, les pulsations du biote parcourent son corps. Il masse doucement ses membres afin de faire refluer le sang vers le haut, les longs de ses cuisses, jusqu’au bas de ses branchies. La tête maintenue et les tympans protégés.
XeAr observe au milieu de la cabine les fines impuretés de l’eau et le sel se précipiter vers la niche de rétention. Le haut de la cabine se clarifie tandis que le bas se trouble un peu.
Les particules en suspension tourbillonnent et scintillent comme une pluie d’étoiles.
La trajectoire de la cabine se devine par les mouvements des débris dans cette eau perturbée.
La valse en spirale dure quelques secondes à peine.
Son ventre se soulève.
Puis tout s’arrête.
Aussi brusquement que ça a commencé.
Les objets tombent enfin dans la niche.
La cabine se redresse et les polypes desserrent leur douce étreinte tout en redevenant jaune.
Une turbine s’active et brasse l’eau afin que le sel précipité se mélange à l’eau claire du plafond.
Après plusieurs secondes XeAr s’extrait finalement de son cocon, quelques tentacules collés à sa combinaison. Il reste ainsi, immobile, le temps que ses branchies s’habituent à la nouvelle densité. Le biote se rétracte, les derniers polypes quittent XeAr et retournent dans leur loge.
Une grande inhalation, une longue exhalation, son sang et ses esprits reviennent.
Il attrape, à sa clavicule droite, quatre biscuits du distributeur de ‘reconnaissance’.
De sa main gauche, il émiette les petites billes en direction de sa locule, avec un grand sourire.
Cinq autres passagers font de même en nourrissant le biote, il ne faut pas trop l’alimenter non plus.
Personne ne parle. Tous filtrent l’eau lentement, retrouvant leurs repères.
XeAr en profite pour caresser les polypes qui reprennent une belle couleur améthyste en absorbant avec une gratitude visible les nutriments.
Il a parcouru presque trois lieues en quelques seconde. Il est à présent au niveau du sol de la caverne.
Son logement se situe à mi-hauteur. A nouveau, il inhale et exhale lentement en savourant l’eau.
Les acsésseurs sont rapides et pratiques, mais l’impact sur l’organisme demande toujours un moment de réadaptation.
Esprits retrouvés, il nage vers le sousharroyeur qui doit l’emmener à son lieu de rendez-vous.
Il suit la foule dans les boyaux sous terrains et se rend sur le quai. Il repère son lieu de destination sur un plan de relief en trompe l’œil et pénètre dans une rame — plus lisse, plus silencieuse.
Il s’installe.
Les parois du wagon vibrent d’un murmure métallique.
Plusieurs stations défilent.
XeAr suit du regard les remous du sol, ses pensées se dissolvent dans la spirale du courant.
Machinalement il descend de la voiture puis remonteplusieurs escalresses.
Quand il émerge enfin, la place l’éblouit, c’est magnifique, il a les branchies coupées.
XeAr se trouve sur une esplanade, un éclairage doux viride baigne les larges avenues, les parcs sont éclairés de bleu et blanc. Il n’y a presque plus de lumière externe; le soir est là.
C’est le grand immeuble là-bas qui éclaire le parvis de sa lumière vert printemps, et noie tout l’espace autour de lui de cette teinte viride.
C’est dans cette magnifique Nereocystis que XeAr a rendez-vous.
Un claquement sec: ses talons il déploie ses palmes, assorties avec son costume.
Il s’y dirige. D’une nage calme est joyeuse, pour l’instant il ne stresse pas. Pourquoi il le ferait?
Derrière lui les lumières jouent un petit peu, les algues ondulent, l’allée s’illumine de jaune et de béryl.
L’Aquasphère a des effluves épicé-sucré, rappelant les marchés orientaux et des épices moulues, ce parfum apporte une touche d’exotisme et de mystère.
XeAr peut clairement voir, tout en haut des cinq kilomètres, les plateformes, les bulbes lumineux à son sommet, qui rappellent les flotteurs d’algues brunes: des Nereocystis, d’où son nom.
Cette Nereo-Zhantai est bien plus petites que d’ordinaire mais elle reste très élégante.
XeAr se met à nager énergiquement;
- Il est loin finalement l’immeuble.» Pense-t-il en plaisantant de la distance.
L’esplanade est vraiment grande.
Plus il s’approche et plus il comprend la ruse; une illusion d’optique.
Il accélère encore et nage plus vite, prenant de grandes exhalations. L’eau pénètre avec vitesse dans ses branchies, ses ouïes grandes ouvertes.
La stipe — la tige de la Nereo-Zhantai — est si fine qu’elle fausse la perspective. Sa base de quelques centaines de mètres paraît déraisonnablement petite, fine, par rapport à l’immensité de sa hauteur.
Ça tord complètement les sensations de dimensions.
Le bâtiment semble s’étendre à l’infini.
C’est troublant, mais amusant.
XeAr ralenti, puis s’arrête, un instant pris de vertige, il rit doucement, le cœur battant contre ses côtes.
Ou bien… il est peut-être stressé par son rendez-vous, cette hypothèse n’est pas à exclure.
Ou bien… encore, c’est la beauté du lieu qui le subjugue.
Il penche la tête, ses yeux plissés ajustant l’illusion et reprend son chemin.
- Il n’empêche que la Nereo-Zhantai… elle est vraiment impressionnante et belle.» A voix haute.
Il approche finalement.
Maintenant qu’il est plus près, il se rend compte que c’est l’alliage ultraléger qui donne les reflets et cette teinte viride à tout l’espace.
- C’est plus proche du turquoise.» Remarque-t-il à voix haute tout en inclinant sa nage, tête vers le haut, pour mieux observer toute la longueur de la structure.
XeAr aperçoit les systèmes de stabilisations formés par les frondes. Elles se déploient en longues feuilles au-dessus des plates-formes — les bulbes lumineux au sommet.
La grand-place, est très grande, immense. L’Aquasphère a un petit goût métallique et magique.
Il est, enfin!
- Mais j’ai parcouru combien de kilomètres» S’exclame XeAr soulagé devant l’entrée que lui avait désignée AgI.
Ouïes bées.
Il prend le temps d’admirer: une arche somptueuse au rose incomparable, on dirait une partie de fetyW.
Ses branchies cherchent l’oxygène, entre son excitation et l’effort de sa nage sprintée.
Emerveillé, son regard ne sait trop où aller, il s’attarde ou pas, d’ici de là. Finalement ses yeux se posent.
C’est elle, cette gigantesque floraille, la plus grande qu’il n’a jamais vue aux tépales majestueux. Totalement éclose, ouverte de tout son plein, flanqué sur les côtés, de murs-rideaux à travers desquels on voit les gens.
C’est son chemin, il se rappelle de la description, il ne s’attendait pas à ça.
Il ne s’attendait à rien mais il est charmé.
Le peu de lumière platine de la journée accentue le vert turquoise de l’immeuble.
Les jeux des Membranes transparentes, en formes d’œil, donnent à l’ensemble l’illusion d’un regard bridé, avec la pointe d’un esprit malicieux.
XeAr à la sensation que la porte va lui poser une énigme pour le laisser entrer.
Il franchit l’arche le nez en l’air et les pensées au loin.
Des milliers de poissons jaillissent des replis des sculptures, tournoient autour de lui, le frôlent comme pour le saluer. XeAr ralenti pour les contempler.
Ils nagent en une valse joyeuse, virevoltent autour de lui, XeAr croit qu’ils le scrutent, curieux et s’en vont se cacher à nouveau. Il rit et les regarde disparaître aussi vite qu’ils sont apparus.
XeAr pénètre dans le bâtiment.
Le hall l’avale aussitôt.
Tout autour de lui, des centaines de gens vont et viennent.
Les foules passent, les murs respirent, les lumières courent au sol comme des veines de couleur. L’ambiance, l’activité, l’animation et le stress du rendez-vous: tout sature ses sens.
XeAr se rend compte que de l’intérieur ça parait encore plus grand.
Il fait un grand mouvement circulaire, il est happé par les grandes baies, elles sont immenses.
La perspective est incroyable — elle s’étire fuyante vers un horizon intérieur si loin, il distingue à peine un mur au fond — à plusieurs centaines de mètres et pas un seul pilier n’est en vue.
Sur le sol et au plafond, des chemins de couleurs très distincts, faits de lambris, pour orienter les gens.
Juste en face, il distingue les boyaux d’acsésseurs, elles sont enlacées par deux, tendrement lovées.
Elles sont de toutes les couleurs, de toutes les tailles, dans toutes les directions.
XeAr fini son impulsion de panorama et de curiosité. Il atterrit, pied droit en premier.
Il repère un petit comptoir qui sert d’accueil, pour guider les gens.
Depuis cette réception partent différents chemins de couleurs, les parfums semblent aussi les suivre.
L’Hydrosphère à milles goûts différents, et déroutants.
Il a repéré un couloir jaune, comme lui avait indiqué AgI.
Il se dirige vers le comptoir bleu et crème. Derrière deux p’Aoriiu habillés un d’argent et l’autre d’or.
Il suit le couloir de lambris jaune, situé légèrement en retrait de l’accueil à droite des p’Aoriiu.
Ses doigts effleurent les panneaux d’orientation, vivants eux aussi. Une pulsation dorée lui répond le long de son bras, une boussole sensorielle le guide et lui indique son chemin.
XeAr s’engage, traverse les reflets mouvants jusqu’à un couple d’acsésseurs et rejoint l’étage indiqué.
Scrupuleusement obéissant
Après avoir remercié le biote de petites billes en direction de sa locule et d’une caresse pleine de tendresse, quitte la cabine.
Il débouche dans un parc somptueux, luxueux, empli d’algues et de poissons.
Au centre, une vaste bulle, claire et parfaite, des bancs circulaires disposés à son pourtour.
XeAr ressent le goût translucide de la magie à travers ses branchies. Ses ouïes s’emplissent de curiosité.
Il s’approche.
Le dôme mesure plusieurs centaines de mètres. Peut-être.
Il n’en sait rien, il a perdu toutes notions des proportions depuis qu’il est dans la stipe.
Il sent l’eau le long de ses branchies, elle a une densité différente, saturée d’une ancienne sorcellerie.
Il repère un banc tout proche de la bulle.
XeAr s’agenouille repliant ses palmes et par-dessus l’adossement il plonge son regard à travers la membrane irisée. Devant lui, ce n’est pas une simple bulle ni une aérobulle — c’est un mirage vivant.
L’air tremble à l’intérieur.
Non pas comme une absence d’eau, mais comme une absence de temps.
XeAr n’est pas certain de comprend ce qu’il voit, il semble apercevoir des formes qui bougent : un Yi, une créature au mélange de plumes et de membranes, un théropode?
- À ne pas confondre avec les ptéropodes.» XeAr content de sa blague souris, bien solitaire de sa paronymie.
Mais l’émerveillement reprend rapidement le dessus, il croit voir plus loin, un Rahonavis aux pattes jaunes. Il picore dans une mousse aérienne qu’aucun p’Aoriiu n’a jamais senti.
XeAr cligne des yeux — le plumage noir d’un archæoptéryx fuit dans l’ombre, comme s’il avait senti son regard. Son pouls s’accélère. Ce n’est pas un zoo, c’est une mémoire; s’imprime à son esprit.
Il reconnaît enfin cette sensation particulière : la présence du Mérionde, l’objet magique le plus ancien.
Non pas une simple machine, mais un testament de mémoration, figé dans l’eau.
XeAr chavire, noyé par l’émotion, une vibration lourde, une résonance sourde, pénètre l’eau et frôle ses branchies. Il ressent dans son corps l’anamnèse cristallisée, chargée de douleur et d’espoir.
Le regard de XeAr s’enfonce dans la bulle. Happé.
Là, ancrée dans le sol comme une racine de corail fossilisé, une statue se dresse.
Elle représente un nord’I qui se dresse, les bras écartés vers le ciel sec — geste impensable sous l’eau, geste sacré, les mains ouvertes en signe de trêve.
Ses traits sont lisses mais la pose est à la fois rigide comme un robot et souple comme une algue.
XeAr voit, il contemple pour la première fois l’Ancêtre du Cycle Deux, celui dont la Mornaissance a scellé la Grande Paix.
Son souffle, sa magie, son âme entière ont été versés dans cette bulle.
XeAr remarque que les mains de la statue portent les signatures subtilement gravées de trois mages oubliés : ceux qui ont tissé la magie ces bêtes éteintes, celles qui n’ont jamais respiré l’océan.
Sur le socle, en lettres d’ambre fluide qui palpitent au rythme des courants :
« An 1 du Cycle 2.
Ici cesse la guerre.
Le ciel et l’eau vous sont ouverts. »
Cette date est le point zéro.
Un nord’I qui s’est effacé pour mettre fin au conflit par homogénéisation biotique.
XeAr est pris de vertige devant le legs politique de l’ancêtre de fetyW et de la nord’Iës.
Cette bulle n’est pas un spectacle. C’est un serment.
Plus bas sur la stèle il essaie de mieux voir, mais il n’arrive pas à déchiffrer la date standard, elle est tissée dans le langage nord’Iës le plus ancestral. Le Ztleck de l’Éveil — le langage cantique de la nord’Iës chante à ses oreilles, malgré la distance et le temps. (!sans l’apostrophe «‘» prononcer zlec).
Le nom du nord’I y est également dissimulé, il a accepté ce sacrifice ultime : damnatio memoriae.
Son nom a volontairement était effacé, remplacé par un vide respectueux, XeAr en frisonne.
Les animaux magiques continuent silencieusement de gambader.
Ils ne savent pas qu’ils sont des fantômes.
Mais XeAr, lui, sent leur poids et une douce odeur de cuivre anisé, un parfum et de lumière grenat approchent. Dans son dos… qui le tire de sa contemplation.
Il se retourne. Il croise le regard maquillé d’AgI.
Elle est superbe, resplendissante; les deux!
Son apparition a la force d’une onde.
XeAr reste bouche bée, il ne bouge plus; subjugué. Branchies immobiles.
Sa robe est renversante, d’un jaune ambré pur lové dans les reflets damas de sa similipeau… on dirait qu’elle est d’or. La lumière joue sur sa peau, et XeAr oublie de respirer.
Le tissu de la robe flotte autour d’AgI comme une nuée dorée, ourlée de reflets roses.
Sa coiffe tressée de cinq nattes flotte, elle épouse la nuque et souligne le creux de son cou, glisse sur ses épaules et s’accroche à ses reins dans un mouvement fluide.
Chacun de ses gestes libèrent un parfum de miel et de senteurs.
Dans le dos la coiffe se rassemble pour former le sac à flanc.
Assorti à sa similipeau, elle porte un bustier, violet et rose, entrelacé du haut des omoplates (acromion) vers sa poitrine, puis descend jusqu’au du pubis.
De longues manches vont jusqu’à la main dans une dentelle fine.
AgI est d’une beauté illogique.
La Voluméa porte l’exhalaison d’un jardin cosmique, où les étoiles fleurissent en parfums miellés et anisés. Des reflets roses qui proviennent de sa similipeau damas envahissent l’espace.
La robe se termine par des liserés de dentelles qui partent du pubis pour aller vers le bas en deux coutures distinctes qui suggèrent les jambes. Chacun des liserés contourne ainsi la robe pour remonter délicatement sur les fesses dans le creux des hanches.
AgI est rayonnante.
XeAr la regarde — fasciné, presque honteux.
Elle est tellement belle… et lui, à côté… XeAr se sent soudain minuscule. Il s’en veut de ne pas avoir fait plus d’effort pour ce dîner. Tellement maladroit dans son costume qu’il jugeait élégant il n’y a même pas une heure. Nerveusement il lisse sa coiffe.
Dans l’inhalation de ses branchies, la senteur sucrée et florale d’AgI, avec une pointe citronnée, le pique légèrement.
Au côté elle porte un petit boîtier finement ciselé — discret, mais vivant.
XeAr sent son cœur qui cogne tout au fond de sa poitrine.
AgI s’approche pour l’embrasser, les bras grands ouverts.
Il sans même s’en rendre compte, il se laisse faire, dans un arôme miellé et terreux, avec une pointe de fraîcheur. Il s’est glissé dans l’accolade, elle se blotti contre lui, la tête posée sur son épaule, ouïes contre ouïes, partageant la même eau dans une étreinte pleine de tendresse. Le câlin se prolonge, puis elle recule avec affection en le regard droit dans les yeux. AgI lui prend doucement la main et lui dit:
- Viens.» En l’amenant vers le restaurant.
Ils arrivent au hall.
Là, une splendide Jobotahe vêtue comme une p’Aoriiu, de dentelles et broderies, les accueille.
Elle leur indique leur emplacement puis les guide vers une alcôve emplie d’une douce Algélodie — la musique les enveloppent d’un voile de pudeur et de calme.
La Jobotahe leur a réservé une place tout au bord du bulbe de la Nereo-Zhantai le paysage est exceptionnel. Protégé par l’intimité de l’Algélodie ils découvrent la vue, un gouffre de lumière se déploie à eux. Leur hôtesse a déjà disparu au milieu de la mélodie dont les vibrations se propagent dans l’eau comme des ondes de calme.
Les éponges-sièges s’ouvrent pour eux, moelleuses, et la table de corail pastel s’éclaire à leur approche.
XeAr se laisse couler, confortablement, dans le creux capitonné d’une marmites-éponges, rouge et verte.
En face de lui AgI prend place également. Elle s’épanouit comme une corolle dorée, la tulle chamarrée de sa robe envahie tout l’espace.
XeAr grimace intérieurement il se sent vraiment penaud. Il lutte contre ce sentiment de petitesse.
Mais il laisse l’éponge moelleuse absorber la tension de son corps et un peu le stress de son esprit.
Comme un signal, la petite table a réduit sa bioluminescence entre eux. C’est plus agréable à présent et lui se détend, plus rassuré dans ce cocon de confiance.
Leur soirée peut commencer.
C’est AgI qui prend la parole, le regard intense sous la lumière tamisée de l’alcôve.
- Alors, XeAr… c’est vrai que tu enseignes l’histoire ?»
Il acquiesce, un sourire pincé aux lèvres.
AgI penche la tête, ne saisissant pas. Elle fait une moue dubitative. L’eau entre eux reste suspendue.
XeAr hésite et se lance:
- Je cherche à comprendre, pourquoi on a enterré la capitale.»
Il laisse passer un moment, la musique douce entoure le couple. L’Algélodie vibre sur ses branchies.
- Regarde ! » insiste XeAr, d’un regard circulaire pour indiquer leur magnifique panorama.
Ses mains gesticulent un instant au-dessus de la table.
- Nous sommes profondément immergés, au fond d’une grotte, AgI. Les autres villes sont plus proches de la surface, elles profitent des marées et de la lumière … L’eau a une saveur de vie sauvage. Ici ? Même elle a un goût différent.
Il faut un système complexe d’osmose; traiter, filtrer, recycler… d’une complexité.
C’est tellement compliqué, alors que ça pourrait être vraiment plus simple.
Et à la fin, pourquoi cet emplacement, AgI ? Pourquoi pas tant d’autres ? »
Il s’anime et continue enthousiaste, ça pose le problème de temps d’aller et retour par les profondeurs abyssales.
- Les échanges se font facilement sauf avec la capitale, à cause de la descente et de la remontée.
Le plus souvent une ville ou des villages sont bâti à flanc de montagne, dans des plaines, sur des collines. Bref, assez proches de la surface pour bénéficier de la lumière du jour. Et aussi nous vivons dans un système qui ne dort jamais… presque…»
XeAr s’arrête, net. Il sent qu’il commence à monopoliser la parole, à se répéter peut-être: déformation.
Il a l’habitude de répéter, souvent, patiemment. Ses ouïes frémissent, embarrassé.
Heureusement, avant d’être gêné ou gênant, il est sauvé.
Les premiers mets de leur repas arrivent.
Leurs regards se croisent. AgI rougit légèrement.
Posés entre eux, des algues translucides, des mollusques irisés et d’autres petits plats, rependent leurs parfums. Le sort se rompt, l’ambiance se dénoue, leur odorat emplis d’appétit.
AgI l’encourage de la tête, à continuer.
- Tu trouves ça étrange ? » Demande-t-il simplement.
Il aimerait sincèrement en dire plus, sur l’archéologie, ses recherches, il aime partager.
Mais ce n’est pas ainsi qu’on partage. Il se sent impoli et baisse le regard vers la nourriture.
Partager ça veut dire aussi écouter. Il prend un morceau d’algue cuite en relevant les yeux et oreilles.
C’est à lui de se taire à présent, alors il l’invite, le plus sincèrement du monde :
- Et toi ? » Honnêtement intéressé. « Pourquoi la thaumaturgie, en plus de tes cours lec? »
AgI mâche lentement, avant de répondre. Sa robe vole et frôle la table.
Son parfum s’est mêlé à celui des plats, une senteur boisée et chaude, presque épicée.
L’eau se fait tiède autour d’eux et les vibrations de l’Algélodie se mêlent à cette douceur.
- Chaque nord’I m’a toujours fascinée, fetyW en particulier. Tous les individus nord’I sont beaux, nobles, et portent une sagesse innée. Je veux dire la nord’Iës a connu tellement de choses.
J’aimerai prendre soin à ma manière de fetyW.»
Ses yeux brillent lorsqu’elle évoque la nord’Iës.
Elle laisse un petit temps, pendant lequel XeAr se ressert à manger, un mollusque bigarré. Il le tourne machinalement entre ses doigts tout en fixant attentivement AgI.
- Je l’aime beaucoup, c’est la seule nord’I qui me connaît un peu personnellement. En tout cas elle me donne cette impression. Elle s’occupe de moi, elle est toujours là quand j’ai besoin d’elle.» Les yeux d’AgI sont emplis de gentillesse à ses mots.
En tout cas, elle, elle me connaît, c’est flatteur, mes excellentes notes et mes grandes facilités y sont certainement pour beaucoup… mais c’est quand même agréable.» Avec humilité.
XeAr sent qu’elle pèse ses mots, malgré la légèreté de la mélodie qui les entourent.
- fetyW… Tu sais, elle m’a regardée, un jour. Vraiment regardée. » Sa voix tremble. « Je veux comprendre son monde. Pas juste réparer ses interfaces… »
XeAr observe la douceur de ses traits.
Elle sourit,une pointe de malice chasse la gravité et elle ajoute plus gaie.
- Et un peu aussi parce que j’ai trop d’avance sur les gens de mon âge, je ne veux pas me séparer de mes amis et aller plus vite qu’eux.La magie, c’est un peu ma façon de ne pas m’ennuyer en attendant qu’ils progressent à leur rythme. » Comme une vérité.
XeAr commence à comprendre, il lui tend affectueusement une algue à manger.
- C’est tout à ton honneur, pour tes amis, pour ton amie, tu es une belle personne. Je suis content que tu aies eu tes palmes de villes. Je suis heureux de te rencontrer» Lance XeAr moins taquin qu’il n’est sincère.
Touchée AgI ajoute rapidement;
- Voilà je tente de m’inscrire en magie et la suite tu la connais… » Elle complète dans un sourire.
La capitale a une fée pour régisseur. C’est bien normal d’essayer de comprendre son univers. Un jour, je travaillerai pour fetyW. » Elle appuie cette dernière phrase avec une ferveur pantelante sur chacun de ses mots.
Et dans son esprit une pensée l’effleure : ‘’et tu ne crois pas si bien dire’’ avec un rictus sardonique.
XeAr les yeux plongés dans son regard, l’écoute avec toute son attention et approuve:
- Tu as raison. La magie est une matière qui manque aux lec. Ils connaissent le fonctionnement, mais pas le sens profond. » Reconnait volontiers XeAr.
AgI est un peu surprise par cette remarque:
- Quel sens ? » Demande-t-elle en fronçant les yeux, plissant un peu son nez.
- Il y a beaucoup de choses à apprendre au cours de votre cursus et je comprends qu’il n’y ait pas le temps. C’est difficile de saisir l’aspect mlrao’eao de la nord’Iës, ce sens profond. Le noûs, l’âme poétique qui lie à l’environnement l’individu.»
Voyant qu’AgI ne semble pas saisir, XeAr essaye de développer un peu:
- La magie n’est pas appréhendée par les lec. Elle est plutôt perçue, en caricaturant, comme un protocole. Ils ne réalisent pas toujours la forme théurgique de leur travail, ni la personnalité noétique du nord’I dont ils s’occupent. C’est vrai que quelques visites en cours de magies leur donneraient une vision différente. »
Elle réfléchit un instant, tout en reprenant de l’algue, elle ajoute avant de croquer:
- Je crois comprendre… Cet aspect immatériel ne nous est pas expliqué en cours. L’influence que la magie a sur le mlrao’eao nord’I est pour nous aussi abstraite que l’influence du goût peut l’être pour une Jobotahe. » Maintenant, elle savoure son algue.
XeAr opine du chefsur cette belle allégorie en souriant :
- Encore une fois, je comprends tout à fait. Votre programme est très exigeant et chargé. A la fin, il y en a peu qui peuvent accéder à un nord’I. Les lec vous êtes l’élite.» Dit-il en s’exclamant d’admiration sincère.
Il faut maîtriser tous les niveaux, du céLec au Biohec, jusqu’aux couches profondes où l’Exlec et Ectec…tissent le cœur même de l’être…» Il s’interrompt. Figé.
AgI le fixe avec surprise en lui souriant.
- Tu parles comme un pro. » Les yeux grands ouverts, impressionnée par sa connaissance du système.
- J’ai une sœur Exlec et un père Cijh-lec à la maison. Passionnés tous les deux, alors… » Dit-il en souriant et il pioche dans le plat de crustacés.
Elle se tait un instant, pose ses mains sur la table.
- Mais dis-moi…» Commence-t-elle hésitante, ses ouïes frétillent.
J’ai fait quelques recherches sur toi.» Avoue-t-elle en baissant les yeux vers ses doigts fixes.
Je n’ai rien trouvé dans les ouvrages. Pourquoi as-tu arrêté la magie ?» En relevant le regard.
Ton ami Jobotahe y a fait des allusions… L’« aura » autour de toi… Les élèves ont été impressionné. » Demande AgI la voix tremblante, ce qui semble être de la curiosité.
XeAr dégluti en mettant sa main droite lui aussi sur la table, il tient un petit crustacé.
Il exhale.
- xxsioo, alias ‘’pouss-man’’, celui qui te pousse dans le banc d’anémones. » Susurre-t-il doucement, joignant le geste à la parole, il se frotte le bras comme sous l’effet urticant.
- Si…si tu veux pas… ne répond pas… je ne voulais pas…je suis désolée. » S’empresse d’ajouter Agi, laissant la phrase en suspend voyant qu’il est en difficulté.
XeAr hésite. Ses branchies battent plus vite.
D’un regard il signifie à AgI que c’est grapave. Il inhale et répond.
- Je n’étais pas très ‘’normé’’. Plutôt hors des clous de l’image de la thaumaturgie.
Je dénotais un peu dans ce paysage un peu lisse. Les rumeurs sont vite nées…» En baissant le regard sur son crustacé.
Démentir n’aurait fait qu’alimenter le fantasme… alors…» Il relève les yeux vers AgI.
Mais c’est bien plus simple : j’étais un peu doué, en magie, tout simplement. Puis j’ai rencontré l’Histoire de notre civilisation à travers l’Histoire de la Magie, et cela m’a passionné. »
Il sourit.
- Raconte-moi. L’intérieur… c’est comment ? » En s’approchant de la table et d’elle.
Elle penche la tête, rêveuse, puis elle s’enflamme.
- C’estmagnifique! Tu entres dans une soupe… Il y a des éclairs silencieux. Tout sent différemment même l’électricité. Et puis… la lumière ‘parle’. Les molécules dansent… »
XeAr écoute, fasciné, il entend poésie quand elle raconte, pourtant AgI s’interrompt.
- … mais tu as une sœur lec et ton père, tu dois savoir tout ça…» Laisse-e-telle tomber en même temps que son regard, de peur de l’ennuyer.
Il efface l’argument avec un large sourire.
- Ils en parlent peu et pas avec autant d’enthousiasme que toi, ils sont ‘factuels’ je dirais. Et finalement je ne connais pas vraiment les piliers du fonctionnement d’un nord’I. Seulement les interfaces avec lesquelles je travaille, mais c’est tout.
Et toi, décris-moi la structure. Comment un lec perçoit-il un nord’I ?» Le regard grand ouvert.
Je t’écoute. Avec plaisir.» Conclu-t-il en se servant à manger.
Elle s’installe confortablement, la tulle de sa robe s’épanouit autour d’elle.
- Imagine un encéphale d’algue et de lumière. Tout y vit.
Les signaux se déplacent dans la matière, les phéromones sont des phrases chimiques…»
Ses mains dessinent dans l’eau les circuits lumineux qu’elle décrit :
- C’est radicalement différent ! Pour reprendre la parabole de xxsioo, un nord’I, c’est la différence entre le crustacé et le mollusque, concernant la magie.» Sentant qu’elle se perd, ses oreilles rosissent.
Une grande inhalation. «Le début, commencer par le début…» se dit AgI pour s’encourager, une longue exhalation. Les branchies ralentissent la filtration, son calme revient.
- Les interfaces ou les ordinateurs individuels sont faits d’électroniques.» Elle ajoute rapidement:
Pour l’essentiel.On peut remplacer une pièce tout simplement. Un nord’I est bio-chimique, un peu comme une immense cervelle baignant dans une soupe primordiale d’azote, d’ammoniaque… parcourue par des courants électriques et du rayonnement à basse énergie. Il y a des échanges chimiques dans sa structure. Avec les principes de Hush et le décuplement des capacités.» Elle marque une pause, cherche le mot juste.
Les phéromones deviennent une sorte de clé. »
Elle s’interrompt pour vérifier si elle n’a pas abandonné XeAr quelque part dans cette explication. Elle a l’impression que ce qu’elle raconte ressemble plus à un cours, un extrait d’encyclopédie.
XeAr s’est bien calé tout au fond de son éponge, curieux, attentif, il boit ses paroles, ouïes déployées.
Il est emporté, ni sa sœur ni NaHO n’en parlent avec cette passion.
- “Hush” — j’ai entendu ce mot, il évoque les courants, mais j’ai vaguement compris ?
Je les ai ressentis dans les laboratoires de NaHO… » Demande XeAr, pour l’encourager à continuer, mais curieux.
Il se penche en avant vers la table et le plat de coquilles pour se servir, ses branchies sont envahies.
L’Hydrotrame a une senteur chaude, douce et intensément boisée, avec une note épicée réconfortante.
AgI approuve, tout simplement. Ses manches ondoient en suivant les mouvements de ses bras.
Elle est exaltée, et tout en l’écoutant XeAr parcourt le restaurant du regard. Il s’arrête derrière une table où sont visiblement trois personnes. Deux sont là et bavardent, la troisième place est vide.
D’un sourire rassurant, il croque dans son mollusque. Il est vigilant.
Elle reprend,rassurée, toujours bien installée et apaisée.
- C’est … féerique. Pour y accéder, au cœur … au cerveau du nord’I, on entre … à l’intérieur.»
Insiste-t-elle en appuyant volontairement sur la périssologie.
Il faut emprunter une pré-salle et porter une combinaison hermétique. On va pouvoir se baigner et intervenir dans cette soupe primordiale. Le nord’I, comme notre cerveau, fonctionne dans cette chimie complexe. Mais ce cerveau utilise aussi la lumière et la configuration des molécules. Ça forme des «synapses»? C’est l’image la plus appropriée que je peux te donner.»
AgI ralenti et observe XeAr qui l’écoute très studieusement, installé confortablement. Elle reprend.
- Bref, ces ‘amas’ sont plus ou moins gros, on peut les tenir dans la main, contrairement aux notre qui sont microscopiques.» Mime-t-elle de la main en face d’elle.
Le regard de XeAr croise une des personnes à la table de derrière. Ils sont toujours deux.
Etrangement les bavardages de celui qui parle ne sont pas destinés aux p’Aoriiu que XeAr regarde.
Il observe la place vide… Ils parlent à une place vide?
L’eau se trouble.
Les Algapaix ondulent tout autour eux, diffusant leur calme intérieur, la musique le réconforte.
XeAr revient vers sa partenaire, enveloppés par la mélopée de l’Algélodie. Pourtant au fond de ses branchies une dissonance s’installe. Il chasse ça de son esprit et se penche entièrement vers AgI qui décrit pleine d’enthousiasme les zones de circulation.
- Les salles d’un nord’I sont immenses, et plus encore grâce à sa magie car il déforme la réalité. Un peu à l’image du cours de thaumaturgie à laquelle tu m’as fait participer.» Elle laisse passer un petit instant, comme si le souvenir de cet après-midi planait entre eux.
D’un geste anodin, elle recoiffe une mèche rousse qui ondule devant ses yeux, puis elle continue.
- A l’intérieur, C’est le seul endroit où un nord’I ne peut projeter son image. Par exemple l’Eidolon de fetyW ne peut pas s’y matérialiser, ni le sien ni même l’invitation d’un autre nord’I ne peut y accéder. » Précise-t-elle.
XeAr continue d’écouter AgI parler de fetyW, d’une odeur riche, chaude et intense, avec un caractère sucré-boisé flotte. Un frisson lui parcourt l’échine.
XeAr se frotte les yeux, ils lui jouent des tours.
A moins que ce ne soit d’entendre AgI parler de la nord’I.
Il a cru un instant qu’elle était la troisième personne derrière eux.
Un nouveau plat arrive, l’eau est épicée légèrement mellifluent.
AgI se sert.
XeAr reste suspendu, ses branchies se déploient.
En arrière du miel, en retrait de l’épice, l’Hydrotrame a une légère saveur cinnamique.
Ce n’est pas le plat. C’est l’eau elle-même.
Discrètement de la main, il tente un Gestempire, pour faire vaciller la pièce mais la gestuelle de son Aquaglyphe ne suffit pas à ni démanteler ni à modifier la réalité.
Non, elle ne bouge pas.
Rien ne se passe. La magie refuse d’obéir.
Il se lève.
Sans une explication, et part.
Ses palmes claquant contre le sol.
XeAr quitte la pièce sans un mot.
Le Hall, l’escalresse.
La lumière rose du Mérionde pulse derrière lui, comme un battement de cœur arrêté.
Il a plongé directement dans le toboggan de polypes et se laisse choir sur plusieurs niveaux.
La Voluméa hurle légèrement autour de lui.
Abandonnée, interdite, AgI, toujours lovée dans son éponge n’a pas compris. En retard, elle se redresse d’un coup de rein, le regard perdu.
Ses yeux fouillent le parc. Là — l’escalresse. Elle se dirige d’un trait.
Il n’est plus là.
Un demi-tour sur elle-même et croise le regard de son amie Jobotahe, l’hôtesse, qui l’observe avec inquiétude. Sa robe soyeuse flotte autour d’elle, légère, elle suit doucement ses déplacements.
AgI, agacée, arrête ce mouvement en un geste vif.
Ses doigts tracent un élégant hydroglyphe, index tendu. Le tissu ondule.
Un signe de la main, l’étoffe obéit, la robe se serre depuis sa taille pour envelopper ses jambes puis s’enroule jusqu’aux mollets, et ses palmes se déploient, prêtes.
La robe suit maintenant la courbe de son corps, fluide et dorée.
Un battement, un seul et elle plonge à son tour dans l’escalresse. Un goût cuivré se mêle aux courants.
En dessous, XeAr s’arrête à quelques niveaux. La lumière s’allume automatiquement. Il tend le cou, le nez vers le flux d’eau, ouïes en alerte. L’Hydrocène a une odeur métallique, piquante.
Regard à droite, il se dirige vers sa gauche.
Il repère une grande baie vitrée donnant sur le micro-zoo endormi et contourne la vitre. Il cherche un endroit tranquille pour se stabiliser. Il trouve un recoin, il s’y glisse, et disparaît dans l’ombre.
AgI apparaît à cet instant, son parfum anisé se mêle à la senteur de cuivre — imprégnant l’eau autour d’elle. Elle suit le goût à la trace vers le renfoncement; vide.
Elle lâche une exhalation frustrée.
L’écho de son battement de cœur s’éteint contre la vitre.
XeAr est déjà dehors.
La Nereo-Zhantai se dresse au-dessus de lui, plusieurs kilomètres de vert tendre.
La journée est finie la couleur de l’immeuble est plus douce.
Les reflets des abysses enveloppent la cité d’une pâleur froide.
Il avance dans la courbe du bâtiment, là où le courant ne circule plus.
Le courant chaud d’un sousharroyeur vibre à quelque distance. Il ne l’avait pas vu en arrivant.
Il nage rapidement, se mettre à l’abri dans un angle.
Tout là-haut, AgI fait demi-tour et remonte. Elle croise le regard de voeirhi, au milieu du hall, la Jobotahe est peine d’interrogation.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé ? » demande voeirhi, agitée.
Vous êtes partis comme s’il y avait eu une dispute. »
AgI troublée ignore la question. Elle fixe son amie.
Elle répond à la Jobotahe par une question, le ton est sec, l’eau vibre de ses ouïes :
- Qui étaient assis derrière moi, voeirhi ? À la table d’angle. »
Elle répond discrètement, le nom du duo, à voix très basse, juste audible pour elle.
AgI décrit le goût qu’elle a senti à la fin du repas.
- Un goût doux-épicé un peu boisé et imperceptiblement piquant. »
Elle hoche la tête, pensive:
- Je connais cette arôme douce, XeAr l’a aussi identifié, apparemment. »
voeirhi écoute attentivement.
- Il a essayé une passe elle n’a même pas commencé ! » Lance AgI, clairement agacée.
Elle se tourne vers son amie, les branchies irritées.
- XeAr est un sorcier talentueux. Il n’a pas pu déployer son sort, j’aimerais comprendre. »
voeirhi de toute sa hauteur regarde AgI.
Plus bas dans le creux du sousharroyeur, le cœur battant.
XeAr adossé dans une encoignure sombre, sort de son sac son contacteur. Il joint son ami NaHO.
- NaHO ? J’ai besoin de toi. Tout de suite. » Son ton ne laisse aucun doute.
La voix qui répond est pâteuse, ensommeillée.
- XeAr ? Il est tard…»
- NaHO, j’ai besoin de te rejoindre à un laboratoire pour des analyses.» Insiste XeAr.
NaHO, qui s’apprêtait à dormir, lève une paupière puis l’autre.
Silence. Puis un soupir, il lui envoie sur son contacteur:
- J’y serai dans quelques minutes. »
XeAr vérifie l’horloge.
- Sept minutes! Je dois passer au préalable prendre des affaires. » Précise XeAr.
NaHO s’efface de la connexion. Il commence à se rhabiller pour sortir rejoindre son ami.
XeAr range son appareil dans le biote de son sac à flanc.
Il jette encore un regard vers la tour.
Un frémissement lui parcourt le corps.
Les ouïes fébriles, il s’enfonce dans l’ombre et observe encore une fois les alentours.
Il tire une profonde inhalation dans ses branchies.
L’eau se plisse autour de lui.
XeAr vérifie une dernière fois que personne ne le voit.
Puis — Voie Zéro.
Il n’est plus là.
Chapitre 20
XeAr au milieu de son bureau, tient dans sa main un livre en cuir bleu de denton froid et racornit.
L’objet qui dégage une odeur d’encre salée, lui brûle l’esprit plus qu’il ne lui pèse entre les doigts.
Il traverse son appartement en trois brasses, se dirige dans sa chambre, l’odeur d’algues lui monte aux branchies. Il se déshabille pour enfiler sa tenue de sport, rapide et profilée.
Son esprit est ailleurs, nerveux, concentré. En deux temps il est nu. Les vêtements flottent jusqu’au sol.
D’une main ferme il saisit sa combinaison, la tenue épouse ses muscles comme une seconde peau.
Il prend quelques affaires : son ordinateur de main, les flacons scellés, des vaccins de sorts, quelques barres d’algues, le livre et ses palmes.
Il fourre ça au fond de son sac à flanc où tout disparaît.
Deux minutes.
Il va à l’armoire et prend sa trousse à Mirabilité, elle ronronne en émettant de doux reflets Abyssviolin quand il s’en saisit. Il la caresse tendrement en chantonnant une note basse, elle rejoint le sac à flanc dans un halo violet. Trois minutes.
De son contacteur il rédige un rapide message à son ami;
- J’arrive». Et il le colle par-dessus la poche de son épaule droite.
Un geste de passe.
La réalité se tord.
S’estompe.
Lui aussi.
AgI à l’autre bout de la cité, elle, est perplexe, en plein milieu du hall, l’eau est devenue triste.
Les gens passent, mais ses pensées tournent en boucle.
D’un geste confidentiel elle demande où il a un passage à voeirhi.
Sans un mot, la Jobotahe répond-signe en langage de guerre et la dirige.
Elles nagent toutes deux vers l’arrière de la Mérionde.
Elles passent quelques florailles et couloirs, pour arriver dans un passage dénudé et froid.
Silence.
Une eau sans saveur.
Enfin, au bout, il y a un garde automatique.
Une grande méduse rose et bleue, le nautilon lance ses fins tentacules venimeux sur AgI.
L’organe de sécurité descend au-dessus de sa proie et l’enveloppe entièrement de ses nématocystes.
AgI reste immobile sans inquiétude, la sensation est tiède, étrange, presque maternelle malgré le poison qui rôde. Les tentacules organiques descendent et la couvrent complètement.
Elle sent le picotement des cnidocils ensorcelés scanner son identité jusque dans ses entrailles.
Puis… la méduse disparaît.
Des bulles d’échos envahissent ses branchies.
Un sas s’ouvre.
voeirhi retourne à sa fonction.
AgI continue de nager à vive allure, pour rejoindre sa destination.
Décidée.
NaHO arrive à son laboratoire il pose ses affaires près de celles de XeAr. L’Hydrosphère est plus dense, presque lourde, teintée de platine et tension. Dans une grande accolade ils s’embrassent — un contact sincère, chargé d’inquiétude.
XeAr montre du menton le livre ouvert qu’il a déposé sur la paillasse centrale du labo.
Au milieu d’une page, vibrant doucement, il y a un myxomycète d’un vert hooker.
- Tu l’as trouvé où, ça ?» En désignant d’un ton est sec le ‘ça’ qu’il pointe du pouce.
NaHO se penche dessus, l’air sceptique. Il ne quitte pas l’organisme des yeux. Il enfile une paire de gants bruns, sort d’un tiroir une boîte qu’il ouvre comme une fleur, en six parties.
Il attrape une paire d’écrans virtualisant qu’il chausse.
Il tend une seconde paire à XeAr.
- Ouvre la C°Fet, déconnecte-la, s’il te plaît.» Dit-il calmement en montrant le fond de la pièce.
XeAr s’execute, il se dirige vers un coin du labo, où sont disposés différents instruments lec.
La grande paillasse s’étire au milieu de la pièce, portant l’interface C°Fet en son centre. Sur les murs, les écrans-polypes sont encore rétractés, en veille. XeAr a laissé la lumière bis de la nuit envahir le laboratoire de sa couleur surréaliste.
Elle efface l’ombre.
Tout paraît plus chaud, comme s’ils étaient près de la surface au crépuscule.
À côté de l’entrée, XeAr ouvre une sorte de placard, ses doigts glissent sur les commandes de l’interface pour effectuer les demandées et rejoint son ami.
NaHO met le myxomycète dans la boîte, la referme et la relie à différents instruments de mesures.
Les données défilent sur ses écrans, il fronce les sourcils, les yeux rivés sur les courbes.
Après quelques instants, NaHO lève les yeux de ses relevés vers son ami.
- Sur quoi tu es tombé, XeAr ?» D’un air perplexe.
Il fait signe qu’il va enclencher l’espace virtuel.
- Mets les préempteurs.» Dit-il en désignant d’une petite boite en nacre à côtés de ses affaires.
XeAr a tout juste le temps de s’équiper.
Le Kaelen monte.
La réalité simulée est soudaine, brutale.
Ils sont tous les deux dans le creux d’un atoll, aux coraux innombrables, aux poissons incomparables et aux algues dansantes. XeAr respire la lumière de ces eaux peu profondes où le soleil perce au travers et fait de tendres dessins sur le sable blond.
Il suit NaHO fasciné dans son espace de travail, qu’il découvre pour la première fois.
Il a modélisé une illusion parfaite, jusque dans les moindres détails.
XeAr suit l’architecte de ce monde, obéissant.
Ils vont un peu plus loin au large, laissant derrière eux l’ombre d’un arbre et ses reflets sur les coraux. Les deux amis nagent parmi des poissons de toutes les couleurs.
XeAr sourit — il adore ce Kaelen.
NaHO lui se dirige de manière inflexible.
L’ingénieur a dans la main le myxomycète et continue vers une éponge barrique. Une friture mixte de poissons vient tournoyer autour d’eux. NaHO dépose son butin dans l’éponge et en fait une copie fidèle.
Il rend l’original à son ami.
- Voilà. Une chose de faite.» Exhale NaHO, en faisant quelques mouvements de ses doigts.
Aussitôt la friture se précipite et vient picorer le champignon afin de le décortiquer.
En quelques secondes, chacun des milliers de petits poissons s’en va avec une part de sa capture.
Il ne reste plus rien, puis dans une danse frénétique, le nuage commence à faire des dessins complexes.
Apparemment, ces motifs ont de multiples significations pour qui sait les lire : NaHO.
Pour XeAr c’est simplement joli, il admire à pleines branchies le spectacle sans tout comprendre.
Toutes les parties semblent avalées et digérées par cet étrange outil de travail que NaHO a inventé.
XeAr épie les mouvements de son ami et oublie le paysage féerique dans lequel ils baignent.
NaHO hoche parfois la tête, les poissons obéissent à des ordres mystérieux.
Il fredonne et en même temps fait des gestes gracieux, il chansigne les instructions à l’essaim.
Ce n’est pas de la magie, non, mais pour XeAr qui le regarde, ce ballet est magique, poétique.
Il se laisse porté par les ronronnements du chant tandis que NaHO étudie le myxomycète.
La farandole finie par un passage à la queue leu leu de tous les poissons au-dessus de l’éponge chaudron.
Ils dessinent un trait fin, gracieux, comme un sablier qui se vide en ignorant les lois de la pesanteur.
Chaque grain-poisson rend une part de sa découverte et un puzzle se reconstitue, le bruit s’agrège.
Ils déposent une pièce plus grande qu’eux dans cette danse qui a envouté XeAr, contemplatif.
Une forme apparaît. Un murmure.
Le dernier poisson passe, le nuage est complet et il y a un objet dans l’éponge chaudron.
D’un sourire, NaHO congédie avec gentillesse l’essaim.
XeAr regarde son ami. Aucune émotion ne paraît sur son visage. Encore sous le coup de l’émotion, XeAr ne voit pas ce qui est apparu de ce ballet enchanté.
NaHO récupère simplement ce corps mystérieux et caresse affectueusement l’éponge.
Pleine de reconnaissance, elle ronronne et elle gazouille aussi un air réconfortant.
D’un geste, il ondule et nage vers une série de coraux aux couleurs impossibles, phosphorescentes et métalliques. NaHO leur confie l’objet.
Puis d’un signe en direction des yeux il invite son ami à revenir au labo.
XeAr ôte ses écrans, une déception lui noue les branchies.
Le sentiment mitigé de quitter la féerie du Kaelen et l’amère sensation de revenir à la réalité.
Il n’a rien compris de ce qu’avait fait et découvert son ami.
NaHO lui rend un regard grave.
- eldmI. » Lâche-t-il, sans préambule.
Le mot tombe comme une pierre.
XeAr encaisse sans broncher mais le nom est un coup sourd dans son thorax.
Un instant, l’image du nord’I eldmI déchire sa pensée.
Il contracte ses branchies, cherchant un oxygène qui semble avoir disparu.
- eldmI. » Répète-t-il, la voix étrangement plate.
NaHO reprend la parole pour expliquer en détail ce qu’il vient de découvrir.
- Il s’agit bien d’un outil appartenant au nord’I de la cité des grandes baies. Très exactement d’un « bigorneau »; c’est un outil qui mange les algues.» Essaie-t-il de dire d’un ton neutre.
- … et tout ce qui est écrit dessus.» Ajoute XeAr, en laissant couler l’eau de ses ouïes.
Ils font tous les deux le lien rapidement : la virtualisation des textes sur des livres en papier d’algue, et ce dévoreur de données.
La fureur monte aux lèvres de XeAr qui sent le sang battre à ses tempes.
- Pourquoi fetyW l’a laissée faire ? »
Ce n’est pas un hurlement, mais l’eau tremble d’effroi et vibre dans tous le labo, fait deux fois le tour et revient dans les ouïes de NaHO qui ne comprend pas vraiment.
- Je ne pige pas.» Confirme par cet aveu l’ingénieur, les yeux grands ouverts.
XeAr s’approche de son ami et développe un peu plus:
- J’ai trouvé ce dévoreur dans mon labo.»
Toujours septique NaHO demande alors:
- Oui? et quelle information est nouvelle? ou laquelle ai-je ratée?» Demande-t-il dubitatif.
- Pas dans ma bibliothèque… dans mon labo…» Dit doucement XeAr afin que le chemin se fasse.
- Tu veux dire? ici‽» (‽ point exclarrogatif) S’écrie NaHO, en mettant ses mains devant la bouche.
Il enfonce sa tête dans les épaules, rétractes ses ouïes, inquiet en direction de son ami.
- Je l’ai ramené de mon Kaelen. » Fini XeAr dans un feulement léger.
Un silence lourd s’évanouit.
Leurs regards se croisent. NaHO plisse les yeux.
XeAr repense à sa conversation avec AgI. NaHO, le lec, ne voit que la mécanique.
XeAr sent l’eau se faire lourde, il doit trouver les mots justes, il faut lui faire toucher la thaumaturgie.
C’est important que NaHO saisisse ce que ça signifie vraiment, comment se comporte la nord’Iës, derrière la partie fonctionnelle d’un nord’I. XeAr lui a appris quelques sorts simplistes, ça devrait aller!
Il prend une grande inhalation pour se donner du courage et se lancer dans une explication accélérée…
C’est NaHO qui prend la parole:
- C’est vrai que je suis nul en magie. J’y comprend rien.» Avoue sans honte NaHO.
Mais les sors que tu m’as expliqué, j’arrive à bien les réaliser non? » Dit-il en riant.
NaHO a ce don pour détendre les situations graves et deviner que ses amis sont en difficulté.
XeAr le regarde avec gentillesse, puis NaHO ajoute:
- Tu as raison, je ne comprends rien du tout entre les rapports théurgique d’un nord’I… le lien mlrao’eao qu’il y entre les deux… tous ces mots ‘compliqués’.» En insistant sur ce dernier mot avec un grand sourire, on entend les guillemets sur ses lèvres qui flottent dans la pièce.
Je ne me suis jamais posé la question.» Avoue-t-il tendrement.
Pour moi, c’est un peu comme toi ou xxsioo, vous êtes mes amis et c’est tout.
C’est comme ça.
J’y ai pas plus réfléchi.» Rajoute l’ingénieur humblement.
XeAr continue d’observer son ami, puis jette un œil à l’heure de son contacteur.
Il lui tend la main avec affection, les yeux brillant, NaHO lui rend le geste et saisi ses doigts. Ce mini câlin dure quelques secondes, secondes d’amitié sincère.
XeAr exhale, le temps presse, mais il ne peut pas laisser NaHO sur le bas-côté. Il besoin de lui.
- Bon je vais pas te faire l’affront d’un cours magistral. On va faire simple, ‘vulga’.
Tu connais bien la technicité d’un nord’I mais pas assez les connaissances et les us qu’ils ont.
Je vais prendre le temps de t’expliquer, parce que ton aide est vraiment importante.»
NaHO approuve, il voit bien que son ami est sérieux.
- Si tu veux bien on va commencer par ce qu’on sait— en gros— tous les deux.»
Une idée lui vient, il la pose dans l’Hydrotrame. D’un mouvement de poignet et d’une danse de doigts il déploie un Lyril, la projection magique s’épanouie devant lui.
Elle est liée à son chant-signe et à l’intensité de ses propres émotions. XeAr commence à raconter à son ami en y mêlant ses sentiments de manière visuelle.
- Toi, moi tous les p’Aoriiu ou xxsioo, les Jobotaa nous sommes mobiles. On peut se déplacer; je veux dire physiquement.» Des miniatures, un peu caricaturales se cristallisent.
Un nord’I est construit dans de vastes salles.Une cathédrale de chair et de lec, enracinée dans ses chambres abyssales. » Continue didactique XeAr en composant une vague esquisse.
- Oui les lec y interviennent pour la maintenance» Acquiesce NaHO.
Il pointe du doigt une foultitude d’endroits dans le Lyril.
Sur ce XeAr fait fleurir un mini-NaHO vêtu de sa combinaison étanche, elle lui permet de résister à la soupe chimique qui compose le «cerveau» du nord’I.
L’intéressé souris en se mini-voyant et lance un regard complice à son ami et prend la parole:
- En effet cette soupe transporte à l’aide de courants des informations. Et elle charrie aussi des textures qui peuvent composer des amas de matière. Lorsqu’ils s’agglomérent entre eux ça forme des parties «charnues» du cerveau: ce qui est plus proche de ‘synapses’, en gros.» Dit NaHO.
Dans une révérence docte, comme s’il était sur une scène. XeAr approuve, autant la rigueur que sa bionomie pour rendre les choses plus faciles malgré la gravité et l’urgence.
NaHO reprend la parole:
- Ces parties peuvent alors se connecter entres elles pour en former une plus grosse.
Dans ce vaste organisme les lecs aident les nord’Iës un peu comme des gros ‘globules’, fin!»
Dans un geste de complicité une foule apparait autour du mini-NaHO et lui fait un tonnerre d’applaudissement. Tous deux sourient.
- Jusque-là on est OK toi et moi.» Rétorque XeAr les yeux complices.
Chaque nord’I a des interfaces, de différents niveaux, en fonction des besoins, entre les mlrao’eao. Cela dépend aussi de la complexité des rapports nécessaire entre les deux, ainsi qu’un degré d’accréditation.
- Ces interfaces sont un peu comme ‘organes’de communication : des oreilles ou des bouches.
Chaque partie a une certaine autonomie, un peu comme un doigt a son autonomie, ses cellules, sang etc., Cependant, chaque ‘fragment dépend de l’ensemble; de l’organisme dans son entier.» Dit XeAr en étayant ses propos par les tissages illustratifs de son Lyril.
Cette fois-ci c’est NaHO qui applaudit sans moquerie, en mimant des «bravo».
Sans se laisser perturber XeAr continue:
- Les projections Eidolon des nord’Iës sont une manifestation… on va dire «physique» de leur personnalité… hummm… qui nous apparaissent ‘comme si’ elles étaient physiques.» Un peu comme s’il pédalait dans son explication, puis il reprend.
De la même manière qu’il n’y a pas deux Jobotahe semblables, ou des p’Aoriiu; comme toi et moi… hé bien il n’y a pas deux projections de nord’I identique.
Cela s’appelle l’identité, l’individu, noûs … mlrao’eao.» Les mots pénètrent l’eau doucement.
XeAr en nage dans cette explication, ouïes écarquillées, il a l’impression d’être en amphithéâtre. Il replis sa magie, le Lyril s’éteint, sa lumière s’évapore. XeAr prend un tabouret, ainsi qu’une barre d’algue qui traine près de son sac ouvert.
- Tu me dis si je me trompe. Ce que tu essaies de m’expliquer; on sait qu’un nord’I est plantées là où il est né, dans son cocon. Comme des algues qui ne peuvent pas bouger. » Demande NaHO.
- Oui! Super. On est d’accord là-dessus» Répond plein d’enthousiasme XeAr.
- Par contre pour leur Eidolon, c’est là que c’est différent.Lui il peut voyager, en gros. »
- Bravo!» Approuve XeAr et il ajoute:
Sauf qu’un nord’I peut projeter beaucoup d’Eidolon en même temps, comme xxsioo peut suivre plusieurs conversations en simultané, alors que toi et moi non. Mais oui c’est ça.
La grosse différence est là, si je viens chez toi quand tu m’invites ou qu’on a envie de se voir: il y a la simple politesse. Si tu m’ouvres pas, je ne peux pas entrer.
Et je vais pas le faire par effraction.
Pour un nord’I c’est identique à cela près que l’effraction n’est physiquement pas possible.»
- … elles sont plantées au cœur de leur cité et ne peuvent se déplacer…» Continue NaHO content de luien souriant.
Je commence à comprendre où tu m’emmènes. Je t’écoute.» En faisant un geste pour continuer.
- La nord’Iës ne peut pas mentir aux lois de la thaumaturgie. » Insiste XeAr. Il joint ses mains, une tension invisible repousse ses paumes, créant une petite sphère de vide entre ses doigts.
Pour deux nord’I leurs incantations se confrontent. Leurs sorts s’effacent instantanément s’ils ne s’accordent pas. C’est une loi irréfragable. »
NaHO hoche la tête, il s’est assis sur un tabouret, accoudé à la paillasse.
- Donc ? » Voyant où ça les entraine.
- Donc, seule la projection Eidolon peut se ‘déplacer’ dans l’espace.»
- Tu veux dire?» Laisse planer NaHO, sans vraiment prononcer le point d’interrogation.
- … un nord’I ne peut intervenir directement sur le fief d’un autre sans son aide.» Lance XeAr.
- Mais d’autres auraient pourrait l’aider et pénétrer illégalement dans le champ de fetyW?» Pose là NaHO sans vraiment croire à sa question.
Il se tait. Ses yeux scannent les murs. Pensif, puis son regard revient vers son ami. Branchies à vif.
C’est la nord’Iës qui a découvert et inventé la magie.
C’est la loi fondamentale de leur existence.
Si eldmI a réussi à agir ici, c’est que fetyW l’a aidée.
Volontairement. » Laisse tomber XeAr.
L’eau se calme autour de ses ouïes, il sent la fébrilité l’envahir, NaHO le regarde avec douceur.
Il se redresse de son tabouret et glisse doucement dans la pièce, faisant les cents nages.
- Et…» Commence-t-il solennellement.
… sans le consentement, ou au moins l’aide active de fetyW — la nord’I de notre propre fief…» Il poursuit son chemin dans la pièce et son raisonnement dans son esprit à voix haute.
…tous les sorts d’eldmI auraient échoué. La passivité simple, suffit à tout bloquer.» Dans un virage serré près du mur proche de l’entrée.
Cela annihile toute intrication — cantique ; il n’aurait même pas pu faire entrer ce « bigorneau » !
J’ai tout bon? » Demande en conclusion et content de lui NaHO, il se retourne vers XeAr.
- Oui! On va dire oui pour les grandes lignes. C’est bien plus compliqué que ça, mais en si peu de temps, cette vulgarisation suffira bien.» Concède heureux XeAr.
Le silence s’étire, NaHO fixe l’objet posé sur la paillasse, il commence à saisir la gravité de ce que son ami lui partage. Son pouce cesse de battre contre sa cuisse.
Leurs regards se croisent, XeAr a été assez clair. Son ami lec comprend le faix et ce qu’il implique.
XeAr reprend tout en précisant.
- Voilà, tu comprends mieux ?» Sa voix meurt dans le labo.
NaHO encaisse ces nouvelles lois magiques. Il n’y a pas de faille technique.
- En effet, mais pourquoi a-t-elle agit?» Demande NaHO.
- Ça je me le demande…»
NaHO le coupe, cette fois-ci c’est son ami qui ne l’a pas suivi jusqu’au bout dans sa pensée.
Il redresse l’échine, l’ingénieur lec qui connaît les détails technologiques prend le relais:
- Pourquoi a-t-elle agi de la sorte très exactement?» Insiste NaHO pour influencer son ami.
- Mais?» Demande, XeAr sincèrement interloqué. Ses branchies babillent.
L’esprit professionnel de NaHO reprend le dessus:
- En fait tu n’as aucune preuve.» Enfonce l’ingénieur pointant la faille logique et relationnelle.
- Quoi?» Abasourdi. Il manque de s’étouffer. L’eau vacille autour de lui et son esprit aussi.
Là c’est XeAr qui est perdu. Il tend un regard presque désespéré à son ami, pour des explications.
- C’en n’est pas une. Ce que tu as découvert n’est pas en soi une preuve.» Affirme NaHO.
Il lâche ses mots, comme des cailloux qui s’écrasent au fond d’un lagon. Il tend la main vers le myxomycète. Il dépose l’objet entre eux, comme pour mieux défier la thèse.
- Tu m’expliques, je ne comprends plus.» Avoue XeAr les yeux et les ouïes grands ouverts.
- Ce genre de dévoreur tu aurais très bien pu le fabriquer toi-même. En tout cas moi je peux te bricoler un Cheilocrypte — comme celui-là, modifié — assez facilement…»
- Tu veux dire, en faire un qui ‘viendrait’ de… eldmI?» Le coupe XeAr, tout ‘esbranchieffié’.
- …» D’un geste de l’index vers son ami qui signifie ‘tu vois que tu as pigé le truc’.
Puis NaHO ajoute:
- Créer un Cheilocrypte c’est facile, c’est une façon simple de chiffrer des informations.
C’est une forme de stéganographie naturelle et magique, XeAr.
On offusque une information — message ou une formule magique, peu importe —
dans le schéma de croissance d’un coquillage — lignes, couleurs, spires —
ou dans un corail — à l’intérieur de la structure microscopique de son squelette.» Sur une longue suite énumérative, en mimant avec ses mains chacune des techniques.
… ou on peut utiliser…» Laisse-t-il en Suspens.
…au hasard…» Continue NaHO pour laisser planer le mystère qui n’en est pas un.
un myxomycète!Qui aurait pu prédire. » Lâche ainsi NaHO.
C’est efficace et robuste, mais c’est aussi très simple et facile.
Le but c’est justement que ce soit accessible.
Du coup tout le monde peut en faire, donc … n’importe qui. » Termine ainsi l’ingénieur.
XeAr baisse les yeux. Une ombre traverse son regard.
- Alors …» Susurre-t-il du bout des ouïes.
NaHO hoche lentement la tête pour approuver ce long désappointement mutuel.
- Oui! Ça veut dire que, soit c’est un vrai, soit c’est un faux.
Si c’est un vrai, comme tu me l’as expliqué c’est que fetyW l’a aidé.
Si c’est un faux… Qui l’a fait?» Finit laconiquement NaHO.
- Dans tous les cas…» Laisse planer XeAr, sur un ton dépité.
NaHO pose une main sur l’épaule de XeAr.
- fetyW, oui!» Dit NaHO, le regard allumé par la gravité de la situation.
Et tu vas avoir besoin, de mon aide. Bien plus que tu ne le crois.»
XeAr prend une deuxième barre d’algues et une troisième de son sac. Il en tend une à NaHO, qui l’accepte avec un sourire mitigé, mi crispé et s’assoie sur le tabouret à côté de son ami.
Tous les deux grignotent, sans se regarder, sans vraiment regarder nulle part. A la dernière bouchée, sans un mot, ils se regardent avec complicité. L’œil pétillant, l’un l’autre, un grand sourire illumine leurs visages. Chacun a une idée en tête.
- Tu commences.» Lâche XeAr.
- Ok j’ai quelques idées…» Répond joyeusement NaHO.
- On se met au travail, il nous faut aussi un plan.» Avec un air de malice dans la voix.
- On va devoir aller chercher une interface de type A, A°fet (prononcer Afè).
C’est le terminal le plus accessible. C’est facile, je peux le faire rapidement». Dit NaHO.
- Non!» Coupe XeAr.
- Quoinon ?» Demande-t-il?
- Tu es un lec, NaHO. Tu n’es pas un sorcier. Là où je vais, c’est dangereux. Tu me gênerais plus qu’autre chose. Je n’aurai pas le temps de te chaperonner, de m’occuper de l’infiltration et du piratage en même temps. » Le ton n’admet pas de réplique, vibrant de la volonté de protéger son ami. Il plante ses yeux dans le regard qui lui fait face.
- Et si ça tourne mal ?» Argumente pourtant NaHO, sur une longue exhalation des branchies.
- Alors je dégage de là! J’ai des sorts d’exfiltration prévus pour ça; individuel.» Insiste-t-il.
NaHO ne discute plus. Il sait que XeAr a raison.
Ils commencent à s’activer sans un mot ; leurs gestes comblent le silence.
Le plan est de modifier des accréditations que NaHO va recopier et recréer; les hacker!
Elles permettront à XeAr d’accéder aux sites lec, dans lesquels il y a des A°fet dont ils ont besoin.
- Avant ça!» Annonce XeAr. «Il faut isoler le labo.» D’une voix solennelle.
NaHO s’occupe de toutes les interfaces ainsi que des ordinateurs.
Les écrans-polypes se ferment, définitivement, les consoles se figent, l’eau devient presque opaque.
Le laboratoire est maintenant en veille.
XeAr quant à lui sort son matériel de son sac à flanc. Il prépare des enchantements, pour voiler la salle.
Il commence par deux fioles d’Iyzolement, un cocktail qu’il a modifié. Il montre l’exemple et l’ingurgite d’une traite, le goût est sucré et amer.
Il tend la seconde fiole à NaHO.
- Bois. Ça piquera la langue.» L’ingénieur avale.
L’énergie pétille en effet sur sa langue. Ses branchies frémissent. Une fine pellicule d’énergie irise sa peau, la « cage de Faraday » éthérique se s’étend autour de chaque buveur.
- C’est le premier bouclier.» Explique XeAr. « Ça va bloquer l’Hydrapathie, au cas ou… »
XeAr déploie ensuite un champ d’énergie tourbillonnant, il se met à ronronner, un voile au scintillement instable protège maintenant le labo. La pièce est scellée;
- Vorticium en place. Si fetyW veut regarder, il faudra qu’elle déchire le velum.» Continue toujours didactique XeAr à l’intention de son ami.
Il est important qu’il comprenne les enjeux et dans quoi ils s’embarquent, XeAr finit de se préparer.
Il enlève le haut et le bas de ses vêtements de sport qu’il pose sur le bureau. L’eau fraîche effleure son corps et pénètre ses ouïes. Nu, il ouvre sa trousse à sorcellerie et sort un équipement complexe.
NaHO le regarde faire, fasciné et anxieux.
Il y a des dizaines, peut-être des centaines de fioles colorées : des ambres, des verts acides, des rouges sang. Et il continue d’en sortir encore. Un véritable arc-en-ciel d’énergies liquides, son torse pâle reflète la lueur mouvante des fioles qu’il aligne sur le bureau.
- Tu comptes tout utiliser ?» S’inquiète NaHO.
XeAr esquisse un sourire.
- Espérons que non.» Tout en continuant de vider sa trousse à Mirabilité.
Il y a des tubulures, un holster et d’autres équipements. XeAr se tourne vers NaHO.
- Aide-moi s’il te plait. » Demande XeAr, il tend le holster.
NaHO attache les sangles autour de la poitrine et par-dessus l’épaule gauche du sorcier.
Le contact de ses doigts fait frissonner XeAr jusque dans ses branchies.
- Serre un peu plus… là. Parfait.» Tout en ajustant le long de ses côtes.
Puis XeAr prend une boîte, il y enfile des fioles comme des cartouches dans un chargeur.
Clic. Clic. Clic.
Il en met de couleurs différentes et continue de préparer d’autres chargeurs avec des couleurs variées.
D’un geste il fait signe à NaHO de le rejoindre.
- Ce sont des ‘’chargeurs.’’» Explique-t-il — avec les guillemets — en enfilant les fioles dans une boîte métallique, en montrant la manipulation.
Comme des cartouches. Chaque couleur, un sort. Ou un cocktail. Aide-moi, celles-ci, ici.» XeAr désigne des fioles et des chargeurs posés sur la paillasse.
Il les range par couleurs, par séquence.
XeAr indique la manœuvre à NaHO, puis les fioles, variant les teintes et les ordres.
Ils en garnissent beaucoup.
NaHO l’aide, guidé par ses consignes. Séquence de couleurs. Ordre précis.
XeAr laisse son ami finir de remplir les chargeurs restants, pour se consacrer à son holster dans lequel il met sa boîte à sorts; son hapax. Il glisse, ajusté en faisant un bruit de crépitement satisfaisant.
XeAr commence à disposer son attirail de magie.
Il prend une tubulure stérile qu’il branche au holster dans l’hapax.
Sur sa poitrine en dessous du holster, ses doigts courent vers une cicatrice discrète, presque invisible, qui marque sa peau. XeAr la caresse, pensif.
De son matériel à sorcellerie il prend une éponge douce et la passe sur sa cicatrice, pour la nettoyer.
Elle fait apparaître un cathéter, en plastique rouge ponceau, incrusté dans sa chair.
En reposant l’éponge il prend une double seringue étrange.
Il enfonce l’aiguille dans le cathéter, tourne légèrement pour passer un cran et appuie pour la faire entrer.
Un clic sec.
Les ouïes de NaHO sursautent, toujours en train de remplir les chargeurs, un œil sur son ami.
XeAr inhale profondément ses branchies s’épanouissent, ses muscles se bandent… et pousse le double piston d’un coup. L’aiguille ressort dans un bref jet de sang.
NaHO détourne légèrement le regard.
La seringue se remplit d’un nuage rouge, l’aiguille se rétracte et revient boucher le cathéter.
XeAr retire alors l’étrange seringue sans qu’une goutte de sang ne se soit échappée.
Cathéter nettoyé et débouché.
- C’est toujours le moment le plus froid », murmure XeAr, un regard tendre vers NaHO.
Il prend la tubulure de l’hapax pour la brancher sur le cathéter de son propre corps.
Le sang chaud envahit alors le tube translucide.
Le circuit est complet.
L’hapax est branché.
XeAr nettoie sa seringue puis range le reste dans sa trousse à magie.
Il attrape deux chargeurs sur la paillasse et les enclenche dans l’hapax.
Il enfile rapidement le bas d’un vêtement assorti à une sorte de gilet rose balais aux reflets alizarine ; rouge très vif. NaHO s’est assis sur le tabouret et continue de regarder XeAr se préparer.
Le gilet est doublé à l’intérieur par un kelpissage, tissé en lanières de différents kelps.
NaHO toujours attentif perçoit au moins quatre couleurs différentes.
- Ce sont les magies des différentes algues, tissées ensemble qui donne ces reflets changeants.» Dit XeAr pour répondre aux interrogations silencieuses de son ami.
Le tissu scintille d’une couleur Abyssviolin, un noir teinté d’un mystèreux Indigo profond.
- Elles viennent de la flore des Violfosses dans les abysses.» Fait remarquer XeAr tout en faisant jouer le vêtement avec la lumière du labo. Heureux de partager ce moment.
Il caresse tendrement son gilet, l’extérieur, puis commence à s’habiller tout en lui parlant doucement.
- Tu lui parles ?» Demande NaHO par-dessus la paillasse et ses consoles.
- Toujours.»
Il sourit, passe les bras dans les manches et achève de s’habiller.
XeAr ferme en bas, le tissu se resserre autour de lui, souple, chaud.
Il prend au niveau de la poitrine du gilet ouvert, un petit câble d’interface et une tubulure.
Il connecte les deux sur l’hapax.
Les manches, terminées par des mitaines, moulent ses mains sur les trois premiers doigts.
Dans les paumes est dessiné un ovale clair qui palpite.
Le gilet lui colle à la peau, avec de légers renflements le long des bras.
Des filaments s’éveillent comme des pensées: deux tentacules clairs s’enroulent doucement autour de son ventre, sous les évents de ses ouïes. Deux autres se lovent le long de ses cuisses, tièdes et attentifs.
NaHO, resté à la paillasse, il voulait affiner ses hacks. Mais finalement ne fait rien d’autre qu’observer, les yeux brillants, sa voix trahit son émotion:
- Je ne savais pas que tu avais un tel… » Sans trop savoir quoi dire.
- Goéthéurge ? »
- D’accord.» Laisse-t-il tomber simplement.
L’ingénieur le regarde dubitatif, ce mot ne l’avance pas plus.
XeAr sourit devant sa visage curieux, il répond avec tendresse et pédagogie:
- La Goéthéurge c’est un ensemble : La scolasticité théurgie et goétie, l’équilibre d’une magie.
La combinaison, le gilet est un contrepoint cantilène qui permet d’utiliser l’hapax.» Ajoute XeAr.
- Tu le fais exprès‽» (‽ point exclarrogatif) Le somme NaHO, faisant mine d’être furieux.
XeAr rit franchement et entraine son ami dans ce relâchement. Ça leur fait du bien à tous les deux, ils ont encore beaucoup à faire, il faut détendre la pression.
Ils se laissent aller ainsi de longues et précieuses minutes. Le calme retrouvé et la tension relâchée, XeAr invite NaHO à s’installer confortablement. Les explications prendront le temps nécessaire.
- Bien…» Avoue XeAr sincèrement taquin.
C’était pas sympa, promis. J’arrête. En fait cette boîte dans laquelle j’ai mis les différentes fioles à sorts, se dont les chargeurs. Ça, c’est facile tu avais compris.
J’en ai enclenché deux dans l’hapax.» En désignant la boîte lovée dans l’holter.
Nous sommes tous les trois reliés, la Goéthéurge, l’hapax et moi. » Il suit les cathéters, le sien et celui qui est relié au gilet.
NaHO une inhalation suspendue dans ses branchies:
- Tu… tu t’injectes ça directement ?» En relevant le regard, vers XeAr connecté de partout.
- Cette boite — l’hapax— injecte directement dans le sang des sorts ou contres-sorts — qui sont dans les fioles, qui sont dans les chargeurs, que tu m’as aidé àgarnir.
C’est un appui logistique pour les p’Aoriiu.» Continue doctement XeAr.
Il montre l’ovale clair dans la paume de sa mitaine.
- En pressant ici; d’une certaine manière, ça inocule différentes substances ou ça compose des cocktails. Des cocktails ‘simples’ ou plus élaborés.
Je peux composer des Fluctuscripts;
De véritables d’algorithmes d’instructions, des cocktails/micro-cocktails en fonction des différentes conditions du script.» Décrit avec autant de pédagogie possible XeAr.
- Vous avez tous ça?» Demande la voix tremblante de NaHO, mi-admiratif mi-craintif.
- C’est la base. On a au moins un implant en fin de cycles lorsque les étudiants ont le niveau requis.» Approuve doucement XeAr.
Ça en dit moins que ça ne répond à sa question remarque NaHO.
- Ensuite, la combinaison : la Goéthéurge.» Ajoute XeAr en caressant son gilet
Elle assure certaines fonctions de Devisement: des techniques d’accompagnement aux sorts.» Finit de conclure XeAr et arrange la cagoule, dans laquelle il glisse sa natte de cheveux.
Il sent le frisson d’alerte dans la trame du vêtement.
NaHO s’approche par derrière pour l’aider à ajuster les épaules.
XeAr s’en aperçoit.
Trop tard !
XeAr n’a qu’une fraction de seconde. Par reflexe ses mains dessinent une jettatura de densité dans un tourbillon frénétique. Devant NaHO, l’eau se trouble, s’épaissit brusquement sur plus de cinquante centimètres. L’Echinosphère s’expand, la magie se déploie : pas assez rapidement.
Un éclair de panique brûle le regard de XeAr, ses branchies explosent d’oxygène.
De son épaule droite, deux tentacules ont jailli vers le lec et viennent s’enfoncer la bulle protectrice.
L’eau se froisse. La protection oscille, sature.
Ils ralentissement leur mouvement à hauteur de la poitrine de NaHO.
L’eau devient sibylline. La magie s’effondre.
NaHO a devant lui deux tentacules immobilisés mais la bulle ne s’est pas épanouie assez vite.
La puissance des bras a quand même traversée la protection qui oscille.
L’onde de choc percute NaHO en pleine poitrine. L’ingénieur est projeté trois mètres en arrière.
Il s’écrase dans un fauteuil puis se fracasse contre la cloison qui se tord, il gémit en souffrant.
Les deux tentacules sont déjà revenus sur le bras droit de XeAr.
L’Echinosphère commence à peine à se diluer en poussière de lumière.
- Bon sang, NaHO ! » Jure le sorcier, il se précipite.
Il attrape une cape sur le bureau dont il se drape avant d’aller voir son ami.
- Tu vas bien ?» Demande-t-il tremblant, la voix étranglée par l’inquiétude, il a le cœur qui cogne.
NaHO tousse. Sonné. Les yeux vitreux. Les branchies coupées.
- Par les abysses, ne refais jamais ça ! Tu aurais pu y rester !» Gronde XeAr, moitié colère, moitié peur et encore une moitié d’anxiété.
Il s’interrompt. Ferme les yeux.
Puis, doucement, il lance une syllabe Echosylle du bout des lèvres, pour l’aider à se rétablir.
L’eau pulse doucement ; NaHO reprend ses esprits, XeAr lui tend la main pour l’aider à se redresser.
NaHO s’assoit lourdement.
- Mais c’était quoi, ce truc ? » Demande-t-il la voix cassée.
- C’était giifa. » Répond XeAr. Il arrange la cape sur les épaules de son gilet.
NaHO se relève avec l’appui de XeAr.
- XeAr… ton gilet … ton équipement est vivant ?» En balbutiant de douleur et de surprise.
- Nos costumes ne sont pas des vêtements, NaHO. » Murmure-t-il.
- Désolé… Je ne savais pas.» Les côtes et les branchies encore endolories.
- C’est de ma faute… » XeAr lui tend une chaise, sincèrement affligé.
Tiens assied toi.» Et maintenant il lui tend une barre d’algue.
Comment tu vas?» En l’aidant à s’installer sur la chaise.
Mange!» Insiste XeAr en montrant la barre qu’il tient dans sa main.
- Dur mais ça va… mieux que la cloison on dirait.» Il pointe dans la direction puis se décide enfin à croquer dans la nourriture.
NaHO ressent dès la première bouchée l’énergie sous sa langue, un grand soulagement le parcourt. Il regarde l’aliment dans sa main puis XeAr d’un air surpris par ce qu’il mange.
- Laisse-moi voir.» Demande le sorcier en s’approchant, il fait signe de relever son haut.
D’une main NaHO dézippe sa combinaison sous ses ouïes et révèle des côtes bleuies. Un bel hématome. L’ingénieur du regard désigne un tiroir un peu plus loin dans le laboratoire, sous un autre plan de travail. Il tend la main et dans un claquement de doigt il fait apparaitre un shimmera, une petite comète lumineuse et tremblante jaillie dans l’eau. Elle se dirige dans la direction indiquée et forme un brinicle tourbillonnant, en quittant sa main. Lorsque le doigt d’ange de la mort touche le métal, la glace IX qui s’était dessinée en chemin, se vaporise en milliards de milliards de petites bulles qui forment de la vapeur dans l’eau. Le sort mineur a atteint son but. D’un coup de rein XeAr s’y rend, ouvre et découvre un kit médical, il prend le sachet de Biopat et revient soigner NaHO.
Il déchire le premier emballage et applique la pommade bio-réparatrice, elle ne soigne pas instantanément la blessure mais soulage. La main de XeAr émet de petites décharges là où commencent à se reconstruire les tissus, qui ronronnent sous le massage. La peau de NaHO forme une fine pellicule brillante là où le sort a été appliqué. Les ouïes se détendent et la couleur change subtilement. XeAr prend une bande de guérison et applique le patch sous les évents, il colle bien le long des côtes. Il prend soin ni de chatouiller son ami, ni d’appuyer trop fort là où ça fait mal, mais il faut que l’adhésif adhère. Pour finir il passe la main tout le long pour bien appliquer et remet le vêtement en place, il rezippe. NaHO baisse le bras qu’il tient en l’air depuis tout à l’heure, en mangeant sa barre d’énergie avec l’autre main.
- Merci, pour les deux.» La douleur commence à s’en aller.
- Je suis désolé NaHO…» En baissant les yeux, il ramasse le kit et jette les déchets dans la poubelle juste à côté.
NaHO pose sa main sur la sienne, leurs regards se croisent.
- OK!» Dit simplement XeAr, il tremble quand même de culpabilité.
Doucement il retourne au tiroir ranger le reste des Biopat, à leur place avec le kit. Il se tourne:
- Tu es sûr? Que ça va?» redemande XeAr, les branchies inquiètes.
- Elle est sacrément amochée la cloison quand même.» Tente NaHO sur un ton jovial, en jetant un regard dans la direction des dégats.
- Et encore, tu as de la chance qu’elle soit douce.» Approuve XeAr en suivant son ami.
- Encore heureux en effet!» S’esclaffe en riant le blessé, avec une légère pointe aux côtes.
XeAr le regarde préocupé de cette petite grimace dissimulée sous la plaisanterie. Un geste complice:
- C’est quoi exactement?» Demande NaHO en montrant le gilet.
- Ce sont des compagnons. » Précise-t-il, sa main parcourt doucement le tissu alizarine qui frissonne le long de ses doigts.
Le ton de XeAr a changé. Il y a une caresse profonde dans sa voix, un lien affectif palpable qui ressemble à de l’amitié.
- Des animaux ? » NaHO continue de mâcher sa barre d’énergie.
- Pas tout à fait, mais tu peux dire oui pour simplifier. Regarde. »
Il fait glisser délicatement sa paume droite sur la fibre, de l’autre épaule jusqu’au bras. Sous la tendresse le gilet ondule et s’irise de couleurs bioluminescentes qui dansent sur la peau.
- Elle est autonome ? » Demande NaHO, écarquillant les yeux.
Comme un rappel, XeAr lui répond :
- Chaque fois que tu m’as vu en tenue, j’avais ma cape ! On ne tourne le dos à personne, NaHO ! Jamais ! Et giifa me défend dans mes angles morts. Elle réagit avant même que je n’aie conscience du danger. » Il prend de son sac quelques lanières de crabes qu’il tend par-dessus son cou. Le gilet les avale d’un geste naturel — un frisson le parcourt.
XeAr reprend lui aussi son oxygène à pleines branchies. Le temps presse il explique, en resserrant sa ceinture pour stabiliser l’hapax dans son holter :
- La magie n’est pas une formule, NaHO. C’est un écosystème, complexe et fragile, la Goéthéurge; l’hapax — la boite à sort avec les tubulures, les fioles — ‘chargeurs’ — et giifa — le domino. Rapidement le domino ce sont les différentes écoles de magies et! un animal, qu’il lui est représenté. Tous liés. C’est un équilibre délicat et pourtant robuste, elle me protège quand je ne peux pas, l’hapax nous soutiens et moi je porte l’ensemble.»
NaHO secoue la tête, impressionné, le regard fixé sur les lueurs qui s’estompent sous la cape.
- Je n’imaginais pas que la magie était si… vivante, charnelle.»
- Et si riche. Chaque école élève sa propre créature.»
- Combien d’écoles ?» Demande spontanément NaHO, pleins de curiosité.
- Six…» Mais XeAr laisse les points de suspensions dans l’eau.
- Six ? Pour moi, vous vous ressemblez tous…» Dit NaHO, d’un ton navré.
XeAr sourit tendrement.
- Les Loligo — les calmars, brutaux et rapides. — sont les plus répandue.
Les Crabes & Langoustes — robustes, en armure.
Les Raies — fluides, résistantes.
Les Planaires — en colonie, rusées.
Les Méduses — rares, fragiles.
La mienne : Sassaki, l’école des pieuvres.
Et l’école ‘expérimentale’.»
NaHO le reprend :
- Sept? Je croyais que… »
- En fait non, la dernière n’est ‘vraiment’ pas une école. C’est plutôt des membres des qui essayent la magie avec d’autres méthodes et d’autres compagnons. Sans pour autant quitter leur ordre.»
- Je commence à comprendre.» Murmure NaHO.
- Et si j’avais fait partie des Loligo, ça aurait pu très mal finir. Les massues de l’animal auraient brisé mon Vorticium et cette cloison aurait volé en éclats, sous tes os fracassés. ! »
NaHO frissonne, sentant le froid de l’eau sur sa peau. Sa curiosité reprend pourtant le dessus:
- Et… giifa ? C’est son prénom?»
- Elle est toute ma magie. Elle ressent mes peurs. Me protège quand je suis vulnérable.»
Six écoles, six façons différentes de pratiquer la thaumaturgie.
L’ingénieur coupe court à la discussion. L’urgence reprenant ses droits. Il a vite récupéré.
- Assez discuté. Il faut y aller. » Tout en regardant avec inquiétude la cloison tordue, il n’a toujours pas relevé le fauteuil.
NaHO va chercher sur la paillasse les hacks qu’il a préparé. Il attend un petit peu, en retrait.
XeAr demande à son ami de se mettre bien devant lui et de ne pas bouger.Puis il sort de ses affaires deux globes. Tout en parlant à giifa, il soulève doucement la cape des yeux de la pieuvre.
Il pose délicatement la cape et chausse les globes légèrement opaques sur les yeux de sa Goéthéurge.
Ils les clipsent sur sa clavicule dans un grésillement électrique. Avec quelques mouvements des doigts les globes s’obscurcissent, giifa ne voit plus rien.
NaHO relève enfin le fauteuil pour se mettre à travailler, cette fois-ci c’est lui qui va solliciter son ami.
A son tour il va devoir aussi preuve de pédagogie, il y a beaucoup de tâches complexes et peu de temps.
- Tu peux éteindre la lumière, ma belle.» Chuchote doucement XeAr.
Sur son vêtement, l’étreinte devient plus lâche, plus calme.
La pieuvre se détend. Le silence retombe.
Chapitre 22
XeAr quitte le labo et les bras de son ami après un salut chaleureux. Il s’en va en quelques coups de palmes. Il sent son sac à flanc qui pèse, plein d’outils pour atteindre l’objectif: une interface A°fet.
Dans le silence de l’eau, il murmure à sa Goéthéurge:
- Chut… on y va, ma belle.» Elle change doucement de couleur pour s’assombrir.
giifa réagit sous la caresse et déploie sa capacité mimesisquatique en modifiant sa peau.
Son corps ondule, change de texture et commence à émettre des motifs lumineux.
Ses chromatophores palpitent, les cellules pivotent, les motifs s’enroulent en spirales mauves.
Des pigments violets de plus en plus profond apparaissentdans un violumine intense.
Ce violet est si dense qu’il semble avaler la lumière, fusionnant leur silhouette avec l’ombre.
NaHO, resté sur le seuil a du mal à les voir maintenant tellement le violet est profond, il émet sa propre « lumière noire ».
- Ça va, nous avons disparu. » Dit XeAr le regard par-dessus son épaule en direction de son ami.
NaHO essaye une dernière fois, il ne distingue plus le halo de son compagnon, effacé dans la pénombre.
Il hoche la tête, tourne les talons, rentre au labo sous le chuintement de la floraille. Il s’y enferme en scellant l’entrée, ramasse ses affaires et son contacteur qu’il manipule d’un air embarrassé.
XeAr fonce à travers les couloirs dans la direction que lui a indiqué son ami. Le cœur tambourine dans sa cage thoracique. La nuit est bien avancée et ils se fondent dans l’obscurité de la sorgue.
Les courants des couloirs lui glissent sur les flancs. La nuit aquatique respire autour d’eux.
Il n’entend personne, mais la tension de la mission pèse dans l’eau ambiante. Elle lui semble plus dense, chargée par l’enjeu, elle vibre d’une tension sourde. Ils continuent de nager à travers la cité.
Faisant attention à chaque mouvement.
Ils glissent entre les parois, en alerte au moindre frémissement de courant.
Au moindre bruit, à toutes les silhouettes au loin.
Soudain, une lueur. Une présence.
Ils se réfugient dans un renfoncement.
D’une danse des doigts il dessine un joli aquaglyphe et les globes giifa s’éclaircissent. Ses yeux s’allument d’une clarté soudaine, instantanément elle répond. Sa peau épouse aussitôt la teinte du mur et imite le relief granuleux de la paroi.
Ils se fondent tous deux dans le racoin, deux ombres, deux battements, quatre cœurs suspendus.
Le p’Aoriiu, aux couleurs vives, passe à peine à un bras des chromatophores de giifa.
Si près que XeAr sent la pression de son sillage et sa chaleur. Pas un frisson, pas une bulle, lui ne s’est rendu compte de rien.
Un moment.
Encore…
L’odeur de l’Aquasphère est lourde, mais ils repartent dès que possible.
Ils vérifient trois fois avant de se remettre en route.
Le sol monte, leur chemin grimpe et XeAr doit ralentir. Les courants dansent autour de lui.
- On est arrivé à destination.» Murmure Xear, en caressant sa domino.
giifa ondule et frémis, pleine d’impatience, elle sait, elle sent ce qu’ils vont faire.
Devant lui, un technicien d’escalresses va dans la même direction. Facilement reconnaissable à ses couleurs émeraude, il pousse un taujh’tu d’entretien. (Prononcer tortue)
XeAr reste à une distance prudente.
Le gros chariot container, de la même couleur contient tout ce qu’il faut pour des escalresses, sûrement.
XeAr lève les yeux. Une corniche.
Il s’y glisse, silencieux comme un souffle, tapis au plafond, retenant l’eau dans ses branchies.
Le technicien arrive devant l’immense périanthe d’un portail où un autre p’Aoriiu est en faction.
Le garde est impressionnant: uniforme saphir renforcé, des palmes de chasse et sérieusement armé.
Il a son flanc gauche un arpon au fourreau et un harpon en bandoulière dans le dos, pointe vers le sol.
Le technicien s’approche, sort de son sac un identifieur.
Il le tend.
Le garde le prend, et l’approche de l’analyseur, puis il fait signe au technicien d’avancer.
Aussitôt une grande méduse —cuisse de nympheet céleste — lance ses longs tentacules fins comme des fils d’argent. La sentinelle descend, se dirige au-dessus de sa proie et commence à l’entourer.
Le nautilon se déploie pour l’envelopper totalement puis… disparaît.
XeAr frissonne en silence sous les pulsations de giifa.
Un souffle d’électricité crépite dans l’eau.
L’analyse est finie.
Le garde hoche la tête et rend l’identifieur, la corole et le calice du sas s’éclosent.
Le technicien met la main à son taujh’tu et passe.
XeAr inhale une eau fraîche à travers ses branchies.
Il fait un aquaglyphe de ses doigts et tendrement il murmure quelques mots d’un Lumireve poétique.
Au creux de sa main, la lumière douce onirique apaise et dissipe le stress de sa Goéthéurge.
Une légère bioluminescence parcourt les émotions de sa compagne qui sort de sa torpeur.
Maintenant qu’elle est réconfortée et l’esprit ouvert, complètement sortie de son sommeil; ‘‘on peut y aller’’, comme une pensée unique.
Il se laisse choir tout en lançant une nouvelle incantation qui rend l’eau plus douce et agréable à filtrer.
L’Ondrys procure un sentiment de flottement serein.
Ce n’est pas uniquement pour giifa, c’est pour tous les deux.
XeAr chuchote à sa tenue qui devient jade vif, vacille et les chromatophores se stabilisent.
- Doucement, ma belle. » giifa arbore maintenant un vert profond, un beau vert émeraude, la couleur du technicien.
Il se lance dans la direction du portail, le corps droit, tout en faisant de grands gestes au garde.
Dans son salut, il dissimule le script magique d’un Hydroglyphe.
Il s’approche tout en finissant de signer le sort du bout des doigts.
- Excusez-moi, je suis son apprenti…» S’exclame XeAr et dans sa voix se mêle à un Echo-Comp.
Il désigne le technicien, pendant que les des fragments du sortilège pénètrent sa cible et commencent à tresser une harmonie familière. XeAr vient de projeter dans l’esprit du garde un tissu de souvenirs réconfortants et factices.
L’enchantement glisse et commence à entrelacer la vérité et le confort de l’illusion.
L’eau vibre, tiède, XeAr masque la magie subtile par son stress réel.
Il l’amplifie et le détourne à son usage:
- Je suis en retard, si je ne rejoins pas mon référent…» XeAr laisse les points de suspensions volontairement, pour suggérer les ennuis qu’il pourrait avoir s’il était retenu.
L’algorithme du charme tricote des résidus mnésiques, projetant des scènes, des sensations; agréables, mais temporaires, il manipule la perception de la réalité.
Le garde, perplexe, hésite, ses yeux se voilent. Ses branchies ralentissent. L’illusion prend racine, tisse un confort fugace.
Il regarde XeAr attentivement, influencé par la trame de l’Echo-Comp, il croit en la réprimande et acquiesce bienveillant. Le sort fait son œuvre, compresse le doute, laisse place à un consentement débonnaire. Finalement, il acquiesce.
Il fait signe à XeAr de passer alors que le sas commence à se replier et la jettatura à se dissiper.
XeAr s’engouffre à l’intérieur.
Sans que le garde n’ait activé la méduse chironex du nautilon ni vérifier son accréditation.
Il y est.
Presque en sécurité.
Par précaution XeAr lance un léger Ondrys, avant le scellement complet des tépales; pour le garde — léger, comme un remerciement.
Ça va le conforter et le réconforter dans sa décision de l’avoir laissé passer
Apaisé et serein, le garde continue sa faction.
XeAr encore nerveux, desserre doucement sa main crispée dans laquelle il protégeait son glaucus .
Juste au cas où la ruse n’ait pas fonctionné.
Son cœur cogne encore.
Le dragon bleu palpite comme une promesse de foudre.
- Pas ce soir, mon beau. » Exhale-t-il.
Il range rapidement le mignon petit mollusque nudibranche, dans son sac à flanc.
Soulagé. Pas besoin, pas cette fois.
XeAr préfère ça, plutôt que de paralyser le venin foudroyant de la méduse en la faisant dévorer par son glaucus. Puis d’être obligé de s’occuper du garde… tout va bien. Pas de violence.
Il est dedans à présent. Il exhale en même temps que giifa dans une grande goulée d’eau tiède.
Où est passé le technicien?
Il le repère un peu plus loin, qui se dirige vers des escalresses.
XeAr tourne dans le sens opposé et fait reprendre à giifa la couleur sombre du violumine.
Ils parcourent les couloirs et les allées en se faisant discrets, ils débouchent sur un grand hall.
Ici, l’espace explose : plusieurs centaines de mètres de vide aquatique où la lumière se répand en nappes liquides. Du plafond tombent des stalactites qui rejoignent des stalagmites qui montent du sol, autant d’escalresses qui mène à différents étages. Il y en a plusieurs dizaines pour autant qu’il peut voir devant lui et aussi loin que la perspective le permet.
Il faut se repérer.
Selon le plan de NaHO, XeAr doit se rendre vers la droite.
Il se fige.
Une silhouette qui bloque le passage.
Il aperçoit quelqu’un près d’une escalresse là où doit se rendre, il y a aussi un grand taujh’tu. (Prononcer tortue) Un atechpprivoiseur, plongé jusqu’au buste à l’intérieur, il en sort des algues et différents planctons. (Prononcer atekrivoizeur). Il distribue la nourriture pour l’escalresse tout en vérifiant patiemment que la colonie est bien installée dans son tube.
XeAr observe les deux créatures, entortillées en une tresse délicate qui part en colimaçon.
D’une main, le soigneur les caresse et leur parle doucement en faisant glisser la nourriture le long des zoïdes. De l’autre, il flatte la coquille douce et agréable d’un des tubes, en l’inspectant minutieusement.
Les aliments se répandent le long des milliers de cils bioluminescents, les céphalocrests de l’escalresse reconnaissante s’animent. Ils illuminent l’atechpprivoiseur, deux belles couleurs, un rose et bleu noctiluint selon leur fonction, monter ou descendre.
XeAr hésite.
Cela n’arrange pas ses affaires, il doit passer par là.
Finalement, il s’approche prudemment, s’effaçant derrière le relief de chaque colonne vivante.
Il se faufile d’escalresse en escalresse, profitant du couvert qu’elles lui offrent et utilisant leurs ombres.
Assez prés maintenant, il entend l’atechpprivoiseur chanter une douce Branchea qui rassure l’escalresse. Les cils dansent en cadence sur cet air gai et attendrissant.
XeAr sent l’eau tiédir autour de lui, chargée par les vibrations harmoniques qui émanent des ouïes du soigneur. Le chant cantique tranquillise et calme l’escalresse.
Les branchiospines du chanteur trémulent pour créer une jolie symphonie, capable d’apaiser les tensions, de consoler les douleurs et favoriser l’empathie. Ses branchies s’étirent en jolies couleurs iridescentes.
giifa frissonne. Ses chromatophores virent au gris pâle et ramènent XeAr à sa mission.
Sur la gauche il y a un acsésseur.
XeAr pourrait s’en servir pour monter d’une dizaine d’étages
Puis redescendre avec des escalresses.
L’atechpprivoiseur arrête lentement le cantique de sa Branchea.
Il finit de chanter, tourne la tête et répond à quelqu’un.
XeAr regarde dans la direction. Il ne l’avait pas vu, mais derrière il y a encore une escalresse.
Il se risque un coup d’œil et un sort. Le silocéan masque sa présence, sa silhouette vacille.
Il regarde mieux, maintenant que le sort a apaisé les esprits à l’entour.
L’atechpprivoiseur s’adresse à un dompt’tcheur qui est près d’un acsésseur. (Prononcer dompkteur)
Il a l’air souffrant et le dompt’tcheur a besoin d’aide.
L’acsésseur se débat, ils n’arrivent pas à déconnecter les interfaces électroniques.
Ils risquent de lui faire mal. La créature lutte, ses tissus se contractent dans un spasme de douleur que XeAr perçoit jusque dans ses ouïes. La symbiose refuse de lâcher prise.
Les deux p’Aoriiu commencent à entamer un chant puissant en basse qui fait frémir l’eau environnante.
Sous l’effet du Coranth, giifa perd un instant sa couleur.
Le Chant de réconfort corallien a perturbé la pieuvre.
Les vibrations destinées à l’acsésseur pénètrent les tissus, apaisant la douleur physique et émotionnelle.
Cette chaleur voluptueuse et enveloppante envahit aussi giifa et XeAr.
XeAr ressent également l’hymne de guérison, il est palpable comme une caresse et pénètre ses muscles.
Le chœur lénifiant et profond aide l’acsésseur à aller mieux, il retrouve déjà sa sérénité et ses douleurs se dissolvent dans les ondes d’eau.
Apaisé, son biote va pouvoir entamer sa régénération naturellement.
XeAr compose un cocktail pour ramener sa Goéthéurge. En quelques secondes, l’injection agit.
De son côté l’acsésseur se calme, un des deux p’Aoriiu a pu lui donner un sédatif dissimulé dans une boulette d’algue. Ils commencent à inspecter de plus près.
XeAr observe, ému malgré lui, il retient un soupir, et giifa approuve.
Un frisson de chaleur remonte le long de son bras. Il sent la tranquillité redescendre en lui.
C’est le moment.
XeAr profite de la diversion pour se glisser dans l’escalresse la plus proche.
L’eau palpite autour de lui, chaude, vivante.
Il ferme un instant les yeux pour sentir le courant l’emporter vers l’étage supérieur.
XeAr débouche dans un vestibule qui fait la transition entre l’extérieur et l’intérieur.
Il repère la direction dans laquelle il doit aller, il fonce sous le narthex.
Le portique est richement décoré d’une multitude de sculptures et il n’a pas le temps de les honorer du regard. Le passage disparait déjà derrière lui.
A l’intérieur, l’eau chuchote — comme si les pierres respiraient.
Il n’a pas le temps.
XeAr se dirige vers la prochaine escalresse, il a plusieurs niveaux à parcourir.
Il se laisse happer par les zoïdes doux et agréables, il sent sa peau vibrer contre son flanc.
Douceur. Appel.
Il s’élève, les céphalocrests l’emmènent, leurs tentacules souples scintillent tout de bleu pendant toute la montée. Une caresse bioluminescente suit son corps, il esquive plusieurs sorties. Il continue de se laisser porter par le tube avant qu’il ne débouche quelques étages plus haut. Enfin à destination.
L’espace s’ouvre — vaste, silencieux. Un courant froid l’accueille.
Il s’enfonce dans les entrailles sinueuses de la nef.
Il nage avec vigueur et prudence, l’eau fraiche coule le long de ses branchies. Il sent sur sa peau giifa qui se contracte un peu, en quête de chaleur corporelle. Il sourit, chaque travée l’éloigne toujours plus de la sortie. Il atteint le premier des intertransepts et ralentit, le doute battant le rappelle dans son esprit.
Il cherche le repère de NaHO.
- OK transept numéro un !J’y suis. » Murmure-t-il. Tout en vérifiant autour de lui et comme pour se convaincre d’avancer.
Il flotte au milieu de cet espace d’un anthracite intense, la teinte est lourde, elle bascule doucement dans un grenat très profond. Presque sang. L’obscurité pèse sur son regard.
L’eau elle-même semble avoir changé de densité, elle parait plus lourde dans ses ouïes, pourtant il ne peine pas à filtrer. Les collatéraux eux aussi apparaissent différents: la couleur mais pas seulement, l’architecture aussi, subtilement, nuancée.
Devant lui les deux premiers intertransepts sont d’un bleu turquoise reposant. La nef continue encore et juste après il distingue une autre couleur acajou. XeAr ne voit pas plus loin que ce quatrième intertransept, sincèrement inquiet.
- On y est!» Dit XeAr tout en caressant giifa, elle répond en frémissant.
Qui rassure qui?
- Gauche, puis sept droits et puis gauche à nouveau, c’est ça?» Il se retourne un instant.
Ils virent à gaucheet reprennent tous les deux leur chemin dans une nage gracile et silencieuse. Ils pénètrent plus en profondeur, ses palmes coupent l’eau sans bruit, l’infiltration resserre son étau.
Ici, XeAr se rend compte que, dans cette nouvelle nef serpentueuse, le décor change de nature. Les collatéraux sont vraiment différents maintenant. Ce n’est pas que la couleur.
Au fur et à mesure que les intertransepts passent, et défilent ça devient flagrant.
A gauche il y a de petits bureaux ouverts, déserts, consoles endormies; à droite il y a des espaces clos malgré une belle ouverture vitrée et aérée.
Il avance dans le transept.
Tout au fond il aperçoit, sous une voute de pierre écrue, une grande floraille bardée d’acier et d’un grand heurtoir. La floraille est loin, à plusieurs intertransepts, très loin, des dizaines de mètres.
Ce n’est pas là qu’il doit se rendre. giifa et lui doivent s’arrêter bien avant de l’atteindre.
Tout le long de la nef; à gauche jusqu’à la grande floraille d’acier, tous les transepts du vaisseau sont scellés. Et à droite par contre, plusieurs accès, des arches sans florailles, ouvrent sur de nouveaux narthex. Il compte: Une, deux, trois, quatre, cinq, six… septième arche.
L’envie d’utiliser un Souffdes Courants Lointains, lui traverse l’esprit, tentant mais il se ravise.
Le remous de la force des courants qui le propulserait instantanément au fond déclenchera une alarme. Trop bruyant. Trop visible. Il va y aller à la nage, rapidement, et ça sera bien suffisant.
Rester discret.
XeAr s’engouffre sous ce septième narthex, en restant au plus près possible du plafond.
L’eau danse et chantonne, insipide mais pas froide sur sa peau.
Il rase la voûte du long boyau, sans lumière, triste et sombre. Il débouche sous un narthex, à nouveau.
Il pénètre de plus en plus profondément dans la nef. Il repère une nouvelle fois la direction dans laquelle il doit aller et s’y dirige. Après plusieurs travées, il arrive à destination de cinq intertransepts.
- Il a dit quoi maintenant NaHO?» Demande XeAr à giifa, qui répond en palpitant sur sa peau.
Sur ses bras la domino fait luire le violumine de leur camouflage.
Le troisième.
XeAr maintient son cap et sa motivation. Il a quand même un peu peur et il est anxieux. Il crispe involontairement sa mâchoire et giifa se love contre lui.
Là aussi les collatéraux sont différents, mais il n’arrive pas à dire quoi d’autre que les couleurs, tout à l’heure ils étaient incarnadins. Maintenant il rencontre un parme reposant qui l’envahi de plénitude.
Aux deuxièmes intertransepts la couleur change encore: tangerine électrique.
La nef continue troublante, il distingue un orpiment très vif au troisième intertransept.
Le quatrième collatéral est d’un gris triste dorian qui semble avaler la lumière et XeAr ne voit pas le dernier. Il n’est pas bien sûr de distinguer un cinquième intertransept, comme si la clarté se brisait.
Etrange, XeAr en frissonne, la pieuvre se blotti contre lui, exhalant à l’unisson une eau dense.
Trois et puis droite a dit NaHO.
Ensemble ils se précipitent plein de courage et de détermination. Tout l’espace vibre d’une pulsation lointaine, sourde. L’inquiétude coule sur lui sans le désorienter. Il arrive à sa nouvelle destination. Et de trois, c’est ça! Il tourne dans un virage sec à droite, un peu rageur sous une arche orpiment.
Nouveau décor de méandres. Si c’était encore possible, l’eau a moins de goût, rien sur le bout de sa langue. Ses branchies filtrent, simplement, sans rien ressentir que les molécules rudimentaires. Tout du long de cette allée flexueuse les collatéraux sont encore plus marqués par la différence.
Celui de gauche nimbé d’un gris ardoise, n’accueille que des banquettes et des petites tables.
Pour discuter ou lire ou les deux.
A droite le collatéral envahi d’un jaune doré est entièrement cloitré.
Il n’y a rien, juste des florailles scellées.
Elles ont des formes de polygones étranges et sont espacées irrégulièrement…
XeAr s’avance dans le transept. L’eau pénètre lourdement dans ses branchies. Vraiment insipide.
Au fond sous un linteau de métal, il y a une floraille d’un seul bloc: noir d’aniline.
Comme tout à l’heure celle-ci est à plusieurs dizaines de mètres de distance.
Lointaine, ou peut-être plus petite. Les proportions semblent jouer avec sa perception.
Peu importe, c’est pas ici qu’il doit se rendre.
Il continue encore, giifa ondoie en arrivant à destination, nouvel intertransept.
Quelque chose. Un friselis? Ils ont un unique soubresaut de surprise, de peur, une intuition.
C’est pas à gauche.
D’un seul bloc ils pivotent à droite. Le regarde de XeAr plonge dans une série de floraille espacées régulièrement jusqu’à celle du fond. La première baignée dans un bel albâtre tendre puis, chacune se dégrade jusqu’au noir d’aniline de la dernière.
Le contrepoint cantilène et le porte domino frémissent tous les deux dans un même mouvement. XeAr sent sur sa colonne vertébrale remonter quelque chose. Et ce ne sont pas les pulsations affolées de giifa.
Sa vue se noie dans la pénombre qui s’enfonce devant lui et qui précipite les éclats de lumière au sol. Ses branchies sont englouties d’une eau sombre et morne qui immerge tout son être et giifa.
C’est le point de non-retour.
NaHO a dit… tout au fond… à gauche… avant-dernier sas…
- Okay…» La pensée flotte dans l’eau, comme un doute.
XeAr se dirige plein de méfiance vers cet avant dernier passage.
L’Hydrosphère vibre doucement — une pulsation lointaine. Il nage avec prudence, inspectant tout.
Enfin!
Il arrive au point de sécurité.
Sa main plonge dans son sac à flanc et sort le passe qu’ils ont modifié avec NaHO.
Tout en murmurant XeAr tend le passe-neurohEal, quand il l’approche, les capteurs ont une sensation de picotement. XeAr les ressent également au bout de ses doigts, il sourit, c’est bon signe.
Les senseurs biométriques viennent d’être réinitialisés.
Le passe modifié envoie une vague d’information – une restauration neuro-sensible. Le verrou reçoit deux impulsions. La première impulsion frappe un dysfonctionnement imaginaire. Le tissu frémit, hésite. La seconde vague le persuade d’une ‘guérison’ factice : tout va bien. Le champ neural vacille et se désactive sans dommage.
Il est dans un état neutre et se détend.
XeAr observe, fasciné, les fibres noueuses de l’organisme bio-ingénieré qui se détendent calmement.
L’ensemble tissulaire du Neuroseal — intégré au cadre de la floraille— se relâche.
Les filaments entrelacés qui scellent l’accès libèrent le passage.
Le réseau neuronal ne détecte pas la moindre tentative de forçage.
Les indicateurs biométriques s’illuminent brièvement.
La signature est identifiée comme «spécifique et normale ».
Le joint étanche et impénétrable se relâche.
La floraille s’ouvre sans surprise.
Le tissu vivant se relaxe, abusé, croyant réparer un dommage imaginaire au lieu de céder à un intrus.
- Parfois pour pirater un truc le plus simple c’est de pas le pirater.
C’est de lui laisser croire qu’il fait son boulot et qu’il continue de le faire.» Lui a dit NaHO.
XeAr se décontrate enfin, un peu. Un peu seulement, sans sourire, toujours vigilant.
Le Neuroseal libère finalement une double floraille blindée qui s’ouvre deux fois en trois tépales.
La première éclot sans un bruit à l’extérieur, sur les deux côtés et par le haut.
La seconde, fait pivoter ses trois tépales renforcés de gauche à droite en faisant un ballet. Ils se recourbent vers l’intérieur de la pièce et se bloquent.
XeAR s’engouffre avec hâte tout en rangeant le neurohEal dans son sac à flanc.
Il entre, se fige et il observe.
L’eau pique légèrement. Une note acidulée sur la pointe de sa langue, rien de plus et toujours insipide.
La salle est vaste, nue, presque trop calme, elle aussi neutre.
En son centre il y a une grande estrade et en son milieu un socle massif enfoncé dans le sol. Une simple marche pour y accéder. Tout autour de la salle il y a différentes interfaces, pour la plupart des consoles avec des écrans-polypes rétractés. Tout est endormis, monotone.
XeAr se propulse vers le grand socle dans lequel il va trouver l’interface A°fet.
Rien.
XeAr se penche, il examine, il oscule avec attention et revérifie.
Le socle et vide. Un trou béant avec des câbles, des tuyaux qui en sortent. Une odeur métallique âpre agresse ses narine, l’ozone claire envahie ses ouïes et mécontente giifa.
Une douzaine de caches-boulons couvrent les points d’ancrages. Au centre du socle l’interface A°fet n’est pas là. Elle est entièrement démontée, ou bien on est en train de la remonter.
- Ah!» S’exclame XeAr.
Le son lui échappe, sa voix résonne. Il tend la main. Cherche encore. Espère.
Son cœur se serre.
Mais non.
Sa main gauche plonge dans son sac à flanc. Ses doigts se referment sur son escargophone et ressortent avec une magnifique muricidae, polie par l’eau et le temps. Discrète et de petite taille.
XeAr caresse doucement le peigne de Vénus avec sa main droite, en signant des passes magiques.
Au-dessus de la coquille, l’hologramme-solide d’un cadran Glynx fleuri en cercles de lumière.
La projection commence à s’agrémenter de huit trous avec huit symboles différents, un par trou.
XeAr met son index dans le troisième, sous la pression les sept autres symboles gravitent et se métamorphosent à mesure que le doigt s’enfonce. Satisfait XeAr fait pivoter le cadran et compose le premier symbole. Il relâche, les symboles reprennent leurs positions.
Il compose le deuxième symbole au premier trou. Une fois qui obtient sept symboles alignés comme il le souhaite, il colle l’escargophone à son oreille.
NaHO répond.
XeAr efface le Glynx.
Il plaque le pied de la coquille de la muricidae sur sa mâchoire – directement sur son ATM gauche.
La muricidae couvre toute la joue de son superbe peigne, juste sous l’oreille. Le froid du calcaire irradie dans son os d’une vibration douce:
- XeAr?» Demande son ami.
La voix de NaHO se propage dans son Articulation Temporo-Mandibulaire et résonne dans son crâne.
- NaHO, il n’y a pas d’interface.» Répond XeAr.
- Ah!»
- Oui…» Approuve XeAr «c’est ce que j’ai dit.» Ajoute-t-il
- D’accord…» Un silence s’installe, troublé par le bourdonnement du sortilège.
- Elle est démontée ou ils sont en train de la remonter je ne sais pas au juste…»
- Ça ira, pas de soucis! Je t’ai envoyé par-là exprès car il trois interfaces assez proches.» Lâche plein d’entousiame NaHO.
- Oookay» Répond XeAr ravi que son ami était aussi prévoyant et sent ses épaules se relâcher.
- Normalement il y en a une tout près de toi et une troisième un peu plus loin.»
- Dis-moi?»
- Tu fais demi-tour à la croisée des transepts. Tu reviens en arrière mais au lieu de tourner à droite, tu continues au bout. Jusqu’au dernier puis à gauche tout au fond. Pas à droite ni à gauche; floraille du fond.»
- D’aaaccord.» Répond XeAr.
Il caresse les pointes de l’escargophone. Une mélancolie soudaine lui serre la poitrine.
- Au fait …» Demande sans point d’interrogation NaHO.
- Oui?»
- C’est vraiment génial ces escargophonesj’aime beaucoup, pourquoi on n’a pas ça, l’ostéophonie c’est bien plus pratique que les contacteurs.»
- Ne t’y attache pas… à cette conduction osseuse magique.» Répond XeAr.
La coquille pulse un peu moins fort contre sa joue.
- Pourquoi?»
- Ils sont enchantés… mon sort ne va pas durer.»
- Qu’est-ce que ça veut dire?»
- Ça veut dire que tu vas oublier que ça existe, désolé…» Dit tristement XeAr.
Un silence.
- Oh…»
Le regret de NaHO traverse l’os de la mâchoire de XeAr, puis;
- Dommage mais grapave. Allez fonce on a des trucs à faire.» Répond mi-déçu NaHo.
- J’suis vraiment désolé…»
Mais NaHO le coupe;
- …t’inquiète. Ça va durer assez longtemps pour ce qu’on a à faire?»
- Oui, mais…»
- Fonce, à tout de suite» Conclu NaHO.
- Ok mais, j’ai pas pu voir le bout du cinquième intertransept, c’est tout au bout okay?»
NaHO a déjà raccroché.
La vibration s’éteinte, le lien se dissout, la coquille redevient froide, éteinte. XeAr sourit malgré lui et range son escargophone au fond de son sac.
Le silence qui suit est lourd. Une acidité métallique gratte le fond de la gorge.
Un coup de rein nerveux, il fait un salto arrière et se dirige vers la sortie. Il revient le long de son chemin et passe sous le narthex de tout à l’heure; orpiment vif. A gauche il retrouve le parme qui l’avait apaisé à l’aller. Sûr de la direction il continu à franchir les collatéraux. Il arrive à l’intertransept au tangerine électrique qui lui pique les branchies, ce n’est pas de l’ozone, autre chose. giifa ne semble pas apprécier non plus, elle manifeste son mécontentement en exhalant avec vigueur. Ils passent les collatéraux dorian leurs ombres disparaissent avec leur motivation. Un peu démoralisé, il continue d’avancer dans le intertransept et fini par le franchir avec joie. La lumière aussi revient.
Là, l’eau change de nature.
Devant lui de part et d’autre un cinquième collatéral d’un noir profond, un noir Soulage. Tout comme l’eau qui s’infiltre dans ses branchies. D’un noir si profond, si texturé, qui racle les capillaires de ses lamelles branchiales. Si lourd qu’il semble avoir du poids sur les opercules de ses ouïes.
Ce n’est pas une absence de lumière comme le noir sombre Dudujin qu’il vient de passer, là c’est une présence obscure; comme la couleur du fond de l’océan – dense et oppressante.
Pourtant il le trouve quand même très joli ce noir abyssal.
XeAr distingue un sixième intertransept mais ne voit pas au-delà.
Il a dit quoi NaHO?
- Tu continues jusqu’au dernier puis à gauche tout au fond.» Bon… «je continue» Se dit XeAr.
Il s’enfonce dans le vaisseau parmi les ténèbres liquides, il pénètre dans ce noir ‘obscur’ des méandres de la nef. Ce noir que jette les bas-côtés opaques le long de son chemin. Ce noir qui envahi tout.
XeAr nage et avance avec l’impression de progresser sans fin.
Une teinte lourde, dense, qui englouti toute lumière.
Il continue, lentement. L’eau semble visqueuse le long de ses palmes.
Chaque mouvement soulève un voile de sombreur aqueux.
Dense. Lourd. Oppressant.
Il nage. L’eau noircit.
Sans but. L’eau se durcit.
Pris dans un abime qui avale sa progression. L’eau se roidi.
L’impression encore d’avancer sans fin, dans un rêve où la direction n’existe plus.
Il arrive tout au bout. Enfin.
Une abside bien ordonnée termine le transept.
Elle est arrondie, avec une forme bien régulière qui donne des ouvertures à l’extrémité du chevet.
L’Hydrosphère, elle aussi, est arrondie, plus fluide, plus souple qui glissent dans ses ouïes.
Au chevet de l’abside cinq vitraux en ogive, de tailles différentes et répartis de manière inéquitable. XeAr perçoit des dessins chamarrés, sur les vitraux, qui changent doucement.
Il observe plus près, ce ne sont pas des verres inertes, mais des milliers de pièces qui ondulent et se déplacent avec grâce et patience. Ils rampent et ils glissent. La couleur de l’ensemble mute, la couleur de chaque pièce change, mais aussi leur taille et leur place. Certaines disparaissent et rapetissent en une danse organique, d’autres apparaissent dans une lumière discrète.
XeAr est charmé, hypnotisé il sent à peine giifa contre sa peau.
Les cinq vitraux projettent leur lueur envoutante au chœur de l’abside mais s’arrête au front du transept.
Net.
XeAr à l’impression qu’ils respectent l’éclairage du noir Soulage qui provient des collatéraux.
Il est happé par cette myriade de petits éléments comme une coloration de Gram en plein mouvement.
Il admire les couleurs qui glissent comme du sable vivant. L’eau à travers ses ouïes est douce.
Ses branchies filtrent cette eau enivrante qui a maintenant un goût de nectar et de vieux souvenirs.
Ça bouge et ça change de formes dans tous les sens.
Il est suspendu, fasciné. Le monde extérieur s’efface.
Un instant, il oublie pourquoi il est venu.
Une pression brusque contre son flanc le fait tressaillir.
giifa vascularise et contracte ses muscles contre le corps de XeAr, un câlin tendre, pas un reproche.
- Concentration!» Murmure-t-il entre ses dents.
Il ferme les paupières. Un battement. Une seconde. Deux battements. Puis rouvre.
NaHO vient de lui dire à gauche puis tout au fond.
- … puis à gauche tout au fond. Pas à droite ni à gauche; floraille du fond: On y est!» Dit-il en sortant de sa rêverie.
Il reprend sa route, dans un virage doux du bassin, il détourne le regard des vitraux. Enfin.
L’eau a un petit goût étrange qu’il n’arrive pas à déterminer.
Il se tourne vers la gauche pour se diriger dans la direction que lui a indiqué son ami…
Soudain!
Deux tentacules puissants surgissent à droite, claquent contre la paroi, interdisant la route.
giifa s’accroche à l’angle de l’abside retenant brutalement XeAr dans sa course.
Elle l’empêche de pénétrer plus en avant dans le transept.
- Que se passe-t-il ma douce? C’est la bonne direction.»
NaHO m’a dit de tourner à gauche et on est bien tout au bout» Répète-t-il une nouvelle fois.
Que t’arrive-t-il?» Demande XeAr tout en caressant sa Goéthéurge pour la rassurer, ses doigts ne rencontrent qu’une texture rigide, pétrifiée.
giifa est profondément perturbée. Ses ventouses solidement ancrées, inflexibles.
De sa voix et de gestes mignotant XeAr souffle lentement une bulle, il fait tout pour l’apaiser.
Elle frémit terrifiée.
Il sort le grand jeu: un Nélumar, un sortilège utilisé pour calmer les tempêtes, les colères…le sortilège ondule entre eux et traverse l’eau. A nouveau XeAr sent sur ses côtes les exhalations de sa compagne.
Il caresse sa peau, les motifs vibrent le long de sa main, l’apaisement commence à arriver.
XeAr regarde au fond, vers la floraille, cherchant ce qui alarme giifa.
- … ça va, tout va bien…» Ajoute-t-il quand…
Doucement…
Sa vue se trouble.
Subtilement.
Elle se brouille, il ne voit plus rien… mais pas exactement.
Non… elle se «déplace», elle se dédouble?
Le monde pivote, s’élève — il voit, autrement.
Sa vue bascule.
… un peu comme si… il grandissait, il voit… mais d’un peu plus haut.
Il a des yeux au-dessus de sa tête… giifa!‽? (‽ point exclarrogatif)
Une onde de choc traverse son esprit et un frisson le long de sa nuque qui parcours toute sa domino.
Il voit grâce aux yeux de sa Goéthéurge ‽ (‽ point exclarrogatif)
XeAr prend conscience de ce dont il est en train de prendre conscience… de l’impossible!
Il voit à travers elle.
Il voit avec elle.
En même temps que ces nouveaux sens, un souvenir l’envahi.
giifa : toute petite, minuscule quand il a commencé sa spécialisation, il y a quelques d’années.
Quelques centimètres à peine. Elle tenait dans le creux de sa main et s’amusait avec son pouce.
Cette tendresse mémorielle ancre la puissance du présent.
Puis le ‘regard’? … de giifa revient en direction de la floraille. XeAr comprend ce qu’elle essaie de lui montrer; il n’y avait rien ni à droite ni à gauche, au contraire de ce que NaHO a dit.
Aucune issue. Vide.
Plus étrange encore sa vision est bizarre… pas trouble ni troublée, mais vraiment bizarre.
Il commence à s’habituer aux yeux de giifa.
- C’est quoi ça ‽? » Lâche à voix haute XeAr. (‽ point exclarrogatif)
C’est deux couleurs et demi!‽» Comme pour commenter ce qu’il essaie de comprendre, il voit des ‘trucs’ en plus. (‽ point exclarrogatif)
Au-dessus du rouge, il voit les infrarouges qui dessinent des gradients de température et révèlent les veines de chaleur le long du couloir.
Au-dessous du bleu, de petits filets ultraviolets s’étirent, toujours le long du couloir, ils dansent et illuminent la floraille du fond…
- Ça fait deux.» Il essaie de mettre des mots sur ce qu’il ressent.
XeAr s’accoutume à cette double vision. Il plisse les paupières, attentif:
Et, il reste, au milieu… cette nouvelle ‘demi couleur’ en plus…
Elle vibre plus que les autres, bien plus. Elle flotte, c’est quelque chose d’autre, d’incompréhensible.
… des «ondes» concentriques; excentriques qui bougent un peu dans tous les sens.
Un peu désordonnées.
- Mais pas tant que ça! Ce chaos est régulier.» Ce sentiment traverse sa colonne vertébrale.
Il y a une logique qui le dépasse, mais elle est bien réelle.
Pour répondre, giifa guide son regard. Elle contracte ses muscles sur ses épaules, son épine dorsale.
Les ondes changent, puis les yeux pivotent à cent quatre-vingt degré.
Son regard passe par-dessus ses épaules, voit le plafond et d’un coup XeAr voit derrière lui…
XeAr a été surpris par ce brusque mouvement… il est surpris? Trop tard. C’est fait!
- Qu’est ce que tu me montres giifa?» Plus pour se rassurer lui que pour lui poser la question.
Stupéfié mais il ne l’est pas autant quand il se rend compte que giifa voulait lui montrer les vitraux…
- Méééé… ils sont magnifiques!» S’esclaffe XeAr «… je l’ai dit à voix haute» Rajoute-ilcette fois-ci ? Désorienté par ses propres sens.
L’émerveillement le gagne, sans vraiment tout comprendre, il essaye de se ressaisir.
Cette demi couleur en plus; ce sont des «champs» électromagnétiques… ?
Ses doigts tremblent, sa compagne plaque deux ventouses contre sa hanche.
Il réfléchit; giifa partage avec lui ses Siphonoptères qui lui permettent de percevoir des couleurs en plus, ça XeAr commence à s’en rendre compte.
Mais il y a: «un petit truc en plus».
- Des courants ? Des sorts ? » Chuchote XeAr, la fascination se mêlant à l’anxiété.
giifa semble lui répondre, une pulsation douce.
Elle l’a compris… et lui a compris ce qu’elle lui montrait.
La connexion s’intensifie.
Il voit les champs magiques qui vibrent autour d’eux, les flux comme des ruisseaux de couleurs et les sorts tissés dans l’eau nitescence. Ses pupilles se dilatent et laissent entrer ce nouveaux flux.
Depuis toutes ces années et il découvre aujourd’hui quelque chose de fabuleux.
Le lien est vivant, osmosé.
Il peut partager les organes sensoriels avec giifa, tous les deux peuvent le faire.
Personne n’enseigne ça.
Probablement que personne n’est au courant de ce qu’il vient de découvrir.
Cette symbiose fabuleuse qu’il a avec sa Goéthéurge. Heureux de partager ça.
Une émotion mêlée monte — gratitude, vertige — douce et l’envahi de tout son être. Quel privilège.
Le regard, ‘ce’ regard commun, se porte sur son flanc droit; dans un tentacule deux fioles.
- Ok j’ai compris… » Il retire un chargeur de son hapax. « …voyons ce que tu me donnes»
Il sort les fioles vides et prend les nouvelles.
Il les fait rouler doucement entre ses doigts, il les observe attentivement.
Alors, il y a des protéines complexes et des nano-cristaux piézoélectriques.
XeAr reconnait la texture, chaque Enzymare vibre différemment.
- C’est une ‘clé’ moléculaire pour les opérations magique ciblées.» Le cours d’alchimie revient comme la vague d’un souvenir heureux.
L’Enzymare en catalysant accélère les réactions thaumaturgiques, mais ne les modifie pas.
XeAr regarde l’autre fiole.
Un cocktail nootropique, un Synapsis pour être précis, avec une jolie couleur violette qu’il fait jouer dans sa main. Celui-ci va optimiser ses fonctions cognitives de manière temporaire. Il va décuple la vitesse de pensée et améliorer sa mémoire.
Les liquides des deux fioles miroitent au creux de sa paume.
L’eau a un parfum de défi, doux et agréable à la fois.
XeAr a un petit sourire en coin, l ‘union du Synapsis et de l’Enzymare crée le Mnésique.
Ce double cocktail va le booster, lui et son esprit et créer une ancre pour le savoir. Il va préparer le « terrain » neuronal pour recevoir, intégrer et retenir les informations. Ça n’a rien à voir avec un ‘’enseignement accéléré’’, c’est plutôt;
« Labourer les champs de l’esprit pour la semence du savoir. »
XeAr sourit. C’est très malin.
De la main gauche il se débarrasse des fioles vides, de la droite il enclenche les deux dans un chargeur.
Il l’engage dans son hapax.
- Bonne initiative ma douce.» Dit XeAr en la caressant avec tendresse.
Le cocktail diffuse lentement dans leurs veines à tout deux.
Ça commence, de nouvelles connexions synaptiques se créent; dédiées à l’encodage des souvenirs, magiques ou complexes. Bien évidement ça ne restaure pas la mémoire perdue.
Il en profite pour injecter également un Homeyostase. Il le dose léger, très léger.
- Ça fait du bien hein?» Demande-t-il au fur et à mesure que le liquide polyvalent les envahi.
XeAr continue de caresser giifa affectueusement, ses chromatophores crépitent sous ses doigts.
A dose normale ou plus élevée, l’Homeyostase est conçu pour aider à retrouver son équilibre.
Il l’utilise quand il va à l’hôpital pour soigner des cas de traumatisme majeur et sévère. Il est très puissant. Ce sérum contient un mélange d’agents apaisants, régénérants, et stabilisants. Mais pour eux deux, juste quelques gouttes, ça va.
Une chaleur douce et enveloppante stabilise leurs rythmes cardiaques. Leur quatre cœurs ronronnent.
Il se rend compte qu’il se «voit» de dos, à travers ses yeux à elle… une perspective déroutante mais exaltante. Leurs pensées s’entrelacent jusqu’à l’allégresse.
- …ça va dans les deux sens» Confirme XeArsubmergé de ce sentiment d’alacrité et survolté par ce qu’il lui arrive, mais aussi par ce qui lui arrive dans les veines.
Il lui rend cette gentillesse d’une pensée tendre. giifa fredonne d’affection. Il la sent voir à travers lui, comme un écho de son propre regard.
Elle aussi apprend, elle découvre également.
Un sentiment heureux et de fierté l’envahi, est-ce son sien ou sa sien?
Trop paisible, il tranche pour un mélange des deux.
La connexion s’approfondit. Un frisson partagé. Leur joie s’entrelie, indiscernable. Doucement le regard commun de giifa et de XeAr se tourne vers la floraille.
giifa le guide, respectant le plan horizontal de son regard pour ne pas les désorienter tout deux.
Pas de pivot vertical. Pas de vertige.
XeAr lui rend cette délicate attention d’un geste, elle ondule d’affection.
Ils s’avancent, lentement, prudemment. L’eau est douce et fine.
Ils s’approchent de la floraille.
XeAr commence à percevoir des filets de lumière…
Non! Pas tout à fait.
Pas de la lumière: c’est ‘comme’ de l’électricité qu’ils pourraient voir. C’est une illusion, une suggestion, il a le sentiment que ça crépité dans ses branchies, tout le long de ses ouïes.
giifa désapprouve. Elle joint l’idée au geste.
Elle déploie un tentacule à gauche et deux à droite et touche des points de lumière. Puis, délicatement, elle repousse des filaments nitescents noirs. Les mailles du filet tendu entre XeAr et la floraille du fond s’élargissent légèrement.
Et… au milieu, il y a des points, brillants, un peu partout.
Des éclats de lumière volent dans tous les sens.
Sans bruit. Sans gravité.
L’eau est légère, mousseuse.
Les grains de coruscations forment des petits courants, comme un système lymphatique vu en rayon X. Cette clarté ruisselle de partout et forme de petits vortex, ils se rassemblent, deviennent plus grands. Ces vortex deviennent le magnifique filet que giifa repousse de ses tentacules au fur et à mesure qu’ils avancent. XeAr se rend compte qu’ils pénètrent entre les mailles, giifa les emmène doucement au coeur. Tout ce fluide de lueur se concentre vers la floraille.
XeAr se rend compte que ces ondes concentriques forment de petits ruisseaux.
Puis de plus gros… des veines plus épaisses.
Les filaments se rassemblent en filandres, puis en mailles avec des nœuds plus nombreux.
Mais… la lumière ne se ‘concentre’ pas.
La luminescence éthérée se rassemble et devient plus lumineuse à chaque itération.
A chaque fois ces veines gonflent mais… le centre est d’un noir; absolu.
Absorbant.
XeAr essaie de mieux discerner, il se concentre.
C’est comme si au milieu d’une rivière coulait une autre rivière. Et son eau a un goût de mystère.
Il est vraiment confus, il ne comprend pas ce qu’il voit.
Chaque veine, chaque ru est coupé en deux par un trait noir, impénétrable.
La lumière ruisselle vers celui-ci. XeAr est convaincu que ce trait englouti le rayonnement.
Il avale, en son centre et sur le bord, la clarté et lui-même glisse, fluide en direction de la floraille.
La lumière, chaque grain de lumière, ruisselle et se rassemble en tout petit ruisseau.
Tout tombe vers la floraille, tout converge vers elle.
Pour autant…
Au centre.
Tout au centre, il y a ce trait, fin, uniforme,obscur ; qui absorbe cette nitescence.
Elle sombre dedans comme dans un trou noir, sans gravité ni tristesse.
XeAr avance prudemment, évitant les mailles. giifa en repousse le moins possible pour rester la plus discrète possible. Derrière eux, les mailles du filet se referment tendrement et avec gentillesse.
XeAr est maintenant face à la floraille.
Elle est sans couleur.
Elle n’est pas noire, elle n’est ni blanche ni lumineuse, elle est banale et sobre, presque pudique au milieu de ce chaos chromatique.
A droite, une longue poignée mécanique, pour l’ouverture.
Même la poignée reste discrète.
Il se saisi fermement de la poignée, il la fait pivoter vers l’intérieur et la floraille éclot.
Le contact est étrange : la poignée est douce comme la texture d’une berghia azurée, il sent la même la chaleur du nudibranche suave et mignon dans la paume de sa main.
Il a du mal à lâcher.
Toujours dans l’embrasure. L’eau tout autour de lui est normale.
Derrière lui, le couloir est rempli de cette étrange lumière laiteuse au filament nitescent noir.
Il baigne de chaleur et d’activité. Devant lui:
Rien.
Pas du noir. Pas du vide. Rien.
Il y a seulement lui et une eau plate.
Il tient toujours la longue poignée dans sa main gauche, et sent le touché de velours du nudibranche.
XeAr se tient sur le seuil.
Derrière lui, la lumière du couloir qui coule, le long de ses jambes, par-dessus ses épaules.
Chaque grain de clarté, chaque parcelle de chaleur, toutes les mailles du filet… tout est absorbé après la floraille. Même les coins de la floraille disparaissent.
Il sent pourtant la poignée dans sa main, il voit le coin de la floraille à son épaule gauche.
Mais il ne distingue plus la floraille après la poignée et sa main se fond elle aussi dans ce rien.
Sa vue change.
giifa lui abandonne ses yeux.
Ses pieds heurtent le sol, juste à l’entrée. Il flotte au-dessus de lui-même à travers les yeux de giifa.
Il lance un regard en arrière: le couloir est banal, vide mais banal.
Il voit juste l’alcôve de l’abside avec un bout de vitrail qui danse et ondule.
giifa lui serre les épaules et parcours le buste. Elle lui désigne l’hapax.
XeAr lache la poignée et regarde devant lui…
- Hummppff» soupire-t-il en souriant, «en effet, allons-y.» Ajoute-t-il moqueur.
D’un claquement de doigts, annulaire et pouce, il fait apparaitre un hologramme au creux de sa main.
XeAr indexe l’inventaire des potions qu’il a consommé…
Le dernier cocktail, celui de giifa le Mnésique. D’un geste de l’auriculaire, il le sauvegarde.
L’original en local et un clone pour l’archivage dans le bastion de son Neurom, chez lui.
Il lui a donné un petit nomet l’a baptisé ; « Orviétan».
Sa matrice nootropique contient une belle base de données, en neuro-agents synthétiques, protocoles de mélange ou de ses propres algorithmes à philtres.
La bibliothèque de son esprit stocke ses Mweles; ses potions de bases, cocktails ou filtres plus élaborés.
XeAr met la main à son sac à flanc tout en repliant son hologramme.
Il sort sept nouvelles potions de couleurs différentes. Il les bourre dans un chargeur vide, puis remplace le troisième chargeur de son hapax.
Il retire les deux premiers chargeurs, range les vides, et en saisit deux nouveaux d’un bel incarnat, avec des fioles pleines.
XeAr se souvient du remplissage, quelques heures plus tôt dans l’eau parfumé du labo.
Il se revoit tout à l’heure, avec NaHO pendant qu’il préparait ses chargeurs et qu’ils élaboraient tous les deux des plans. D’une voix calme tout en s’équipant XeAr raconte:
- En règle générale, les chargeurs peuvent contenir dix fioles. Ça c’est pour commencer et l’hapax ne possède qu’un seul chargeur.» Il joint le geste et le montre à son ami.
C’est largement suffisant pour les étudiants, même en dernière année.
Ensuite, on le personnalise.» XeAr montre un très gros chargeur rouge intense.
Lorsque tu commences à en faire son métier, deux puis trois chargeurs, c’est rapidement nécessaire.
Il est rare d’en avoir quatre ou plus.
Comme moi, des enseignants ou des spécialistes, on compose des demi-fioles et même trois tiers de fioles.» Il a un goût agréable qui parcours la langue, jusqu’à ses ouïes.
Souvent j’utilise mes Mweles, des mini-cocktails pré-composés en demis ou en doubles fioles.»
Expliquait-il à NaHO, tout en s’activant.
NaHO lui, finissait de préparer les interfaces de piratages, XeAr remplissait deux chargeur rouge incarnat. Il fait signe à son ami pour lui montrer ceux-ci; rallongés, ils peuvent contenir quinze fioles.
Dedans il met surtout des demi-fioles cocktails. Elles tintent doucement quand il les manipule.
Sa mémoire vacille, son souvenir s’estompe, dans ses ouïes une eau insapide.
Il revient à la réalité et à la floraille mystérieuse qui n’ouvre sur ‘rien’.
Ce sont ces deux chargeurs qu’il vient de sortir de son sac à flanc, il les arme dans son hapax.
XeAr caresse giifa dans un murmure apaisant et encourageant.
Les doigts fébriles, il pianote dans ses paumes, il compose plusieurs script-cocktails.
La dernière ligne de son algorithme est terminée. Il expulse l’eau qu’il a réchauffé dans ses branchies.
XeAr croise les mains face à lui, tout en composant son prochain Fluctuscript.
La potion coule le long de la tubulure, pénètre le cathéter et commence à remplir leurs veines.
Dans un grand sourire sardonienet persifleur ;
- giifa, tu es prête?» Elle vibre, d’accord!
C’est parti.»
Et il fait un pas en avant.
Chapitre 24
XeAr se fait éjecter.
Le choc émotionnel remonte le long de sa colonne et fait vibrer ses dents. Il se ressaisi, branchies écartées, goûtant l’eau. Une eau d’une immobilité terrifiante. La pièce dans laquelle il est apparu est régulière, deux floraillesse font face, pétales clos.
La salle est un grand cube vide, il n’y a rien à l’intérieur, une géométrie parfaite.
Il n’y a personne, pas un objet, pas un meuble. Pas d’ombre. Pas même la sienne.
Rien.
Elle est d’un blanc immaculé, pas vraiment blanche; lumineuse! Cette clarté ne brille pas, elle surveille.
XeAr plisse des quatre yeux, les siens et ceux de giifa.
Le blanc éblouissant s’étend au-delà de la pièce et des florailles, une sorte d’empreinte.
Ce blanc n’est pas une couleur : c’est une lumière vivante, suspendue dans l’eau. Il palpite. Il respire.
XeAr sent son pouls s’accélérer, celui de sa compagne suit le mouvement.
L’éclairage lilial provient de partout, des murs, du plafond, du sol, de chaque parcelle de la pièce — sans ombre, sans source.
Elle produit elle-même sa propre lumière Vastalbe, c’est la signature des systèmes de surveillance.
La clarté respire doucement, pulse à peine perceptiblement. Le lieu semble veiller sur lui-même.
L’eau translucide est si pure qu’il doute de sa présence, même sur ses branchies.
Il règne un calme de cristal et pas une once d’agitation, la transparence est si parfaite qu’elle crée l’illusion du vide total. Une tranquillité liquide, terrible, sans le moindre ondoiement dans l’Hydrosphère. Même les pensées se dissipent ici : le lieu étouffe tout appel, tout écho.
Ce vide acoustique lui donne la nausée ; l’eau est si parfaite qu’elle n’offre aucune résistance, aucun appui. Il a l’impression de chuter au centre d’un spath visqueux.
XeAr, sans panique mais sincèrement inquiet de la situation, réfléchis à toute vitesse, il a reconnu:
Ça c’est caractéristique de l’eau laminaire d’un Silentos.
C’est un piège sensoriel.
XeAr le sait, c’est inutile d’essayer, aucune communication ni l’Aquasonance n’est possible dans cette zone de mutacisme magique absolu.
Soudain…
…le silence explose sans un bruit.
Un Eclaähtement, une cassure de lumière dans un coin de la pièce, littéralement en haut dans un coin.
L’angle mur-plafond se tord, les lignes droites s’affolent, se déchirent.
L’Hydrosphère se cintre et se déforme, les arrêtes se courbent. Un peu, puis, de plus en plus.
La déformation s’amplifie, augmente, l’eau aussi suit le mouvement.
La pression baisse d’un cran. Ses côtes se compriment, giifa gémit.
Lentement le plafond fléchi vers le haut et le mur ‘vers l’extérieur’.
L’angle se bombe, de plus en plus, de plus en plus vite et commence à former une boule.
Le coin se plie, s’arrondit, se creuse.
L’eau frissonne, la matière se froisse comme un drap qu’on tort.
La nausée monte, plus fort le long des branchies de XeAr, il sent que giifa va mal elle aussi.
La courbe enfle, devient sphère, s’enfonce de plus en plus, l’angle s’arque vers l’extérieur de la salle.
La déformation accélère et devient un cône profond qui s’extirpe de la pièce.
Il s’effondre sur lui-même.
XeAr recule. Ses palmes glissent sur le sol lisse. giifa se plaque contre lui, ventouses crispées.
La ligne droite du coin, se courbe et se courbe et se courbe encore, tout à l’intérieur de ce cône, elle commence à disparaitre vers l’infini.
Vite, vite, de plus en plus vite!
Le cône doit mesurer plusieurs dizaines de mètres de profondeur.
Les mètres deviennent des centaines de mètres.
XeAr suffoque.
Ses sens lui hurlent que ce trou mesure des kilomètres, alors que la pièce ne fait pas dix mètres.
Il ne discerne plus rien à l’intérieur, l’éclairage disparait, le blanc de la pièce s’enfonce et s’assombrit.
Son regard aussi s’assombrit, l’eau pèse toujours plus lourd sur ses ouïes.
Tout s’accélère; il ne voit plus au-delà.
XeAr recule encore, l’eau elle-même est aspirée.
Elle tombe dans ce cône, la lumière Vastalbe hésite et suit par politesse le mouvement.
Elle se courbe elle aussi et pénètre à l’intérieur, englouti… vers un obscurcissement total.
Puis…
Tout ça ne dure qu’une fraction de seconde, où tout s’accélére.
Pourtant il a le sentiment que le temps semble s’être arrêté. Le trou semble gauchir, puis bouger un peu.
Il va plus en profondeur encore… Le cône s’immobilise, cherche, fouille une poche de réalité.
Le temps s’abat, suspendu. Même la lumière attend.
La pièce entière semble retenir sa respiration. Tout flotte. Tout gèle.
Plus rien ne bouge! Tout se fige!
Pour de bon cette fois-ci.
Le temps s’arrête, ce n’est plus qu’une impression, le temps est vraiment paralysé.
Brusquement, le cône se retourne, comme dans un saut d’état.
Il n’y a pas eu de mouvement. Il n’y a pas de durée.
Juste instantanément.
Le cône est replié vers la pièce, il pointe à présent à l’intérieur, inversé, gigantesque.
L’hyperbole pointue est plus grande que la salle. C’est absurde.
Retroussée comme une poche dans laquelle un géant cherche quelque chose; une silhouette apparaît.
L’ombre de XeAr.
Suspendue, comme le temps.
Figé, comme la lumière.
Le cône disparaît, comme s’il n’avait jamais existé et la lumière recommence à envahir la pièce de manière uniforme.
Fin de l’ellipse.
Sept dimensions se replient sur le continuum.
Le sursaut de la réalité submerge XeAr et sa Goéthéurge le long de leurs branchies.
L’eau elle est toujours aussi translucide et le temps reprend son court. Tous les deux s’écoulent.
Une onde de choc muette courbe les murs et le plafond, elle traverse XeAr, fait vibrer l’eau contre ses tympans. Les chromatophores de giifa scintillent de milles couleurs bioluminescentes.
La déflagration violente rejoint l’espace et le temps. L’Eclaähtement se résorbe.
Abasourdi au milieu de cette bulle, XeAr se demande ce qu’il fait.
Il ne ressent aucun orbe sur sa peau. Le silence nivéen pèse, absolu.
Le goût de la métamagie brûlée lui racle la gorge. Puis le sol et XeAr reprennent leur place.
Les florailles également sont à leur position et s’ouvrent. XeAr flotte. Les yeux grands ouverts.
giifa sur ses côtes tressaille, XeAr sent le long de ses branchies vibrer son l’hapax, un SHcT vient de se déclencher. Une explosion cantique parcours toute la pièce et les veines de sa Goéthéurge.
Chaque molécule d’eau vibre, résonne, chante dans un chaos parfait semi-infini.
Avec leurs quatre yeux, ils scrutent la pièce, il n’y a pas grand-chose à analyser; mais le Scan-Hydro transmet quand même le résultat. Leurs cœurs battent trop vite contre ses côtes.
XeAr sent parcourir le long de son échine le ping du Scan Hydro-Cantique et Transfert.
Il pulse un résultat que XeAr ne voit pas, mais il ressent dans sa chair la secousse du Glitch-Saut — Il a réussi sa composition vers NaHO.
Mutatis mutandis, ce qui est là est maintenant ailleurs.
La bulle de Silentos est crevée; NaHO vient de recevoir un paquet important — XeAr en a la certitude, giifa acquiesce gaiement.
Il n’existe pas de système, ni dans la réalité ni même magique, qui n’a pas de faille.
- On l’a fait, petite.» Glisse malicieusement XeAr à l’attention de la pieuvre.
La panique est absente, remplacée par l’adrénaline froide.
C’est un flux limpide qui parcours ses branchies, giifa aussi le ressent.
A chaque coin de leur vision giifa et XeAr voient en même temps aux deux florailles, des gardes. Ils essaient de s’engouffrer et libèrent avec eux un courant d’eau tiède.
Sept Skirahs à gauche six à droite.
XeAr ne réfléchit pas, son instinct déclenche son Fluctuscript d’évasion. Le cocktail a déjà envahi ses veines et sa magie avant que le premier Esprit-Sentinelle franchise la floraille.
Un flux limpide sature ses systèmes.
Sa théurgie gronde et bondit avant même que les premiers Skirahs n’approchent.
Une implosion.
Autour de XeAr, l’Hydrosphère se déchire dans une cavitation violente, le résultat immédiat de sa filamentation thaumaturgique.
L’onde de choc, transformée en bélier cinétique, frappe les Skirah de plein fouet.
Elle éjecte les gardes et les renvoie en paquet dans leur couloir avant qu’ils aient pu atteindre la floraille.
Le plus rapide d’entre eux esquisse un sort d’amortissement. Mais trop tard. Beaucoup trop tard.
Le choc traverse leurs corps éthérés mais il brise le lien avec leur animal totem.
Leur capacité onirique à naviguer dans les paysages mentaux est inutile, une lueur dorée s’éteint en leur sein. Leurs mouvements fluides deviennent lourds, maladroits. La matière reprend ses droits et les trahit : c’est elle qui agit sur eux. Les Skirahs s’écrasent les uns sur les autres, en amas et incapables de lancer une contremesure valide.
XeAr est déjà loin.
Il apparait… dans le hangar de contrebande.
- D’accord! Un endroit pour se cacher comme un autre.» Remarque XeAr, le site lui est familier.
Les bas-fonds c’est Ok.» Même s’il connait bien le lieu, il regarde autour de lui pour se réorienter.
L’eau pesante, saturée de graisse rance et d’huile, pulse encore du choc de son arrivée.
Un petit goût d’oxyde de fer lui râpe les branchies.
Il scrute autour de lui, un vaste espace rempli d’ombres, quelques engins de levage; des silhouettes de labeurs se découpent parmi des caisses empilées. Elles contiennent un fatras de pièces de rechange au numéro de série soigneusement effacé et des matériaux abandonnés, ou volés. C’est un repaire de trafiquants, un lieu qui ne pose pas de questions, où le silence a une odeur de secret.
L’ambiance est trouble, chargée de poussières métalliques qui donne ce goût de rouille.
Il se dirige vers une sortie qu’il emprunte souvent. Les parois renvoient un écho feutré, presque animal.
XeAr en prend conscience, en même temps giifa s’enroule contre son torse, en alerte. Un frisson froid remonte le long de ses côtes. Leurs sens se synchronisent, par leur lien synaptique elle projette en lui sa vision qui s’impose et surcharge l’esprit de XeAr.
Derrière eux.
Un mouvement.
Il pivote d’un seul bloc; derrière lui… mais… devant maintenant…
— Déroutant cette visionà trois cent soixante degrés. —
Un labeur se dresse, une silhouette haute et massive qui le surplombe comme une menace.
XeAr l’identifie en un coup d’œil, jaune et noir, un engin de levage pour la manutention, modèle standard, trois mètres cinquante, apriori rien d’extraordinaire au premier regard.
— Sa nouvelle vision est terriblement rapide. —
Il n’y a rien de flagrant, si on ne s’y connait pas et de loin; ça passe.
XeAr voit tout de suite les modifications, subtiles, aux jointures; renforcées. Les soudures irrégulières et les cicatrices de chocs sur le châssis, trahissent un autre usage, clandestin; les combats.
Ce n’est pas un engin de levage ; c’est un gladiateur des bas-fonds.
Maintenant que cet instant s’est étiré, XeAr distingue à l’intérieur une Jobotahe, que fait elle là?
Ici à cette heure? Seule?
Leurs regards se croisent une fraction de seconde, elle devait s’entrainer en secret.
Elle le voit, le poing de la machine part sans réfléchir, crochet du gauche.
Pur réflexe.
Heureusement, XeAr est plus petit, elle n’est pas habituée à un tel gabarit. Son coup n’a pas été assez bien ajusté. Le coup siffle au-dessus de son épaule et hérisse les chromatophores de giifa. Ça lui sauve la mise, elle n’a pas la bonne mire.
Elle le rate de peu, il esquive de peu; il s’en sort de pas grand-chose.
L’instinct de XeAr prend le dessus, dans une grande impulsion il s’extirpe et se propulse pour prendre une dizaine de mètres de distance. L’eau se déchire.
Ses mains dansent. Main droite, main gauche, il compose deux séries de scripts.
Des filaments de mana condensé jaillissent, il tisse une broderie lumineuse avec l’entrelac de fils magiques. La structure souple, reconfigurable, enveloppe intégralement son corps dans un crépitement épicé. Par-dessus l’exosquelette de son Tisse-Sort, il dépose un Voile-Guerre.
L’énergie du second Fluctuscript s’épaissit, se condense et devient enfin une armure translucide bleutée.
La carapace éthérée durcit, grossit et lui confère une taille plus imposante. XeAr culmine à son tour un peu plus de trois mètres de haut.
À travers la transparence mystique, son visage demeure visible, son corps crispé; en garde.
Il est prêt au combat lui aussi.
- Mais t’es qui toi?» Lance-t-il dans l’eau lourde de tension agressive.
Pour seule réponse le labeur jaune charge, sans hésitation. Le poing droit s’abat lourdement en direction de XeAr, elle veut en découdre. Il esquive le coup avec l’agilité que confère l’absence de poids de son armure thaumaturgique. Il plonge, de la main gauche il attrape le poignet mécanique. Il glisse son bras droit sous l’aisselle du labeur. Dans le même mouvement il déploie son avant-bras dans le dos de l’engin. XeAr agrippe l’épaule gauche de son adversaire avec sa main droite.
Entrainée par l’inertie de sa machine la Jobotahe fait un pas en avant. Déséquilibrée, XeAr en profite pour appuyer son étreinte.
De sa main gauche il accentue le mouvement et tords à contre sens le coude du labeur.
Les doigts de sa main droite s’enfoncent et s’ancrent dans la rotule de l’épaule.
Le coude plie, l’épaule commence à se déformer, le métal commence à se cintrer et à gémir.
XeAr retient sa force.
Il sent la résistance des Exomusc.
Il ne veut pas blesser l’Hinakia qui génère la propulsion du labeur ni endommager ses pistons.
XeAr sent que ça craque sous ses doigts de géant magique.
Les fibres entrelacées des nano-tubulaires commencent à déguster, d’habitude translucides, elles s’assombrissent progressivement sous la contrainte.
Quand c’est gris, c’est pas bon signe et quand le gris tourne au noir, le muscle artificiel lâche.
La partie organique du labeur souffre, XeAr ressent sa douleur qui se propage dans le métal qui grogne. L’épaule continue de se déformer dans un son strident. L’eau vibre, elle aussi a mal.
XeAr sent la panique de l’autre côté du blindage clandestin. La Jobotahe a devant ses yeux le tableau de bord qui hurle des alertes. Rouge qui clignote, bruit stridulant; problèmes.
Elle comprend qu’avec son labeur de combats, face à une unité de guerre; elle ne fait pas le poids.
Sans hésiter elle s’éjecte.
Le capot s’explose contre l’épaule du Voile-Guerre de XeAr, ricoche à plusieurs mètres et se fracasse.
La Jobotahe s’est faufilée et atterrit souplement plus loin. Son regard est de braise.
Elle trace un aquaglyphe, le presse dans sa paume, et un fouet liquide surgit en faisant frémir l’eau.
D’un claquement sec, le Niibi fond sur XeAr.
Le sort de filaments d’eau aiguisée mord l’armure et la tranche. La substance magiquement corrosive lacère le Voile-Guerre comme des jets acides et le dissout net. Son Tisse-Sort se volatilise dans un nuage de vapeur métamagique. XeAr se retrouve «Nu», mais fait face.
Derrière lui, le labeur inerte s’écroule de tout son poids, libéré de la riposte théurgique et de sa pilote.
giifa réagit et propulse quatre tentacules pour les éloigner du combat et mettre de la distance.
XeAr pianote un nouveau Fluctuscript.
Dans sa main une traînée d’énergie éthérée, s’enroule, se condense: superchauffée.
Une colonne de lumière chatoyante et brûlante, jailli puis fonce sur la Jobotahe.
Le regard plein d’assurance elle voit la Flambée de l’Esprit Brûlant du Dilo qui se précipite sur elle.
L’eau bouillonne. La chaleur irradie et irradie jusque dans les branchies de XeAr et de giifa.
La Jobotahe ne bronche pas.
Alors que le feu mortel est à peine à cinquante centimètres de son visage, elle fait un pas en avant et claque du pied. La Jobotahe brise la trajectoire et fragmente le sort. La colonne d’énergie est éventrée et se sépare en deux devant le terrain défoncé par son pied.
De part et d’autre le Dilo bouillonnant fait fondre le sol, éventre les caisses et coupe en deux des labeurs inactifs, dans un ruissellement de métal.
C’est alors qu’un son clair, pur, envahit le hangar et se propage dans toute l’Hydrosphère.
XeAr se crispe et sent la vibration de l’enchantement traverser sa cage thoracique comme une aiguille de glace. giifa aussi s’affole, ses trois cœurs battent la chamade, enroulée autour de son porte domino.
Cette alarme signale une distorsion illusoire de la réalité, une présence magique… un danger.
Le Claryson retenti dans leurs tympans, dans leur corps tout au fond de leur noûs, de leur mlrao’eao.
Puis, la réité se trouble ; pour XeAr, l’effet est supportable, mais la Jobotahe vacille.
Un sort se déploie, il est en train d’éclore et l’eau se dédouble, les ombres se fondent, le sol se dérobe.
XeAr voit la Jobotahe qui chancelle, il sait qu’elle perçoit l’environnement comme une illusion troublante et tangible, son esprit perd sa réalité. Elle a un vertige au sein du vrai et du faux.
Comme lui, elle reconnait une danse des Ombres Liquides.
- Ils arrivent!!» S’exclame-t-elle face à ce nouveau danger.
Elle plante ses yeux dans ceux de XeAr. Elle a compris.
«Un mage capable de sortir des algorithmes de guerre, maintenant des Pounawas pourchasseurs.»
Le Claryson du hangar n’a pas retenti pour les autorités régulières.
Lui n’était pas là pour elle, toujours plongée les yeux dans les yeux.
En revanche eux, ils sont là pour lui.
Elle tourne la tête en direction des dangereux arrivants qui échéent.
Lucide la Jobotahe ne demande pas son reste, elle ancre ses pieds dans le sol. Elle fait pivoter son buste de l’autre côté, dans le sens d’une sortie à moins de deux cents mètres. Elle fléchit les jambes et ouvre leurs évents thermiques, ils irradient. Et elle disparait dans un fracas de débris et de poussière.
L’onde de cavitation explose l’instant d’après. Le nuage empli de vapeur se disperse aussitôt et révèle un sol éventré, les empreintes de pieds incrustées à l’endroit où elle était.
Dix secondes.
Le combat a duré dix secondes, c’est le temps qu’il a fallu aux contre-mesures pour arriver.
giifa pulse contre son torse, elle offusque la vue normale, pour passer en Goéthéurge, vision fusionnée. Le hangar s’illumine de spectres thermiques et de mana. XeAr voit la première forme: une créature crustacée plate, segmentée, dotée de quatre paires de pattes. Il y a quelques algues sur sa carapace aussi dure que le pounamu dont elle a le vert de Jade.
Avec sa nouvelle vision XeAr discerne parfaitement, devant les pièces buccales du Pounawa, la paire de pédipalpes qui frémit, prête à canaliser et à projeter des sorts.
Une deuxième silhouette émerge de l’Hydrosphère grasse juste à côté. La carapace magique de Pounawa est une forteresse naturelle qui génère des barrières énergétiques. C’est une tannée naturelle à briser.
La vision de XeAr et de giifa se démultiplie, ils sont plus que deux; il y a en a un autre en retrait et deux autres émergent de l’eau épaisse au fond.
Alors que les cinq silhouettes se déforment à mesure qu’elles approchent XeAr identifie le cliquetis caractéristique des modèles; des Meridionale harrisi. Eux! Parmi tous les modèles, il tombe sur eux, ils ont le blindage le plus difficile à percer.
- Même avec de puissants sorts, ça ne va pas être de la tarte.» Constate-t-il, mâchoires serrées.
Il fait face aux automates de chasse.
XeAr se prépare à combattre cet Égrégore de cinq Pounawas. Il hausse un sourcil.
- Remplacer la magie d’une technicienne par des machines ⸮» Il se demande s’il y perd au change avec une pointe amère au fond de la gorge. (⸮ point d’ironie)
Mais peu importe.
Contrairement à la Jobotahe qu’il ne voulait blesser, il n’hésitera pas à pulvériser ces gadgets.
Il se prépare à mettre la main dans le sac quand il sent le contact.
giifa lui donne déjà le chargeur qu’il voulait prendre, elle le lui glisse dans la main. Son hapax et déjà déchargé, prêt à revoir ce nouveau chargeur.
giifa est en feu.
Prête au combat elle aussi et elle n’a pas l’intention de se laisser faire. Elle va se battre et aider XeAr de toute ses forces. Il le ressent dans tout le corps, sa compagne enroulée sur son buste. Leurs pensées s’alignent : bagarre!
De la main droite, il compose deux scripts d’annihilation dans un ballet nerveux de doigts — auriculaire-pouce, pouce-majeur, pour finir annulaire-auriculaire replié.
De la main gauche, il trace deux jettaturas de purges en murmurant.
Il doit nettoyer son organisme, éliminer les résidus chimiques des cocktails précédents et éviter les sorts parasites. Il sent le picotement glacé courir dans ses veines qui lessive son sang, il lui faut des canaux propres pour les combats qui arrivent.
Ça va taper et ça va taper fort.
giifa utilise sa capacité mimesisquatique pour les camoufler tous les deux le plus possible. Sa peau s’irise. Ils se fondent dans l’environnement et se dissolvent dans le hangar.
Les gardes ont du mal à les répéter mais ça n’est quand même pas suffisant.
XeAr s’enfui, il acaude ses palmes pour aller se cacher parmi des caisses. Les pigments des chromatophores de giifa diluent leurs contours dans l’eau sombre. Il cherche juste à gagner un peu de temps; suffisamment pour que les jettaturas agissent.
Les Pounawas sont des chasseurs féroces, ils saturent l’espace.
Ça y est, il est repéré! La pensée travers XeAr, les prédateurs qui étaient encore en retrait se divulguent et foncent vers lui.
giifa et XeAr sont pris en tenaille et les purges qui ne font toujours pas effet. giifa tend quelque chose. Décidément elle prend beaucoup d’initiatives.
«Il y a beaucoup à découvrir sur nos compagnons…» Pense-t-il. Mais ce n’est pas le bon moment.
Il regarde dans sa main. Une grenade flash ? Il n’en avait pas pris
Une idée de NaHO ?
C’est pas stupide, pas stupide du tout.
Il la lance entre les deux groupes.
Avant l’explosion, il baisse la visière de giifa pour qu’elle ne souffre pas d’aveuglement et enfouit son visage dans son avant-bras, pour se protéger lui aussi.
— wouch !
La lumière blanche explose. Les Pounawas surpris, relèvent leurs protections un instant trop tard. Ils sont aveuglés et en plus ils ont les yeux oblitérés par leurs propres filtres.
Ça va lui permettre de gagner encore du temps, quelques battements de cœur.
XeAr en profite et s’enfui entre des labeurs et des caisses pour rendre la traque plus difficile.
Ses sens le trompent, ce n’est pas possible? Ils sont trop loin. XeAr croit percevoir un bourdonnement, il entend une réinitialisation visuelle. Les Pounawas passent au sonar pour continuer leur traque.
Moins efficace. Beaucoup moins.
Leur éco-localisation rebondit dans tous les sens parmi tout ce bazar. Entre les labeurs et leur revêtement anti-vibration, les pièces de métal qui trainent un peu partout, ça crée un chaos d’échos. Un calvaire pour leur guidage. Tant mieux c’était le but recherché; gagner du temps.
Il en a gagné, suffisamment pour être près, bien qu’ils soient encore assez loin de lui.
Il réarme son hapax un sourire aux lèvres.
giifa récupère les chargeurs vides qu’il laisse simplement tomber, elle les range dans le sac à flanc.
Mouvement fluide. Synchro parfaite. Ils font une chouette équipe!
Les deux scripts d’annihilation lui montent légèrement à la tête. Une vague euphorique.
Attention. Faudrait voir à pas trop prendre la confiance.
C’est cinq Pounawas en face quand même, des pourchasseurs et ils savent se battre.
XeAr compose de nouveaux scripts de manière dissymétrique.
Main gauche le début. Main droite à rebours. Le premier cocktail envahit ses veines et giifa ronronne.
Les Fluctuscripts s’imbriquent, ça va chauffer.
Il plonge les deux mains dans son dos et il en ressort deux armes à projectiles. Deux extensions éthérées de sa volonté invocatoire, elles brillent chacune de safre et safran.
Les premiers tirs déchirent l’eau dans un sillage magiquement silencieux. Quand les projectiles sortent de la bouche du canon ça fait une jolie couleur bleue céleste.
Plus loin, des gros boums.
A sa droite deux caisses explosent. Derrière, un Pounawa qui se cachait.
Raté.
De l’autre arme, il touche l’articulation d’un des trois Pounawas qui le flanquait à gauche.
Le membre est arraché net.
Des câbles, des fluides hydrauliques, des fibres organica-mécaniques s’éparpillent dans l’eau.
Ça doit faire mal: ha ben non! Ce ne sont pas des êtres animés, mais de simples automates.
Pas de chair. Pas de cri. Pas de douleur.
Les quatre autres assaillants se montrent plus prudents dans leur offensive.
Le Pounawa blessé attrape, de son sac ventral, sa capsule de retrait et dans une distorsion Smaragdine il disparait. Des renforts vont arriver.
Il faut s’activer de se débarrasser des autres.
- XeAr s’il te plait…» Crie-t-on à droite.
Deux projectiles sur la source du bruit. Ils touchent deux Pounawas de plein fouet.
Au moins trois membres inférieurs sont arrachés dans une tornade de fracas Viride.
«Ça va vite.»
giifa bascule leur regard Goéthéurge, à gauche les deux Pounawas indemnes se séparent.
Deux projectiles Orpiment foncent sur XeAr et se fracassent sur sa barrière de protection dans une belle gerbe violette qui illumine tout le hangar. Les ondes de chocs des déflagrations endommagent le bras du labeur derrière lequel il était caché et s’écrase au sol sectionné.
Dans un seul geste fluide, XeAr synchronise deux tirs. Un seul bruit de détonation.
Deux Pounawas à terre. Ça va trop vite.
Les quatre capsules de retrait s’activent simultanément et distordent en quatre éclairs Smaragdine.
«C’était trop vite.»
Tant pis pas le temps de se poser de questions, il faut en profiter.
XeAr se précipite vers la sortie qu’il a déjà repéré.
Sa vision bascule en noir et blanc… que noir et que blanc!
Rien d’autre.
Un avertissement parcourt tout son système nerveux.
— Vrom !
- Mais put…» Commence-t-il avant de se reprendre et de compléter;
«…naise; punaise, mais c’est pas possible.»
Il sent le mot brûler sa langue. Pourquoi cette auto-censure ?
L’ironie le traverse, même dans l’urgence. Est-ce l’instinct de ‘tonton’ qui prend le dessus: ne pas dire de gros mot ⸮ (⸮ point d’ironie) Autodérision? Un sourire aux lèvres. Pas le moment.
La patte d’un Pounawa l’a percuté avec une violence inouïe et le plaque fermement, joue contre terre.
Avec la force du choc l’assaillant a fracassé le terrain sur trente centimètres. XeAr a sa pommette enfoncée dans le sol sous la puissance du coup, il sent les débris froids.
giifa est KO, ses tentacules ballants sont encore agrippés au corps de XeAr par les ventouses.
- Hé bien ⸮» Toujours son sourire aux lèvres. (⸮ point d’ironie)
- Si tu pouvais avoir l’amabilité de te rendre sans faire plus de dégât XeAr, ça arrangerait tout le monde.» Lâche une voix caverneuse qui résonne dans tout le hangar.
— Wink!
XeAr se retrouve instantanément debout derrière son attaquant. A sa gauche deux autre Pounawas, encore un derrière XeAr. Deux au-dessus de lui et trois autres en retrait à droite.
Neuf au total.
Le Pounawa dans son dos se précipite pour lui asséner un coup derrière la nuque.
Avant qu’il n’ait pu atteindre XeAr en traitre, un premier Pounawa tombe.
Raide.
C’est le premier automate — celui qui lui a enfoncé le crâne dans le sol, il s’effondre.
Un script de la main droite. XeAr monte en altitude; ne pas laisser l’avantage tactique.
Il fait face aux deux Pounawas qui étaient au-dessus de lui. Un mot, un geste, deux Aquaglyphes.
Il active de force les capsules de retrait des deux automates qui sont avec lui au plafond.
Et trois distorsions Smaragdines qui explosent en quelques secondes.
Plus que six.
— Zinn!
Les trois Pounawas en retrait lancent un sort commun. Le hangar se tord. L’eau ondule. Les parois se dilatent. Les contours de la réalité se dérobent et créent des illusions statiques, des perceptions floues de l’environnement. Les formes et les structures semblent bouger, disparaître.
Les points de repère deviennent incertains.
Les issues rétrécissent, elles sont minuscules. Personne ne pourra passer par là.
Les effets du Reef-Shade se déploient, la vision de XeAr devient granulaire et instable, sa perception est envahie par des ombres trompeuses qui se détachent et rampent.
Un Pounawa profite de cette confusion, trois pattes coupent l’espace en direction de XeAr.
Il n’essaye même pas esquiver le Wakan, il encaisse de plein fouet le sort goétique.
Derrière lui deux labeurs qui se trouvaient sur le chemin du surplus d’énergie tombent coupés, nets. D’autres caisses et matériels plus loin encore subissent des dégâts chaotiques et tranchants.
Un autre Pounawa se précipite déjà au corps à corps. Ses attaquent coupent elles aussiet déchirent XeAr en deux. L’automate continue au contact et frappe encore… dans le vide, XeAr n’est plus là.
Son image s’efface, le Pounawa aussi se dissout et disparait.
XeAr réapparait plus loin et claque des doigts. Cocktail! giifa reprend conscience, le lien se renoue.
Le combat redevient déséquilibré — et c’est pas en sa défaveur.
Le Pounawa qui a essayé, de l’attaquer par derrière lance un sort Héliotrope.
Sa main irradie et un trait fin comme un atome tournoie vers XeAr. L’eau bouillonne, la chaleur fait onduler la lumière et la sorcellerie du projectile accentue le phénomène.
De sa main gauche XeAr signe un nouvel Aquaglyphe, et un Fluctuscript s’exécute. Le cocktail a déjà pénétré jusqu’à son cœur. Il intercepte le trait du Tayan de sa main droite, l’enveloppe de sa propre magie et le retourne contre son lanceur.
C’est fatal pour lui — distorsion Smaragdine.
Dans le même mouvement XeAr se précipite sur les deux Pounawas restés au sol.
Ils pivotent lentement. Trop tard, trop lents.
Il les tranche.
Leurs deux moitiés tournillent avant de disparaitre dans une même distorsion Smaragdine.
Et de six, plus que trois.
Les derniers sont ceux qui lancent des sorts à distance en évitant le contact. Leur Reef-Shade l’a déstabilisé et surtout il bloque les issues, mais pour eux aussi.
giifa force à nouveau la vue commune chromatique, en noir et en blanc.
Uniquement du noir et du blanc.
Les Pounawas sont visible comme un phare au milieu de la nuit, ils irradient… de magie?
XeAr voit tout autour des fils qui dansent au ralentit, puis ils deviennent plus touffus.
La cadence s’accélère, les fils prennent la forme d’une algue ondulante, avec le flou de mouvement.
Vite, plus vite, puis la perception se brise.
L’algue se fige, elle déchire le temps.
La vue se fissure de milles failles.
Puis la vision en noir et blanc éclate.
XeAr voit à nouveau avec ses yeux.
Les couleurs reviennent, la bichromie évaporée.
Cette accélération qui vient de booster le rythme de la pensée de XeAr est passée.
La jettatura de tachypsychie vient d’éclater en morceaux. La bulle de l’Hydrosphère est crevée.
Le temps reprend sa viscosité normale, les mouvements des Pounawas redeviennent normaux.
Les sorts pleuvent sur XeAr, ils sont durs et pesants. Un goût fort d’ozone envahi le palais de XeAr.
giifa donne deux nouveaux chargeurs et range les vides dans le sac à flanc.
XeAr compose un Fluctuscriptbien à lui — une série de onze sorts en simultanés. Il éjecte le troisième chargeur qu’il vient de siphonner en une seule fois. giifa l’attrape d’un tentacule, tout en parant trois attaques avec cinq autres membres.
Entourés d’un joli goniochromisme, ses tentacules, font rebondir des sorts de ses adversaires, dans des gerbes d’étincelles opaline, orange et rose. Elles vont s’écraser au fond du hangar et tout ce qu’elles touchent fond et coule comme du miel. Un labeur s’effondre sur lui-même et se met à dégouliner au sol, liquéfié par ces éclaboussures de sortilèges.
Les trois Pounawas se regroupent pour mieux parer à leur tour les sorts de XeAr.
Mais cela ne suffit pas.
Un sort perce déjà leur défense commune.
XeAr vient de lâcher un Amaru, il commence à s’enrouler autour de l’un d’eux. Le Serpent des Abysses, entoure l’automate d’Alexandrin poétique et dans un mouvement constricteur, il l’étouffe dans une mélopée lyrique. Des filaments d’énergie sombre se matérialisent autour de la cible.
Ils serrent et compriment avec une pression croissante jusqu’à l’hypoxie et suffocation.
La carapace tient bon, mais le sort d’Amaru provoque une nouvelle distorsion Smaragdine.
Les deux derniers Pounawas sont surpris. Ils tentent une tactique d’accélération. Dans une danse désynchronisée ils font bourgeonner leur sort. Leurs déplacements deviennent plus fluides.
Plus rapides. XeAr à conscience qu’il ralentit. Ses mouvements deviennent comme une complainte.
Les automates se précipitent sur lui, leurs gestes sont de plus en plus célères, leur vélocité augmente, encore. Ils s’approchent.
Ils veulent le capturer et l’arrêter.
Trop près.
Deux tentacules jaillissent. giifa active leurs capsules de retrait.
Ils se regardent avec surprise.
Trop tard.
Distorsions Smaragdines et ils disparaissent à leur tour.
Le corps tremblant de tension et de stress;
- Ça y est, on en a enfin fini…» S’exclame XeAr…
— Woum!
La déflagration traverse tout le hangar.
A une trentaine de mètre de lui, l’eau ondule dans un belle couleur bleue rayonnante. XeAr sent qu’elle s’épaissi dans ses branchies, elle se resserre autour de lui comme une main invisible qui cherche à le retenir. Il n’y a plus aucunes particules ou poussières en suspension.
Elles disparaissent au fur et à mesure que les trois silhouettes, elles, apparaissent.
Les premières sont aspirées par un vide artificiel, tandis que l’espace s’épure, se cristallise autour de trois silhouettes immobiles, pleines de sérénité.
- Le mauvais œil…» Ajoute XeAr en voyant devant lui apparaitre trois mages.
… j’aurai dû me taire et m’enfuir, moi et ma grande bouche…»
Le froid envahi ses ouïes, l’eau laminaire roule et devient translucide. XeAr à une étrange sensation de ‘déjà-vu’ comme si le hangar devenait vide d’eau, si parfaite qu’elle est absente.
XeAr sent la beauté hypnotisant du sort qui le pénètre. Il a la sensation d’être immergé là où il n’y a plus ni fluide ni de gaz. Il n’a aucun goût dans sa bouche, ni odeur le long de ses branchies.
Les trois Goéthéurges l’observent sans bouger. L’un d’eux parle d’une voix douce et rassurante :
- Si tu te rendais XeAr et surtout si tu nous rendais ce que tu as dérobé, ça nous arrangerait tous
et… il y a déjà eu pas mal de dégâts ici, sans compter les Pounawas.»
- Merci, je passe ⸮» Répond XeAr en lançant un premier sort. (⸮ point d’ironie)
Son poing part.
Il envoie un gros direct du droit. Son épaule droite bascule, bien balancée, hanche bien ancrée dans le sol! Un coup de boutoir physique, qui résonne dans tout son corps, giifa en tressaille.
Les dalles sous ses pieds cèdent et se fracturent. Le bras tendu vers ses trois nouveaux adversaires.
La pression est telle qu’une colonne d’eau explose depuis son poing et se propage en ondes de choc qui forme des cercles concentriques. Ils grossissent à mesure qu’ils filent vers les mages, ils remplissent l’espace et occupent toute la hauteur du hangar.
En une fraction de seconde l’onde traverse les trente mètres. La vapeur super-comprimée, surchauffée, crée une mini-explosion thermique. La Pyrnova dense et brûlante, se propage le long d’une barrière d’énergie et forme une pellicule de plasma électrique. Un des mages a dressé un cocon Némolemme ; XeAr voit la lumière se plier sur la membrane protectrice, la chaleur irradiante devient une couleur.
Puis tout éclate.
Plus d’une centaine de mètres plus loin, l’onde Pyrogène rebondit dans une impulsion invisible de pression et de bouillonnement. Elle frappe le mur, soulève une tempête de limon et de débris.
L’eau éclate en un immense bourbier boueux baveux, un bordel brouillis, une bauge.
Le sol vibre. Le hangar entier se noie dans une pâte d’ombres et de bouillasse.
XeAr ne voit plus rien à travers ce chaos visqueux et fangeux. Mais au milieu de cette mélasse sombres et de décombres, il sent les pulsations sourdes de son propre cœur et ceux de giifa.
Les mages tentent des sorts de lumières, mais ça ne fonctionne que dans l’obscurité. Leurs charmes éclairent les sédiments en suspension, inutiles, ils se perdent comme des phares dans un brouillard sale.
Tous les trois sont le nez dans les broussailles d’un bocage bourbeux — incapables de distinguer XeAr dans cette bétoire.
Sonnées par l’onde de choc, les Goéthéurges des assaillants n’ont pas le temps de réagir.
XeAr plonge dans la fange.
Les silhouettes bougent, perdues, mais XeAr est déjà sur elles.
giifa lance deux tentacules sur le mage de droite pour le jeter à terre.
XeAr projette celui du centre pour l’envoyer percuter le dernier à gauche.
Mais le sol pivote.
Un vertige violent lui soulève l’estomac et la pieuvre s’agrippe au plafond de toutes ses ventouses.
Une jettatura planaire vient de renverser l’horizon, c’est le mage du milieu, malin, qui en est l’auteur.
Maintenant XeAr est par terre à l’envers. Les trois sont debout au-dessus de lui.
- Tu vas pas nous faciliter la tâche‽» (‽ point exclarrogatif) L’interroge l’un d’eux, une pointe de lassitude dans la voix.
- On dirait…» Répond XeAr avec son sourire.
… si vous vous donnez tant de mal, c’est que ça doit le mériter…»
- S’il te plaît…» S’apprête à répliquer le mage de gauche, il ne finit sa phrase que celui de droite a déjà lancé un sort.
La lumière douce de sa véralume s’épanouit sur le sol, éclaire de bleu méthane les particules, les transforme en joyaux nacrés. Les poussières s’embrasent dans des étincelles brillantes et chaudes.
C’est magnifique, jusqu’à ce que l’eau commence à bouillir.
Puis elle se souvient soudain qu’elle peut brûler.
Le mage vient de déclencher une hydrolyse, l’eau craque l’hydrogène s’enflamme, l’oxygène l’alimente. La réaction en chaine commence, une boucle algorithmique sombre dans l’entropie.
- Cet imbécile lance une hydroflamme?» Peste XeAr.
Au milieu de sédiments et de planctons…» Ajoute-t-il dans un murmure.
Le mage du centre tique et réagit.
De sa main droite il tisse une spirale sombre, de l’autre une arabesque de contre sort.
Le premier sortilège: l’eau tourbillonne dans l’étape de purification Nigressence, elle s’éclairci.
XeAr observe, presque fasciné, la boue est lavée, filtrée par des éponges de verre magiques et un réactif, dans une belle lumière pâle. C’est un très beau sort d’Albedine exécuté avec poésie, XeAr admiratif agite discrètement ses doigts.
Le second sortilège : une Déluvence suave et agréable. Une pluie d’eau douce surgit soudain dans une fraîcheur bienveillante qui inonde les branchies de XeAr. Chargées de mémoire séculaire, des gouttes, vert menthe des fumeroles, les enveloppent tous de sa gentillesse.
‘Ce mage est vraiment un magicien, ses sorts sont oniriques et surréalistes’ pense XeAr.
Ses sorts sont des Haïku élégiaques mais étrangement pas si tristes que ça.
Avec la vue partagée, XeAr se rend compte que les Goéthéurges des trois mages sortent de leur torpeur.
L’onde de choc les a sonnées mais pas assez longtemps au goût de XeAr.
Leurs runes reprennent vie dans des miroitements de couleurs.
Toujours à terre, giifa a pris l’initiative de recharger l’hapax et plusieurs cocktails coulent déjà dans les veines de son porteur.
Alors qu’il prend la parole, XeAr enlace des Échosylles à l’intérieur de sa phonation.
Chaque syllabe s’assemble dans sa gorge porteuse d’une signification magique intrinsèque.
Les trois antagonistes n’aperçoivent pas les Moussements des sorts qui se tissent dans l’écume de l’eau.
XeAr illustre son propos de préparation, ses mains surjouent la dramaturgie ;
- Ces feux que vous avez allumés contre moi n’étaient pas charitables,
À votre tour goûtez les feux de mon enfer que je vous destine! Coupables!»
Le dernier mot claque comme ses mains et ses doigts finissent l’Aquaglyphe.
Chaque vibration de sa voix cache un verrou théurgique.
Le sort multiple démarre.
Le cube de Zonation se déplie autour des trois mages surpris et les enferme.
Sur chacune des quatre faces verticales s’exécutent les Hydroglyphes lumineux, récitant les vers;
Entre XeAr et les mages;
* Véralume, flamme douce de la mer, *
Derrière eux
* Que ta lumière éclaire mes vers. *
à droite
* Sous ton éclat, je trouve la clarté, *
et à gauche
* Que ton reflet me donne l’immensité. *
- Vous vouliez une hydroflamme voici ma version.» Murmure XeAr ⸮ (⸮ point d’ironie)
giifa projette un nuage de cristaux jaunes qui éclatent en soufre octoatomique.
Leur prison se remplit de «La flamme froide qui danse sur le seuil des enfers marins.»
Les parois sont inondées de lumière et de feu liquide au jaune souffre, le sol s’ouvre sous leurs pieds…
XeAr voit l’horreur figer leurs traits, les regards se glacent terrifiés : d’immenses crevasses de lave brûlante s’étendent en contrebas.
Le cube se brise sous la chaleur interne et libère des hydroflammes bleues qui se propagent et lèchement le sol du hangar, dans un cri de furie.
giifa jette des ampoules de verre enchanté qui se brisent à terre et dispersent le Catalyseur H2O-Éthérique. Le gaz liquéfié sous haute pression magique se vaporise dans l’eau.
La boucle rétroactive du souffle d’Ondine est enclenchée, l’Hydrolyse goétique déclenche une explosion dissociative. L’énergie primordiale qu’elle dégage de l’élément liquide est phénoménale. Même pour un sort majeur et dangereusement instable.
« Le baiser qui éveille le feu dormant dans le cœur de l’eau.«
Les labeurs les plus proches commencent à fondre et s’effondrer sur eux même et coulent comme du miel noir. Les éléments les plus fragiles ruissellent, les caisses en métal deviennent visqueuses.
Des flammes d’eau jaune souffre et rouge infernal jaillissent les crevasses.
Un tourbillon de Vorticessence entoure les trois mages immobiles, la chaleur envahie tout.
Au cœur de cette fournaise, le métal liquide en flaques, s’évapore dans des volutes corrosives.
L’enfer se déchaine sur les trois adversaires qui ne bougent plus.
Le mage poète a les bras le long du corps, le regard creux, ses mains contre ses cuisses bougent fébrilement, mais il est tétanisé.
Les flammes enveloppent le hangar de jaune Soufre Abyssal et lèchent le plafond d’un rouge écarlate effrayant, ses structures se tordent sous la chaleur insupportable, le sol gémit.
Au-dessus se dresse la silhouette menaçante d’une main noire sans lumière.
Elle danse avec les éclats de flammes, comme si elle était en train de tracer de nouveaux Aquaglyphes mortels. La peur, la terreur coulent de toute part des trois silhouettes pétrifiées.
La noirceur de la main commence à envahir le cœur des mages.
Elle étend son Osculuniscence de plus en plus à travers le hangar et commence à absorber la lumière des flammes. Tout commence à s’éteindre.
Seule la lave rougeoyante, au pied des trois, coule des enfers toujours ouverts devant eux.
Puis…
Chapitre 26
Elle apparaît!
Dans le noir le plus pénétrant, de l’obscurité la plus sombre.
Au-dessus des mages, une silhouette de nitescence dézippe le voile de ténèbres au fur et à mesure qu’elle descend vers le sol. La lumière: sa lumière fend en deux le sortilège, d’un blanc simple et éclatant.
La joie revient vers les mages, ils commencent à bouger et la voit: l’Enchanteresse, les bras ouverts, comme pour écarter la noirceur de cette eupraxie. XeAr sent les pulsations avant de voir.
Le cœur vibrant d’une galaxie en floraison se diffuse en parfums mystiques et scintillants, elle dissipe avec grâce et succès le sort de XeAr. Il a les branchies saturées de badiane, d’anis, de miel citronné…
L’Enchanteresse se pose.
Son pied droit touche le sol.
Elle fait face à XeAr; elle s’est interposée entre lui et les mages.
Tout en ramenant ses bras sur sa poitrine elle lance une Rippléon chaleureuse et ces mots aux mages:
- Ça va aller? Si vous en avez la force, partez.» Dit-elle d’une voix claire et apaisante.
L’onde magique de ses paroles se propage dans l’Ondosphère avec un arrière-goût miellé et persistant, elle apporte la joie et renouveau sur une note épicée, jusque dans les ouïes de XeAr.
Les mages ne se font pas prier, dans une Ondéclic leurs corps se délient comme une algue caressée par le courant. Leurs contours s’estompent en un halo d’opalescence, avant de se fondre dans le silence abyssal. Ils ne laissent que le souvenir d’un murmure d’eau et l’écho d’une mélodie oubliée.
Leurs peurs ont disparu avec eux.
- A nous deux.» Lance l’Enchanteresse en même temps que les tentacules de sa Goéthéurge.
L’ombrelle d’une méduse, corail et feu vif, éclos doucement et couvre entièrement sa partenaire.
Ses bras oraux se déploient de part et d’autre, souples, prêts à frapper. Ses tentacules venimeux s’étalent et envahissent l’espace du hangar.
XeAr recule lentement et observe l’énorme Nemopilema translucide de presque deux mètres qui enlace sa porteuse de son corps bleuté. Les filaments de ses tentacules sous-jacents jaunâtres-bruns parcourent l’eau à travers l’entrepôt et donnent une saveur douce et légèrement citronnée qui pique les branchies de XeAr. Ses palmes le propulsent discrètement à bonne distance.
Quelques bras oraux étreignent l’Enchanteresse et une partie de son immense corps est lovée dans le sac à flanc en kelpissage.
XeAr détaille l’équipement de cette nouvelle adversaire, son sac est tissé à partir de plusieurs Laminariales brunes et plus claires. Plus précisément, il est composé d’au moins six espèces différentes. Un travail magnifique qui projette des couleurs iridescentes ensorcelée, recouvert d’Écailles-Miroir sur l’intégralité du buste, remarque XeAr.
Une menace sensorielle camouflée en douceur.
XeAr continue l’inspection, l’armuresoutenue d’une magie poétique, un casque intégral. Devant la bouche, dans l’excroissance translucide, se loge un filtre Siphonelle.
L’esprit tactique de XeAr réfléchit: «ça va pas être possible d’empoisonner l’eau ou de provoquer des hallucinations de cette manière.»
Les oreilles sont protégées du bruit par un Quiétal, de part et d’autre avec la forme caractéristique de la spirale du nautilus, c’est très élégant.
- Bien évidement.» Pense-t-il,
Elle n’est pas là pour un défilé de mode, ça va saigner.» Il sent pulser giifa contre son flanc.
Tout en s’éloignant, XeAr se tient prêt lui aussi.
Sans un Moussement les sorts ont déjà jailli; un son profond, si profond qu’il fait frissonner les coraux.
giifa tremble de toute sa capacité Némochrome, elle est paniquée comme rarement. Elle scintille de milles couleurs, ne sachant laquelle choisir pour exprimer combien elle est inquiète. Enfin XeAr se rend compte de ce qu’il vient de se passer, en retard sur ce vient d’accomplir l’Enchanteresse.
Leurs quatre yeux s’écarquillent et comprennent l’ampleur du sortilège.
XeAr se crispe de surprise, se croyant en sécurité à une bonne trentaine de mètres.
Plusieurs doigts d’anges de la mort se précipitent vers lui. Ils courent le long de centaines de tentacules de la méduse. Les brinicles forment des figures de Lichtenberg hypnotisantes qui foncent toutes de glace vers XeAr immobile.
Il sent l’eau s’étrangler, son propre regard suspendu, médusé et plein d’admiration.
En un seul geste son opposante a eu le temps; de booster son métabolisme avec un cocktail ATP-Mitochondrion Flamme et de séparer les couches de salinité de l’eau en différentes strates haloclines. L’Enchanteresse s’illumine à mesure que son Fluctuscript se répand en elle.
Elle dirige cette glace superionique par Marinokinésie tout le long des tentacules de sa méduse, la nucléation de la glace se crée autour d’eux. Malin et poétique… XeAr jubile devant la complexité, l’eau qui cristallise lui pique les branchies d’un froid romantique.
Vraiment impressionnant l’art de l’Enchanteresse, sa théurgie est légère.
L’ancien ingénieur en magie prend le dessussur le danger, il analyse.
Il a le temps.
Un Fluctuscript coule déjà dans ses veines, pour commencer il accélère sa perception.
L’Enchanteresse exploite un état de la matière assez exotique.
L’adversaire de XeAr a fait grimper la température à plus 5000 K et localement elle est arrivée à augmenter la pression. La glace VII forme des cristaux cubique au sein duquel une étrange danse chimique se réalise, tout le long des tentacules de sa compagne. L’eau fait une transition de phase, les ions saturés d’oxygène se cristallisent et catalysent les ions d’hydrogène. giifaélectrosensible se love en frémissant contre lui.
L’eau devient hautement conductrice à mesure qu’elle mute vers l’état solide de glace superionique, une la belle magie Cryohydrie, très lyrique. XeAr sent la chaleur diminuer alors que les cristaux poussent.
L’Enchanteresse déploie un champ d’énergie pour protéger le hangar et éviter plus de dégâts.
XeAr n’a jamais vu un Vorticium aussi limpide. D’habitude ce sort est plus démonstratif, il tourbillonne, il tempête. Là, la magie de son Vorticium transporte une symphonie gustative, où les notes de miel et de graine d’étoile dansent en une valse à travers ses branchies.
Quelle sérénité.
Littéralement pris sous le charme XeAr laisse les sorts s’exécuter sans broncher.
Les doigts d’anges de la mort parcourent les derniers cinq mètres et sont proches de le toucher.
Il claque des doigts.
Une bulle magique d’eau surchauffée, éclate en vapeur brulante pour lui offrir toute sa protection.
XeAr est presque triste de contrer un si joli sortilège, tellement bien élaboré par un bête Souffléclat.
Tellement basique; mais il offre une défense si rapide. Ce sort ne sert pas à ça, il est utilisé par les ouvriers Geyserions qui travaillent sur les évents hydrothermaux et des geysers sous-marins.
C’est un sort d’auto-protection, en cas d’accident, il doit être simple, rapide et efficace; il l’est.
L’Enchanteresse vacille, elle est surprise, ses charmes ont été nullifié sans aucun effort apparent…
Elle ne semble pas comprendre le contre sort qu’il vient utiliser. Il n’est pas enseigné en cours de magie, mais de sidérurgie ou géothermie.
Un peu prétentieux, XeAr savoure sa victoire. Une victoire éclair.
Quoi‽ (‽ point exclarrogatif)
XeAr ne s’est aperçu de rien, mais il est cerné par les tentacules, il y en a tout autour de lui. C’est une nouvelle invocation qu’elle a lancée ou c’est son premier sortilège qui continue?
Il ne les a pas vus venir. Prisonnier au milieu de ce filet sibyllin.
- Il va me falloir faire preuve d’imagination.» Se murmure XeAr.
Les bras oraux de la méduse manipulent les chargeurs à cocktail de l’hapax de sa porteuse.
- Comme giifa!» S’exclame XeAr qui vient de comprendre.
Elle ‘triche’, ce n’est pas l’Enchanteresse qui lui a demandé, intéressant, elle aussi utilise sa Goéthéurge. C’est elle qui a pris l’initiative de déployer ses tentacules à travers tout le hangar.
Ils s’étirent et s’entrelacent dans l’Hydrocène, ils génèrent des motifs lumineux complexes et des pulsations. Les filaments changent de couleur, XeAr doit être prudent, le contact avec ces tentacules n’est pas brûlant, mais il électrise d’un poison violent. Il sera douloureusement paralysé s’ils le capturent. La créature médusoïde a envahi tout l’espace autour de XeAr et de giifa.
Il va devoir ruser d’une théurgie innovante, pour faire front aux tentacules sous-jacents.
XeAr déploie des rubans d’algues fluorescentes. Il les agite dans la danse du sort Velgondra. Des mouvements secs et subsoniques propulsent les tentacules de la méduse. Plusieurs ondes de chocs courtes les écartent en cercles concentriques de plusieurs mètres.
Une ouverture.
Il vient de se dégager un chemin en ligne droite vers l’Enchanteresse.
Fin de l’Hineka avec de ses longs filaments lumineux, il a transpercé le sort.
En un éclair il se précipite.
Il est juste devant elle et lui fait face, légèrement plus grand.
Il sent à travers la visière de son casque le regard de ses yeux perçants. Désormais au contact de sa Voluméa à moins de deux mètres. L’Enchanteresse dégage une odeur réconfortante et légèrement boisée: une empreinte olfactive d’un matin printanier, mêlant le miel et une touche herbale.
- Il va falloir me ficher la paix maintenant.» Déclame XeAr, tandis que la voix de son Échosylle amplifie l’onde sa Mirabilité et fait trembler l’eau.
Il commence à grandir ou bien est-ce l’Enchanteresse qui rapetisse? Les parois du hangar ne bougent pas. Rien autour d’eux ne change de forme.
Il grandit et se déploie au-dessus d’elle, il commence à la prendre de haut, le regard plongeant. Elle est obligée de lever la tête, ils si sont proches et il est vraiment très grand. Il la surplombe de ses huit mètres maintenant…et continue encore de grandir.
L’eau vacille et danse.
La lueur de l’Enchanteresse — autre nom des méduses — disperse ses tentacules et ouvre grand ses bras pour paraitre plus imposante, aussi impressionnante.
- Ridicule.» Murmure l’Enchanteresse, XeAr n’a pas dû l’entendre, mais elle l’a tellement pensé fort, qu’il reçoit le mépris comme une décharge le long de sa colonne vertébrale.
L’Enchanteresse ne cherche pas à dissimuler le Moussement de son enchantement Ondulatoire.
A chacun des mouvements de sa cage thoracique, inhalation, exhalation, elles grandissent toute les deux, la lueur et la porteuse. Ses épaules s’élargissent comme un mur infranchissable, inhalation, exhalation. Elles deviennent un récif impénétrable.
Bientôt, XeAr lui arrive à peine à ses hanches, elle doit faire plus de trente mètres de haut.
L’espace se gonfle. Elle croît, son torse s’étend tel un rempart d’eau et de lumière de sa lueur.
L’ingénieur s’accroche à sa perception phénoménologique, tout au fond de lui XeAr voit bien qu’aucune règle de géométrie n’est bafouée. Il se rassure d’un regard à travers l’entrepôt, les perspectives sont respectées, elles sont toujours à leur place, elles se tordent sans rompre.
Mais l’Enchanteresse ignore copieusement ça et continue d’enfler encore.
Sa masse imposante noie la vision de XeAr qui retient son exhalation dans ses ouïes.
Désormais toujours plus grande, elle domine les labeurs, les rares qui n’ont pas fondus au loin, mais aussi leurs carcasses plus proches.
Inhalation, exhalation, elle dégage une sensation de puissance…
Non.
Elle dégage la puissance elle-même.
Son Aurancre diffuse tout autour dans l’eau environnante, le long des tentacules dispersés partout qui quadrillent l’entrepôt. Son Aurancre sature physiquement l’Hydrosphère et les sens de XeAr.
Il est entouré de six bras immenses, deux de l’Enchanteresse qui l’enveloppent comme pour lui faire comprendre qu’il est enfin capturé et ceux de sa compagne Nemopilema.
La pression du sort l’écrase au sol, inhalation, exhalation. Ses genoux plient. Sa main droite heurte le sol. L’eau vibre, il frémit.
- Comment oses tu utiliser mon propre sortcontre moi !» Lance-t-elle dans un mouvement.
Sa voix fend l’Aqualys.
Pour faire face XeAr leve son bras gauche, le genou droit à terre, appuyé sur son coude droit. Il tend sa main gauche en direction de l’abdomen de l’Enchanteresse tout en la fixant.
Avec ses doigts il tend l’auriculaire, le pouce et rassemble ses autres doigts dans sa paume.
Il plonge son regard dans la direction de la visière, il sait qu’elle ne le quitte pas d’un cil.
Appuyé sur son coude droit, avec sa main droite il déclenche un Fluctuscript de sa composition.
Il lui faut plus qu’un simple boost comme l’ATP-Mitochondrion qu’elle a utilisé tout à l’heure.
Son Fluctuscript s’active, trois tiers de fiole; les trois cocktails s’unissent dans ses veines.
La première partie, le Glyco-Synthase Vitale, une sorte de sirop énergétique ultra-cheaté diffuse en lui. L’énergie des glucides marins qu’il a extrait grâce à l’enzyme alchimique Glyco-Synthase se transmute en pure force magique. Simple mais efficace, merci les ouvriers des profondeurs;
« Le nectar des algues solaires, l’énergie douce tissée en chaînes de sucre.«
Dans la deuxième partie, un Phosphorus Anima Lumen, désillumine sa magie comme un foyer obscur. XeAr sent la première partie de son cocktail le GSV qui entre en résonnance avec le phosphore blanc (P4) de l’Osculuniscence. Sa solution inverse la propriété de produire des traces lumineuses dans les ténèbres. C’est la contrepartie à sa stabilité.
« Se cacher dans l’ombre même en pleine lumière. «
Enfin la troisième, un Filtre de Lorentz Contracté, agit sur la perception du continuum. XeAr sent frémir les distances plus rapides, les mouvements s’étirer et les durées s’éloigner. C’est subtil, mais décisif. Parfait pour l’esquive, la précision, la fuite.
« Plier l’instant, comprimer l’horizon.« , songe-t-il avec une once de fierté amusée.
Maintenant! XeAr sent le monde autour de lui devenir plus net.
Au moment où il ouvre la bouche pour répondre…
Il perçoit un changement.
Un frisson dans ses branchies, des caresses sur ses côtes, depuis son sac à flanc.
giifa libère un cocktail de Cytokine des Murmures. Ce fluide noir, épais, chargé de protéines, propage dans l’eau des signaux bio-alchimiques complexes. Il va agir comme des modulateurs sur les récepteurs cellulaires; liés à la perception subtile.
Si XeAr ne peut atteindre l’Enchanteresse à cause du filtre Siphonelle de son casque:
Ce n’est pas le cas de sa lueur, la méduse va morfler.
En même temps qu’elle exécute sa ruse, giifa ajuste leur propre Aquasonance. Elle filtre les bruits, d’un côté, elle amplifie certains échos ténus et de l’autre brouille volontairement l’Hydrapathie.
Elle les protège, elle, et XeAr du tumulte de sentiments qu’ils vont engendrer: Ça va taper!
Une décharge de parfums indicibles explose dans l’eau. Le vacarme sonore et émotionnel autour d’eux assaillent sur leur adversaire. Cette marée de sensation déferle, elle devienne un ouragan dirigé sur leurs antagonistes, elle les submerge et les sature.
Maintenant, il sent chaque cocktail circuler en lui, chaque onde de pouvoir pulser dans ses veines.
XeAr fixe la visière dans un sourire plein de complaisance.
- J’ose⸮» Tonne-t-il, avec toute la profondeur caverneuse des branchiospines au fond de sa gorge. Comme un grondement de faille sismique, il fait raisonner ses opposantes et résonner la Voluméa. (⸮ point d’ironie)
Et il grandit, il croît.
Il gonfle, il enfle.
Sa taille augmente.
Il dépasse déjà la taille de l’Enchanteresse.
Il la surplombe rapidement de presque cent mètres, il la toise.
Et il continue de grandir. Encore.
Deux cents mètres. La lumière se courbe autour de lui et déforme tout le hangar.
Sa taille augmente. Encore.
Quatre cent mètres. L’Enchanteresse devient minuscule et l’eau mousseuse.
Ça continue comme ça pendant de longues secondes.
XeAr n’a aucune pensée, il ne fait que grandir.
Toujours plus haut. Plus large. Son adversaire une simple étincelle lumineuse au fond de l’abîme.
- C’est ridicule.» S’esclaffe la magicienne quand même prise d’incrédulité.
Les perspectives font n’importe quoi: XeAr est bien plus grand que le plafond du hangar mais il sent malgré tout qu’il en est encore très loin. Le sort continue d’éclore en lui.
L’Enchanteresse n’a pas changé de taille et elle est bien plus massive que les labeurs tout proches. Du haut de ses quarante ou cinquante mètres, elle lève la tête et arrive à peine à apercevoir le regard de XeAr. Tellement loin, elle ne peut plus voir ses yeux, ils sont à plus d’un demi kilomètre de là.
Il est trop colossal, trop immense, trop au-dessus.
Aucun angle, aucune proportion n’est mise à mal et pourtant il est bien plus volumineux que le hangar. L’Enchanteresse ne lui arrive pas à la cheville. Littéralement.
Elle n’est plus qu’une poupée d’eau à ses pieds.
La topologie perd sa cohérence, lui continue de s’élever, massif, irréel.
L’espace se plie, sa silhouette se déploie, tout son être s’élève.
XeAr sent les couches de l’univers céder sous son expansion, l’Hydrotrame se courbe.
L’Enchanteresse voit son propre sort, retourné, déformé, il l’écrase et elle reste figée, elle a un frisson qui court le long de son échine. Quelque chose de pire arrive encore, soupçonne-t-elle.
XeAr et l’enchantement finissent de fleurir.
Du haut de ses huit ou neuf cents mètres, peut-être plus; il tend son coude droit au-dessus de son épaule.
Il arme son bras, il va frapper et lancer un grand coup de poing en direction du sol.
Dans sa direction à elle.
Il contracte tous ses muscles, se baisse et projette son poing entre ses jambes pour venir l’écraser. Le mouvement est si vaste que l’eau se retire, paniquée, comme si elle tentait de fuir.
- On va me ficher la paix maintenant.» Réclame XeAr passablement énervé.
Le geste tombe vers le sol, entre les deux se trouve l’Enchanteresse.
Le poing descend. La pression augmente.
Au fur et à mesure que le poing dévale la hauteur, du ventre, des hanches, de la jambe, de ce gigantesque géant, l’eau commence à chasser tout à l’entour. L’amplitude cosmique de l’attaque crée des courants puissants. Près de la magicienne, des débris fondus et tordus commencent à ployer vers le sol.
Plus loin encore la pression, amplifiée par l’effet de piston, renverse comme des fétus les labeurs difformes encore debout.
L’eau se comprime, les carcasses se tordent et la pression augmente toujours.
XeAr continue de se baiser, son poing arrive à son genou. Le temps s’accélère.
Les tentacules de la méduse sont cloués au sol sans aucun frémissement de mouvement.
La contrainte devient insoutenable, le sol commence à rompre.
Tout autour de l’Enchanteresse, il craque dessinant la forme du poing qui chute sur elle.
Son casque commence à se fendre, la visière se lézarde.
XeAr sent la panique pure monter dans l’eau.
Le poing est à un peu moins de cent mètre d’elle et il accélère encore.
Il est monumental, il envahit le champ de vision de l’Enchanteresse, elle ne voit plus que ça au-dessus d’elle. La dalle se déforme, et cède par plaques entières de plusieurs vingtaines de mètres.
L’Enchanteresse sent ses pieds se dérober sans aucune métaphore. Son temps ralentit.
Elle s’enfonce de dix mètres au centre du le cratère qui se forme avant même l’impact.
La constriction la pétrifie, étouffant ses sorts dans sa gorge. Les bras le long du corps, le regard creux, ses mains contre ses cuisses bougent fébrilement, elle est tétanisée.
Le poing du titan va la fracasser, elle a peur, vraiment peur: terrifiée.
Il y a entre eux tout un horizon d’évènements.
Elle a la sidération.
Lui a l’accélération.
Son casque implose et libère les boucles flamboyantes de ses cheveux qui se mêlent aux tentacules de sa lueur dans un halo Auburn lumineux.
Le poing inéluctable n’est plus qu’à quelques mètres, malgré la torture de cet effort intolérable, elle se tient toujours debout, droite et fière.
Figée.
Plantée dans les gravats. Elle sent la chaleur de la compression de l’eau sur son visage.
Des bulles de vapeurs se créent par cavitation et entrainent les débris de son casque.
Les bras, les dix bras le long de son corps, elle voit arriver le poing irréfragable.
Il n’est plus qu’à quelques centimètres… Faisant face, digne et altière, le visage tourné vers en haut.
L’impact imminent fait s’effondrer le sol.
Elle sourit, un sourire de délivrance teinté d’excuse.
- Ça suffit!»
L’index de la Jobotahe pointé au-dessus de la tête de l’Enchanteresse, bras tendu.
Le sort vole en éclats de millions de flocons. Le hangar est envahi de pétales Glamourie.
Le charme de XeAr précipite en une neige Noctiluint, sa couleur s’irise autour de la Jobotahe et virent au bleu cobalt. Sur ses propres épaules, un rose pâle et un vert tendre enveloppe l’Enchanteresse.
La lumière crue du hangar revient et elle recouvre la bioluminescence du précipité, qui commence à tapisser le sol d’une fine pellicule. Autour de l’Enchanteresse, les teintes changent, au fur et à mesure qu’elle reprend ses esprits dans les bras de sa sauveresse.
- T’es pas drôle.» Lance XeAr en direction de son ami xxsioo.
Les jambes de l’Enchanteresse se dérobent, la Jobotahe la rattrape doucement en l’accompagnant au sol, pour l’allonger.
- XeAr, ça suffit!» Répond-t-il sans mangement. «…vient voir les dégâts s’il te plaît.»
Penaud, XeAr s’approche, au passage il ramasse un gros débris du casque, il le regarde tout en le soupesant — un morceau de composite léger et encore chaud. Il dévale la pente du cratère qu’il vient de façonner et se dirige vers le centre. Il s’approche des deux silhouettes, une tension dans la poitrine.
Quand il arrive près d’elles, une étincelle anisée s’empare de lui. Une odeur agréable et douce mais caractéristique le saisi, à la fois légère et riche; du miel floral avec une pointe citronnée.
- Je suis désol…» Mais il ne finit pas le mot, ses ouïes restent stupéfaites.
XeAr voit dans les bras de xxsioo allongée; AgI, ses longues boucles rousses flottent doucement.
Elle lui lance un regard plein d’excuses.
- Je ne voulais pas…» Murmure-t-elle, la gorge serrée, une mèche Auburn sur la joue.
- Désolée, c’est moi! C’est ma mauvaise idée, je vous présente mes excuses. A tous les trois.» Dit fetyW, qui vient d’apparaître. Elle se dirige vers AgI. Son éther Eidolon envahi de lumière et de chaleur toute la Voluméa autour d’eux.
La nord’I fidèle à elle-même, avec pudeur, elle revêt une apparence aussi nette possible, entre le jaune cobalt et le jaune béryl. XeAr est totalement absorbé par AgI, il aurait pu tellement lui faire mal.
Et c’est elle qui s’excuse…
Mais que fait elle làd’ailleurs ? Quoi‽ AgI est l’Enchanteresse… (‽ point exclarrogatif)
Il tient toujours le débris du casque.
Le parfum de miel anisé dans l’eau devient insupportablement familier. Puis, doucement la pensée éclos.
Le débris lui glisse entre les doigts. Les boucles rousses, mêlées aux tentacules feu vif de la lueur.
Un parfum de miel chaud et de coriandre verte. Les pièces s’assemblent. L’information percute son esprit comme un courant de fond. La réalité bascule. Il se fige d’effroi.
AgI qui est toujours au sol dans les bras de xxsioo, elle demande à fetyW:
- Ce n’était pas une illusion?» Son visage est illuminé par l’Eidolon penché sur elle.
- Si… encore heureux.» Répond fetyW, un regard circulaire sur l’ampleur des dégâts provoqués par le sort que XeAr a modifié.
Mais? et elle, que fait la nord’I ici‽ (‽ point exclarrogatif)
Xear ne l’a pas senti arriver, pourtant elle se tient juste à côté de lui. Il est tellement abasourdi de voir AgI… et elle est l’Enchanteresse!
’LA’ grande Enchanteresse, comment il ne l’a pas reconnue?
Elle est AgI zyNsq: ‘’LA‘’ grande Enchanteresse? C’est elle… elle‽ (prononcer zihinnsécou avec le N majuscule au milieu du nom). (‽ point exclarrogatif)
Dont le N majeur vibre dans l’eau quand on prononce son nom, il résonne comme le titre qu’elle honore.
’LA’ grande Enchanteresse, insiste-t-il encore.
Comment a-t-il pu être aussi aveugle ? Maintenant qu’il sait et qu’il la regarde attentivement; oui c’est évident. Cette chevelure rousse avec de longues boucles flamboyantes.
Se répète-t-il pour s’en persuader.
AgI encore allongée au sol dans les bras de xxsioo, la Jobotahe lance un regard grave, accusateur mais complice à son ami: ‘tu vas te décider à l’aider à se relever’.
Si xxsioo avait pu signer, il aurait sûrement ajouté «idiot! », mais ses mains sont prises, il soutien AgI.
XeAr s’approche piteux et conscient qu’il a vraiment fait du grabuge. Il mesure le cratère et l’étendue du désastre qu’il a provoqué, les poteaux tordus, les labeurs pétrifié et ça aurait pu être pire.
Un saisissement de froid lui monte dans la poitrine, se dissipe dans ses branchies, il grelotte d’effroi.
En même temps il se sent un peu trahi, par AgI… mais un poids glacé lui serre le sternum.
Pour l’instant il culpabilise plus qu’il ne lui en veut, ses ouïes se contractent, l’eau devient lourde dans sa gorge. giifa vire au gris cendré. Il s’approche, le cœur lourd, ses palmes raclent le sol défoncé.
XeAr se baisse vers l’Enchanteresse et il lui tend la main, pleine d’excuses, de remords et de flocons de sorts. AgI le regarde avec un sourire complice en répondant à sa main tendue, littéralement:
- Désolée… vraiment, je voulais pas…» Répète-elle sincère, en se relevant une senteur sucrée et florale, avec une pointe anisée, envahie les branchies de XeAr.
Bien qui sente la trahison et aussi un effluve miellé de badiane, il comprend qu’il ne comprend pas tout… Ses yeux héliotrope dans ceux d’AgI et sa main dans la sienne:
- Il va falloir qu’on parle.» Lance XeAr, sans détourner la tête, son ‘’regard intérieur’’ file en direction de fetyW, c’est à elle qu’il s’adresse.
- En effet! Oui. Il va falloir qu’on parle!» Confirme fetyW.
Mais avant tu as un truc à me rendre. » En faisant onduler sa projection.
- Euh? Je l’ai pas, c’est NaHOqui l’a.» Répond en balbutiant XeAr, il se tourne vers la nord’I.
- Pardon?» Dit fetyW interloquée, cette fois-ci son Eidolon scintille franchement.
- Quand j’ai été éjectéde la salle blanche… TranDislution… » Répond XeAr en forme d’onomatopée et en haussant les épaules pour seule explication, apparemment évidente.
- Putain mais j’ai rien vu, c’est pas possible!!» Lâche comme ça fetyW.
XeAr croise le regard de xxsioo. Puis celui d’AgI. Le silence pèse. Ils se regardent tous les trois.
Qu’est-ce qu’il lui arrive de jurer comme un manutos des Docks?
Plus tôt depuis l’eau laminaire du Silentos, son hapax a déclenché un Glitch-Saut — qui a transmis une capsule à NaHO: « Mutatis mutandis, ce qui est là est maintenant ailleurs.»
C’est ça qu’elle veut récupérer fetyW, il avait bien raison: c’est très important! Ce qu’il a trouvé est capital pour la nord’Iës vu dans l’état où fetyW se met…
Elle n’a pas l’air dans son assiette, son Eidolon oscille et vacille, elle est vraiment contrariée.
Son éther d’habitude si net et perceptible se diffuse un long moment dans l’eau. Sa lumière devient instable et les bords de sa forme deviennent flous.
Tous les trois la regardent, inquiets.
Elle leur sourit et a déjà reprit consistance, dans un même geste, elle lance une série de Faëribots.
- Pour réparer les dégâts.» Ajoute-t-elle, sans colère ni jugement, juste par c’est ce qu’il faut faire.
Rapidement le hangar commence à fourmiller tout autour d’eux.
Des Corallia (sans S) s’agglutinent et commencent à s’occuper des poteaux endommagés. Des Souflons déboulent en trombe à droite de XeAr et vont ressouder, plus loin, les structures légèrement déchirées.
XeAr aperçoit au fond du hangar quelques Noétibots qui aident les Onde Tisseurs à tresser des sortilèges de mur. Plus près, en haut du cratère où ils sont tous les quatre, des Haijilings commencent à déblayer les gravats. Venant de tout part en bourdonnant au-dessus d’eux, une flottille Omiràs s’occupe de ramasser les flocons dispersés dans tout l’entrepôt. XeAr entend à gauche, à droite, plus loin encore les puissants Ruwarais qui tronçonnent les flaques métalliques afin de faciliter l’évacuation.
- Vous deux, vous rentrez, l’une se soigner et l’autre te changer.» A l’intention des deux p’Aoriiu.
Toi interdiction de rien lui dire sauf que tu es désolée.» En direction d’AgI.
Et toi interdiction de rien lui demander sauf pardon.» En direction de XeAr.
Rendez-vous dans dix minutes, vous avez déjà le lieu sur vos contacteurs.
XeAr! Sur le chemin tu prends NaHO au passage avec ce que tu me dois, ramène les deux.» Ordonne fetyW.
Elle lâche les mots sans aucune autre négociation, l’eau est tendue.
- Il va falloir un nouvel nid pour la contrebande et les combats clandestins.» Lance xxsioo.
Tout en jetant un regard autour de lui pour contempler la fureur de son ami.
- Oui tu as bousillé tous les sorts de dissimulations.» Acquiesce la nord’I.
- T’exagères, c’est pas comme si tu étais pas au courant fetyW… » Essaie de se justifier XeAr…
- … on va en parler tous ensemble… et … quand tu lui auras expliqué fetyW…
XeAr ne pourra pas refuser la proposition que tu vas lui faire.» L’interrompt AgI, avec un regard doux et complice. Elle appuie ses mots d’un regard sincèrement inquiet.
Elle a fait exprès de lui couper la parole. Okayyy… il soupire et accepte.
Mais il continue de lui en vouloir.
Elle l’a vraiment trahi et çà! C’est pas cool du tout.
Son regard descend vers ses propres mains pleines de culpabilité. Il a vraiment failli lui faire du mal: vraiment très mal. Lui briser les os en mille morceaux et l’envoyer très longtemps à l’hôpital, avec la ferme intention de stopper sa lueur. Une vitupération violente lui brûle les branchies. giifa approuve et l’enlace pour le réconforter. XeAr relève les yeux vers AgI ou l’Enchanteresse, il ne sait plus.
Mais d’un autre côté, il n’a pas envie de lui en vouloir.
Il n’a pas du tout envie de se disputer avec elle… ou contre elle?
Dans sa tête ses pensées commencent à tourner, et si elle venait à apprendre ou à comprendre… XeAR n’est pas certain que, elle, l’Enchanteresse lui pardonnerait. La honte le submerge à nouveau et il baisse les yeux. Vulnérable. Sa mâchoire se serre et les tentacules de giifa aussi autour de lui se contractent.
XeAr se rend compte que son avis compte, «Est-ce que je tiens à elle à ce point ?» AgI lui sourit.
« Mais suis amoureux moi? Je la connais à peine…» Son regard se pose sur le sac à flanc en kelpissage de l’Enchanteresse. « Mais je la connais pas du tout en fait‽ » S’interroge-t-il, en se marrant intérieurement; à moitié. (‽ point exclarrogatif) Il n’ose pas la regarder. Pas encore.
Son esprit tourne à mille à l’heure.
En relevant son regard, il croise les yeux d’AgI, qui se plantent en lui.
Elle a compris ou elle a lu dans ses pensées? Elle a lu quoi?
Qu’il est amoureux d’elle ou qu’il voulait faire du mal à l’Enchanteresse. Pourtant il n’a pas senti la caresse de son Aquasonance dans son empathie?
XeAr s’affole, il se demande s’il est si prévisible que ça;
- Zut elle sait! Elle va m’en vouloir. Jamais elle me pardonnera.» Imagine-t-il frénétiquement.
Sous le flux de ses pensées giifa Siphon-Verbe les émotions, les cellules de ses chromatophores ondulent et ondoient d’une de myriade de couleurs pour se stabiliser sur un pigment rose tendre.
XeAr sent que sa compagne ne l’aide pas, que son Hydrapathie est ouvertement exposée, qu’il est totalement désarmé, en effet; ce serait bien. Fragile, il rougit, l’eau l’envahi ses branchies d’un parfum de sucre roux et anisé, légèrement citronné tandis qu’AgI lui sourit.
Sa chevelure rouge feu détachée, ondoie tout autour d’eux.
Un sourire sincère et réconfortant, elle a sûrement des côtes fêlées ou pire encore.
Sa méduse est dans un piteux état… pourtant elle semble vouloir garder de la tendresse avec lui.
XeAr est perdu, tout en surjouant un gamin capricieux, il trépigne et agite ses poings:
- Mais grrt fgtr.» Bégaie-t-il comme pour censurer des mots qu’il pourrait regretter.
Zut de flute vous allez arrêter de parler à chaque fois que vous dites un truc c’est une dinguerie.
Ça va j’ai pigé qu’il me manque des infos. Assez! » Et il continue d’en rajouter des caisses.
Toi, je m’excuserai plus tard!» Dit-il en direction d’AgI.
Toi, rien du tout.» Lance-t-il à son ami.
Il se tourne vers l’Eidolon de fetyW et sans un geste il disparait dans une filamentation démonstrative et tapageuse laissant une bulle de cavitation bruyante.
- On lui pas dit qu’il devait pas utiliser la magie.» Demande xxsioo?
- On est plus à une connerie près.» Lance fetyW dans un regard qui embrasse le foutoir ambiant.
L’onde de XeAr fini de mourir une mousse de vapeur qui disparait à son tour.
Chapitre 28
XeAr apparait, il se tient debout devant la grande baie vitrée, face à lui la cité. A droite de «l’hydro-port», l’entrée de la grotte marque la banlieue principale de la cité. Une contraction traverse ses branchies, sa mémoire remonte et fait surface…
Malgré la distance il distingue bien les champs d’algues. Une lumière douce, feutrée, perdue dans les profondeurs, éclaire le paysage. Nourries par l’éclairage artificiel, les algues ondulent — délicates, discrètes, presque hésitantes, un peu comme le battement ralenti de son propre cœur.
En longeant la colline près de l’entrée, de brefs éclairs scintillent dans les replis du terrain.
Petits points vifs, errants. En remontant le long de la frange, près de la paroi, les courants se devinent. Quelques bancs de poissons les suivent, en silence. Ce sont eux qui luisent.
Ils dansent, ils dessinent des formes étranges et changeantes… hypnotiques. L’eau sur sa peau est douce, il exhale doucement, elle est fraiche, il inhale.
XeAr se tient, debout dans son souvenir: derrière lui-même.
- giifa, tu es prête, c’est parti » et il fait un pas en avant.
Il franchit le seuil de la floraille qui ne donne sur ‘rien’.
Une obscurité insondable s’offre devant lui, les ténèbres pénètrent ses ouïes. Même l’oxygène est brumeux sur ses branchiospines, la nébulosité enveloppe son regard mais pas sa détermination.
Puis, sa mémoire reflue et fait un bond en arrière: juste l’instant d’avant. Au moment de découvrir la floraille et de la franchir.
Même dans son souvenir il se souvient: la peur et l’effroi.
XeAr lance un Nélumar, ce sortilège doux mais puissant conçu pour calmer les tempêtes et pour dissiper la panique qui envahissait giifa.
A ce moment elle avait été envahie d’une terreur sans nom. Sa Goéthéurge s’agrippait de toutes ses forces à la paroi avec ses tentacules, pour l’empêcher d’aller plus loin.
Un frisson glacial lui parcourait lui aussi le sang, mais il devait faire bonne figure en l’apaisant.
XeAr posa la paume chaude de sa main dans un geste tendre et caressait sa peau, il sentait sous ses doigts les motifs vibrer.
Elle lui a permis d’accéder à ce qu’il connait maintenant comme la Voile de dyade. C’est le lien sensoriel qu’ils ont, ce tissage émotionnel délicat entre leurs esprits et leurs quatre cœurs.
Grace à la lieison la pieuvre a ouvert sa propre perception et partagé ses Siphonoptères, ils ont vu, littéralement, les mailles des sortilèges de protections et les ont évités.
Sa compagne exhale plus calmement à présent.
Rassuré, son souvenir reprend où il en était: la floraille qui ne donne sur ‘rien’.
Un pas en avant, face à lui l’absence.
D’un coup de rein XeAr glisse dans cette Évanescence Profonde. Derrière lui la floraille s’efface, il ne la voit plus. A peine s’il distingue le bout de ses propres palmes.
A tout hasard il tente une Invocation de – Salkéon, surprise; ça ne fonctionne pas.
- Evidement.» Murmure-t-il à moitié sarcastique, mais pas du tout étonné.
giifa le serre et lui fait un câlin, tout va bien, il ne sait pas pourquoi, mais il est bien.
Elle s’enroule autour de lui avec une tendresse presque liquide, il se laisse aller sous l’étreinte familière.
Il n’a pas peur.
Calme et sincèrement apaisé, alors que tout autour de lui rien n’existe.
Tout à l’heure sur le palier, il ne voyait presque plus la floraille, maintenant qu’il a donné plusieurs coups de palmes, elle a totalement disparu.
Il ne saurait plus la retrouver, et pourtant; ça ne l’affole pas.
Il profite. Etrange sensation.
Mais après tout, est-ce que ce sort est normal? Il ne sait pas où il est, mais il est heureux.
Et si, il fermait les yeux?
Pour mieux profiter du goût de cette eau, elle a plein d’arômes parfumées qui envahissent ses branchies.
Elle a changé de texture, il ne l’avait pas remarqué, trop occupé avec giifa. A présent il sent, une odeur indéfinie qui pénètre ses narines et une étrange plénitude dans l’Hydrocène.
Et sur le bout de la langue une saveur balsamique, évoquant des algues précieuses et leur suc, à la fois suave et ronde qui pénètre dans ses ouïes.
Il ferme les yeux; et il voit!
La lumière s’illumine.
Il vient de passer la corniche de la Clisombre… dans l’autre sens.
De l’autre côté, l’architecture de la bibliothèque rayonne devant ses yeux grands fermés.
Immense et splendide. Elle est au moins aussi grande que l’obscurité dans laquelle elle baigne.
Une sensation d’infini étreint son esprit et lui serre la poitrine.
Comment elle fait ça fetyW?
Il exhale de ses branchies une eau avec un goût doux réconfortant, riche et intense. XeAr reçoit trop de sensation le sucré-boisé s’épanouit en une chaleur veloutée et épicée.
Et puis cette sensation burlesque de «voir» à travers les murs. Le vertige le prend. L’espace lui-même rejette la géométrie, les lignes droites plient. Il n’y a plus de haut, plus de bas. Ce n’est pas uniquement la lieison qui permet d’avoir cette super-sensibilité ni de voir des hyper-perspectives.
Ça y est! Il réalise.
Il se trouve dans un espace à N-dimensions.
Ses pieds ‘touchent’ quelque chose, il a bien cette sensation, pour autant ses yeux ne découlent sur aucun plancher. Aucun plafond ne surplombe le vide.
Il lève la tête vers le haut, mais ce qu’il voit correspond davantage à une direction latérale. Le mouvement du cou se dissocie de sa perception et cette incohérence délicieuse lui provoque un tournis amusé. Les étagères tournent sur elles-mêmes, lentes, imprévisibles.
Le paysage et la bibliothèque, se déplacent dans une sorte de mouvement brownien à trois dimensions. Les structures monumentales dérivent, oscillent et glissent les unes par rapport aux autres comme des organismes suspendus. La sensation et la tension sont tellement déroutantes que son équilibre interne se renverse. Son oreille interne vacille
L’équilibrioception et la proprioception s’entremêlent en un nœud inextricable.
- Alors, ça serait comme ça que voient les sons, entendent les couleurs les Synesthésiens?» Les mots lui manquent.
Comment formuler, ce mélange d’émotions et de perceptions, à ses amis?
C’est tellement étrange à décrire, même lui, il ne sait pas trop ce qu’il éprouve… cette sensation contradictoire, ce mélangeexact : avoir faim et être rassasié en même temps… l’euphorie du chaos, un amalgame de vertige et d’extase.
En revanche giifa, elle, l’air de kiffer grave.
Elle est parfaitement à son aise, elle ronronne de bonheur et fait vibrer le torse de XeAr.
Doucement il la caresse et il essaie de refaire ce qu’ils ont fait tout à l’heure avant de rentrer; recréer ce lien qu’ils avaient avec la vision. Il se concentre et il tente d’associer sa pensée.
giifa approuve et doucement, tout doucement, elle accepte le lien et partage son point de vue avec lui. Lentement, le point de vue de XeAr se décale, il a l’impression de flotter au-dessus de ses propres yeux. La sensation s’estompe en lui et en se reconcentrant, il se rend compte que délicatement les couleurs changent. Les teintes se métamorphosent.
Un violet très «noir», d’une obscurité absolue, s’ajoute par-dessus ses couleurs à lui. Il y a aussi une sorte de rouge éclatant ‘blanc’ un peu laiteux, qui forme pleins de filaments et parcourt l’espace.
Le ‘’Kurominai‘’, cette espèce de «noir-violet-invisible» se superpose à sa vision et souligne les contours de tout ce qu’il voit. Chaque arête, chaque contour de l’infini.
Puis le blanc-garance, ‘’Vitaluce‘’ traverse l’espace et insuffle du mouvement. Les objets immobiles semblent bouger, s’approcher, s’éloigner dans un flux diaphane de perspectives.
Il n’est pas très à l’aise avec cette sensation, mais giifa l’accompagne.
XeAr se rend compte que l’eau bruit.
C’est léger, bien plus léger qu’un fredonnement.
Entendre l’eau bruisser c’est très agréable. Elle a des chuchotements olfactifs qui transportent des goûts et des senteurs tellement différentes. Ni lui, ni giifa n’en connaissent de pareils.
Dans leurs branchies, la même senteur chaude, sucrée, et profondément boisée.
Les parfums explosent, une pointe épicée, un arrière-goût persistant, une teinte miellée… Envoutant et agréable, mais ils sont inondés d’arômes et de senteurs. Des vagues olfactives transportent des dizaines effluves à travers ses ouïes grandes ouvertes.
Submergé par cette marée aromatique XeAr essaye de se reconcentrer, il tend sa pensée vers sa Goéthéurge. giifa resserre son étreinte et l’ancre. Il s’arrache à la contemplation.
XeAr sort de cet état de découverte et récupère de son sac a flanc le kit qu’il avait préparé avec NaHO.
Maintenant il faut trouver cette fameuse interface.
« Facile dans une bibliothèque infinie, ça va être une simple formalité.»
- Bon plus sérieusement? comment je m’y prends.» Demande à haute voix XeAr?
Avec ces nouveaux sens il a un mal fou à s’orienter.
Les angles basculent à la moindre inclinaison de sa silhouette. Les perspectives changent à chaque mouvement et il y cet effet de transparence perturbant, qui lui permet de voir au-delà de l’horizon.
Il décide de s’approcher de l’étagère qui lui semble la plus proche… il «ressent» qu’elle est la plus proche, bien que sa ‘vue’ lui disent le contraire.
Ok ça marche.
Il a bien l’air de s’avancer dans la direction qu’il souhaite.
Il tend le bras: contact, super!
Il touche l’étagère, il prend un livre!
Erreur grave.
Le soulèvement est immédiat.
Le livre lui aussi est enN-dimensions.
Il se sent noyé, submergé par ce qu’il vient de lui arriver.
XeAr vient de recevoir une quantité d’informations… il est au bord de la nausée.
Une masse brute, de concepts superposés et de temporalités simultanées s’engouffre dans son bon sens. L’écœurement lui tord les branchies, son esprit est asphyxié.
Doucement, giifa reprend le contrôle de leur vision commune.
Elle resserre leur canal visuel et impose la couleur Kurominai. Oui comme ça c’est un peu plus facile.
- Facile… facile… c’est vite dit!» Dans un monologue pour se rassurer lui-même.
Le bouquin est quand même écrit en cinq dimensions; disons qu’il a moins mal au cœur. Le violet sombre masque le surplus de données.
Il referme le livre, sa naupathie passe, il se rend compte que des symboles ondoient sur la tranche du volume. Et il range l’ouvrage à sa place.
Au loin, peut-être à cinq cent mètres il voit le bout de la rangé la plus proche.
Elle semble être en dessous de lui. Il se concentre, l’extrémité se rapproche.
Il n’a pas bougé, le livre qu’il vient de reposer est toujours à la hauteur de son épaule.
Il n’a pas bougé et il vient de se déplacer.
Il ne comprend pas. Peu importe, en attendant il peut voir le rayon d’en face, avec ses références.
Le kit de NaHO à la main, il se rapproche de cette étagère.
Elle se trouve légèrement à sa droite, dans une sorte de courbure bizarre. La rangée provient de très loin en haut à gauche. Son extrémité fait exprès de se tordre et vient juste en face de XeAr.
Ça y est, il arrive à s’avancer.
Là c’est lui qui a bougé, c’est son propre déplacement qui a provoqué la torsion.
Il est au milieu d’un couloir à N-dimensions, au-dessus de lui l’endroit où il a reposé le livre et en face de lui il y a son objectif bien visible.
La console qui l’intéresse juste devant.
- Super c’est écrit en ‘Ztleck, ils sont pénibles ces lec.» Soupire-t-il en reconnaissant l’écriture liturgique de la nord’Iës (!avec l’apostrophe «‘» prononcer héslec).
Et bien sûr il y a des enluminures partout!»
Dans cet espace à N-dimensions les écritures Cantiques… ondulent et excitent sa chimioréception de paroles olfactives, une chaleur épicée se diffuse agréablement dans ses branchies.
Etrangement il ne sent pas ses ouïes le brûler, au contraire l’eau est soutenue pas une note sucrée et réconfortante, qui fait osciller les chromatophores de giifa.
D’ordinaire, XeAr ne trouve pas agréable la graphie de l’écriture lec.
Là, il doit reconnaitre que le mélange des saveurs linguistiques est vraiment très bon, il aime beaucoup, dans ses ouïes. Les enluminures Vitaluceen relief mettent bien en valeur les différents points. Et surtout le paragraphe qui l’intéresse, il le trouve très rapidement. Il arrive bien à se repérer maintenant.
giifa l’aide pour mieux stabiliser ses sens et ses idées.
Elle, elle a l’air d’apprécier visiblement grisée par les émanations du lieu.
- Tu serais pas un peu shootée?» S’amuse-il en manipulant des cantiques.
XeAr les réarrange: avec le pouce, l’index de sa main droite, avec l’auriculaire et l’index de la gauche il fait pivoter certains chants d’enluminures. Le mécanisme mélodieux réagit.
La console renvoie les instructions qu’il cherche : un plan en 3 Dimensions olfactif fleurit devant lui.
Avant même qu’il n’ait pu analyser les courants de cette carte, les cerveaux de giifa assimilent les coordonnées, elle a pris le contrôle.
Leurs regards fusionnés pivotent sans aucun mouvement; droit dans la direction indiquée par le plan.
Le choc visuel soulève le cœur de XeAr. Il ne s’habitue toujours pas, une violente nauséelui contracte la gorge à deux doigts de vomir.
Sa Goéthéurge a agi par instinct, comme s’il s’agissait d’une proie.
- Au moins, je sais où aller. » Articule-t-il dans un rire nerveux.
Ça valait bien ce petit haut-les-quatre-coeurs.» Content de ne pas devoir interpréter ce plan… qu’il ne comprenait pas vraiment.
Cette fois-ci, avec des mouvements graciles, giifa déploie ses tentacules pour aller directement à l’endroit désiré — elle a ressenti le malaise de son compagnon.
XeAr se rend compte qu’il ne fait rien, c’est elle qui guide dans des gestes fluides et sinueux.
La manière dont elle bouge est poétique, glissant directement vers l’objectif. XeAr abandonne toute résistance, suspendu à la facilité dont giifa fait la démonstration.
Voir les pieuvres nager c’est très beau, mais le vivre de l’intérieur…
Il n’a jamais ressenti une telle sensation même dans les courants ou en utilisant la magie.
XeAr a presque honte de constater à quel point il ne sert à rien ; il se laisse simplement porter par sa maîtrise intuitive de l’espace.
La voilà! L’interface qu’il voulait atteindre se dresse enfin devant eux.
giifa s’y agrippe avec plusieurs tentacules, elle enlace XeAr pour bien faire comprendre qu’elle est contente d’elle, dans une onde de satisfaction pure. Il glisse la main dans son sac à flanc et en sort quelques friandises marines. Il les offre au tentacule le plus proche qui lui caresse les doigts et se saisi des morceaux, les ventouses gourmandes. La pieuvre les portes à son bec dans un friselis ravi dont les vibrations chatouillent les côtes de XeAr.
Autour d’eux, les perspectives s’effondrent, giifa les maintient fermement ancrés, si elle lâche, ils «tombent»? XeAr n’a pas l’impression d’être au plafond, harnaché à sa compagne il s’agenouille près de l’interface. Ses muscles lui envoient des stimuli contradictoires. Son estomac confirme. Ils sont bien à l’envers, au croisement de plusieurs étagères monumentales, qui s’enroulent dans des volutes hypervolumes.
XeAr plonge à nouveau le bras dans son sac pour en extraire le kit que lui a préparé NaHO, et l’étale devant l’interface. Avec quatre doigts de la main gauche il trace une suite d’aquaglyphes. La lueur verte d’un Vispa se déploie à sa droite, il projette les instructions de son ami pour effectuer le piratage.
- Il y a plusieurs pages, super!» Découvre XeAr, il sait combien il n’est pas bon en lec.
Face à la complexité des schémas, il réprime un frisson. Les langues liturgiques ne sont définitivement pas sa spécialité, ses yeux hésitent un instant sur les symboles. Il se concentre sur la première étape; tout deviser pour ouvrir l’interface de type A, A°fet (prononcer Afè).
Il sort les instruments et commence à démonter les caches de protection puis les visseries du boîtier.
Il sait qu’il ne va pas pouvoir compter sur l’aide de son ami, inutile d’essayer de le contacter. C’est impossible de le joindre et ce serait dangereux de se faire repérer.
D’un geste discret il fait évanouir la première page du Vispa, instructions suivantes. Il avance bien.
- Ça, c’est fait.» Ravi d’avoir bien exécuté sa première tâche.
NaHO a poussé le souci du détail. Ce que XeAr découvre devant lui dans le cœur de l’interface correspond aux croquis lumineux qui flottent à ses côtés. Malgré son manque de connaissance de la technologie nord’Iës, ses mains agissent dans une grande minutie religieuse. Consciencieusement, il branche les fiches adaptatrices sur les ports désignés, assemble des câbles. Aveuglément. Avec confiance. Puis… un signal sur le Vispa, les liaisons sont sécurisées.
- Première étape validée.» Murmure-t-il pour tromper sa propre nervosité.
C’est quoi la suite?» Son regard va des symboles de l’écran et plonge dans le kit.
Son ami a pensé à tout.
NaHO lui a préparé une série de seringues, dedans il y a des liquides avec de jolies couleurs. XeAr saisit la première seringue remplie de fluides bio-alchimiques aux nuances changeantes. Il sent de la magie à l’intérieur, elle est palpable, animée par des micro-mouvements Vitaluce. XeAr repère les conduits organiques au sein de l’interface. Il fait bien attention lorsqu’il fait la piqure, il enfonce délicatement l’aiguille dans la première veine conductrice. Le fluide s’injecte.
La première; ok!
Il sort, de son sac à flanc, la console que lui a préparé NaHO. Dans un geste de complicité muette, il la donne à giifa qui la lui tient à hauteur de ses yeux à elle.
XeAr attrape le faisceau de câbles indiqués sur les instructions de la console et va brancher tout ça dans l’interface — voilà, ici, ici là et là, il les enfonce un à un dans les fentes réceptrices. Ses gestes devancent sa propre compréhension, mais rien ne semble endommagé…
Pas d’alarme.
Il continue.
Une seringue, une piqure et d’autres câbles: toujours pas d’alarme. Encouragé, il poursuit le protocole —il contourne un peu l’interface pour aller de l’autre côté.
Encore quelques seringues, il enchaîne les piqûres intraveineuses. XeAr découvre dans le kit des ampoules, il les branche à la console de NaHO. Il connecte dessus plusieurs tubulures et des cathéters, il plante les aiguilles dans les vaisseaux énergétiques et raccorde l’ensemble. XeAr progresse bien et giifa l’assiste en anticipant, elle lui donne les différents outils ou lui sert de troisième main.
Il arrive à la fin du Vispa, il ne lui reste plus beaucoup de feuillets.
- Oh! super, une page de check.» S’exclame-t-il rassuré, NaHO a tout prévu.
XeAr vérifie tous les points que lui a noté son ami, il ne semble avoir rien raté.
Il revérifie par précaution; non c’est bon.
Il allume la console.
Outch! XeAr se fait surprendre, l’écran optijel se déploie à la vitesse d’une stomatopoda qui frappe sa proie. D’habitude ils s’ouvrent vers le haut, celui de NaHO s’est précipité vers le bas: dans un espace à N-Dimensions. L’émotion passée, l’eau tiède le long de ses branchies le reconnecte et giifa l’aide en brondissant. L’appareil balance un datax massif dans le gel bleuté sous les yeux d’un XeAr qui ne pige que dalle à ce qu’il voit —il y a des symboles qu’il ne connait même pas. Le flux de données brutes défile à une vitesse vertigineuse, pour NaHO ça doit être très clair… mais…
Bon; vert, vert, vert, il n’y pas de rouge, ça semble plutôt bon signe. Son anxiété se dissipe.
L’optijel de cinquante centimètres offre maintenant une affordance parfaite. Tout est simple, pratique, facilement compréhensible. giifa manifeste son soutien par une légère ondulation musculaire contre son flanc. XeAr souri, il voit et comprend ce qu’il doit faire.
Un coup d’œil au Vispa, il vérifie sur les notes de son ami.
Encore une fois.
- Sait-on jamais.» En guise d’encouragements.
Ok, il a pigé les grandes lignes.
Les doigts sur l’optijel XeAr commence à pianoter à sa surface, les symboles changent et s’adaptent à ses requêtes. Sous ses caresses le piratage progresse, mais l’affichage dans le gel commence à saturer d’informations. XeAr n’est pas bien rapide pourtant il va plus vite que l’interface lumineuse de l’optijel.
- En cas de doute, y a aucun doute!» Dit-il en revenant vers le Vispa.
Il relit les notes de son ami… il a raté ça? Pourtant NaHO l’avait noté bien en évidence.
XeAr attrape l’optijel par les angles opposés et l’étire en écartant les bras. La structure souple du gel s’allonge, sa résistance est douce, élastique. Le support s’élargit.
- Ha! oui en effet. Comme ça c’est plus grand, ça va aller mieux.» Constate XeAr.
Les tâches qui étaient à l’étroit se déploient aussitôt dans le nouvel espace qu’il vient de leur donner. Elles lancent les routines et le sous routines qu’elles avaient en attente, ça recommence à se remplir.
D’un mouvement de l’index et du pouce il effectue un zoom arrière.
Les tâches des programmes rétrécirent pour ne devenir que des points.
Certaines s’étalent à nouveau, plus encore elles recommencent à venir au contact avec leurs voisines. Elles entrent en collision, fusionnent ou bien s’absorbent, l’une au profit de l’autre. Les yeux rivés sur les annotations de NaHO, XeAr guide les interactions du bout des doigts et continue à faire interagir ces nouvelles tâches.
La vision partagée, avec giifa, qui mélange Kurominai et Vitaluce, ne lui permet pas de se rendre compte de la beauté des tâches Miragea dans les couleurs visibles, devant lui. XeAr ne perçoit pas la splendeur chromatique des tâches applicatives qui naissent sous ses doigts, mais il ressent la topographie de l’interface : les coloris des programmes se lovent dans les creux de l’optijel et les teintes de données bien en évidence sur les éminences de reliefs de cette surface 3d. Ses mains jouent et manipulent ces volumes tactiles qui change avec le temps, la pression qu’il applique et des paramètres en retour.
Le piratage est en train de prendre fin.
C’est la dernière page de note qui s’affiche sur le Vispa.
Ha! cette fois ci! C’est écrit en très gros, en très très gros. NaHOn’a pas fait dans le détail.
Trois fois ATTENTION…
- Ça a l’air important donc ⸮» Demande XeAr à giifa ou a lui-même. (⸮ point d’ironie)
Il ne lui reste plus que quelques instructions à fournirà l’optijel : exécuter une grappe de routines —pas beaucoup —et faire étaler plusieurs tâches —il y en a beaucoup.
giifa tient toujours les instruments dans ses tentacules et l’eau tiède caresse les ouïes de XeAr.
- Il a écrit quoi NaHO?
‘’Je dois profiter de ce répit pour m’approcher du document qu’on recherche.’’; pigé.
Ça va se passer en plusieurs étapes:
Une tâche va colorer l’endroit où se trouve l’ouvrage pour que je puisse le voir.
Il devrait émettre un écholumin qui va me permettre de le repérer.
Une fois fait,
Lancer une série de scripts qui va déloger le document et je vais pouvoir le récupérer.
‘’facile’’
… Ok.» Ajoute-il d’un ton sérieux en finissant le protocole.
De la main droite il remplace les chargeurs de son hapax et de la main gauche il compose un cocktail dès que c’est enclenché. Il vient de composer un Enzymare de son propre cru.
Dans ses veines coule un catalyseurs bio-alchimiques d’une spécificité extrême.
Les protéines complexes et les nano-cristaux piézoélectriques, parcourent également le sang bleu de giifa, elles accélèrent des milliers de fois les interactions magiques sans les modifier. Les Enzymares sont une clé moléculaire, ils agissent comme amplificateur ciblé pour la phase critique qui s’annonce.
- Là il va nous falloir être surboosté, giifa on va avoir besoin de beaucoup de puissance.»
Sa Goéthéurge répond joyeusement en frémissant le long de son corps.
Le liquide pénètre les deux organismes. Tout a été siphonné en une seule fois.
XeAr reload le chargeur totalement vidé.
OK: on y va.
Il compose les dernières séquences que son ami a écrit en très gros avec ATTENTION devant.
C’est parti.
La première tâche s’étale.
L’Orrélume — la vision partagée, avec giifa — l’empêche de voir toutes les couleurs et les nuances, qui commencent à s’étaler sur l’optijel.
Les lueurs de l’œil fermé lui confèrent cette vision intérieure, et un peu de vertiges; mais il ne peut pas voir les ‘vraies’ couleurs qu’il a devant ses yeux toujours grands fermés.
En contrepartie le Vitaluce et le Kurominai — de cet état de partage — offrent d’autres avantages en révélant les structures invisibles de la bibliothèque.
Maintenant la première application s’étend sur l’écran. Elle est en train de phagocyter les tâches les plus proches, se déformant et se redivisant à un rythme effréné. Le Dryth est train de se déployer, il effectue la division cellulaire des programmes.
Ça y est… une impulsion vibratoire traverse l’espace : il entend-voit l’écholumin quelques kilomètres plus loin. giifa l’a repéré aussi.
Elle déploie ses tentacules, dans ce continuum altéré, ses appendices font plus de quatre cent mètres ;
Pourquoi pas?
L’allée de la bibliothèque pivote et se tord. giifa plante ses ventouses dans plusieurs étagères.
Solidement arrimée, elle s’arc-boute et tire. Et dans un sillage d’ombres et de lumières, ils sont catapultés dans une valse onirique. Les mailles des dimensions s’entrecroisent, les directions se renversent. La tête en haut, la tête en bas, l’allée tournoie, mais l’écholumin se rapproche.
Puis, il bondit!
En un instant la distance restante s’est effacée.
La console principale de NaHO est restée connecté à l’interface A°fet mais il a gardé avec lui l’optijel. (prononcer Afè)
Pas besoin de le regarder, il sent sous ses doigts, les bosses, les creux, les points et les saillants des messages. Ça y est! Le Dryth est accomplis.
L’écholumin se focalise en un rai de lumière sur le document; il est là.
C’est celui-ci.
Il ne reste plus beaucoup de temps.
Le cocktail, dans son corps, est à son plein potentiel. Intérieurement il se sent plus grand que lui-même.
Il a l’impression que ses bras, ses muscles sont trois fois plus imposants. Il est habitué, mais il n’a jamais éprouvé cette sensation d’euphorie avec ce Fluctuscript d’Enzymare.
Et grâce au Voile de dyade, il voit clairement son Aurancre avec toutes les vagues Vitaluces qui ondulent et enlacent son corps. Sa silhouette, magnifiée aux contours par le violet sombre du Kurominai, est vraiment trois fois plus grande que lui. Cette euphorie n’en est pas une.
- Bon, ça va pas durer longtemps.
Il va s’agir d’être rapide.» Lâche XeAr en s’adressant à giifa.
Dans cet espace à N-dimensions, elle l’aide à se rapprocher le plus près possible du document qu’ils veulent voler. XeAr avance doucement sa main, les muscles bandés près à subir toute la résistance des contre-sorts. Dans ses branchies l’eau, tendre et savoureuse, ondule et rempli d’oxygène son sang qui catalyse avec l’Enzymare. Une énergie nouvelle fait vibrer son Aurancre et sature encore plus ses artères qui vibrent. Il sent contre lui giifa cramponnée, mais prête à bondir et à venir en aide.
Les doigts tendus, encore quelques centimères.
Il attrape le livre à pleine main.
Et…
C’est tout.
Il tient le livre dans la main.
Et c’est tout, il l’a pris et s’en est saisi, tout simplement. Il regarde tout penaud l’objet dans sa main.
Aucune difficulté. Aucune force, il l’a pris comme un livre ordinaire.
XeAr interdit et désorienté, l’eau déploie des arômes citronnés de béryl qui pénètrent dans ses branchies, le long de ses ouïes. Et c’est au moment où XeAr a pensé:
- C’est trop beau pour être vrai…»
Que c’est devenu trop beau pour être vrai; pour de vrai.
Dans une éclosion de parfums et sons; au-dessus de lui, face à lui et derrière luien N-dimensions les deux yeux en colère de fetyW occupent tout l’horizon hypervolume. Ses branchies explosent de saturation: l’eau délicatement cannelée, un léger goût cinnamique assez agréable, ses ouïes sont envahies d’une note électrique mélangé à de l’ozone à peine sucré.
Pas un mot, pas une ondulation d’irritation, pas un reproche, pas un mouvement.
L’espace c’est replié, sans instant.
La singularité a tout absorbé, même l’obscurité quand il a réouvert les yeux par reflexe.
XeAr s’est fait éjecter avant d’avoir pu penser à quoi que ce soit; il se retrouve dans une pièce d’un blanc immaculé, pas vraiment blanche ; lumineuse !
Ce blanc n’est pas une couleur : c’est une lumière vivante, suspendue dans l’eau. Il palpite. Il respire.
L’éclairage lilial provient de partout, des murs, du plafond, du sol, de chaque parcelle de la pièce — sans ombre, sans source. Elle produit elle-même sa propre lumière Vastalbe.
La salle est un grand cube vide, il n’y a rien à l’intérieur.
Sans aucune impureté, une tranquillité liquide et translucide, pas l’once d’une ondulation, un calme de cristal, caractéristique d’une eau laminaire.
XeAr sort de ses pensées en même temps que fetyW s’approche de lui à l’intérieur de son souvenir, doucement. Son Eidolon gracieux et longiligne l’enlace tendrement par la taille dans l’évanescence mémorielle de l’Aquarend que XeAr projete dans la pièce. Branchies grandes ouvertes. Ils aiment bien contempler la cité par cette baie vitrée face «l’hydro-port». A droite l’entrée de la grotte marque la banlieue principale de la cité. Malgré la distance il distingue bien les champs d’algues.
XeAr se tourne plein d’amour vers elle;
- J’ai eu très peur ce jour-là, tu aurais pu y rester en tentant d’entrer.» Dit fetyW en lui caressant, la joue de ses doigts éthérés.
- Je sais, je n’avais pas réalisé la puissance destructrice des sorts que tu avais déployés, giifa m’a sauvé la vie en s’accrochant aux murs. Je suis désolé.» Répond-il en mettant sa main sur la sienne, la texture sibylline vibre sous sa paume.
L’Eidolon de fetyW ondoie lentement, dans des mouvements chaloupés et poétique. Il a beaucoup évolué ces dernières années. XeAr l’observe avec un regard plein de tendresse.
Puis, il se rapproche de son bureau au centre de la pièce en quelques coups de nage. Il se laisse choir dans un grand fauteuil Xylosponge d’une seule pièce, la texture vivante le réceptionne avec un moelleux familier. fetyW ondule et danse devant la baie vitrée, et, se tourne vers lui.
XeAr a le regard sombre. L’eau calme et translucide, chargée d’une odeur boisée et chaude.
Il est triste et ne veut pas penser à ce qui le rend triste, pas maintenant, pas tout de suite.
Il refuse de plonger dans ce chagrin qui le guette.
Alors il fait semblant.
Il grappille du temps avant d’en parler avec fetyW. Il triche.
Il se concentre sur les objets, cherchant un bouclier contre sa propre peine. Il inhale à pleine ouïes.
Ses yeux balaient le bazar sur le plateau en laminaires de son secrétaire. Une photo simple, en deux dimensions. Tous les trois, AgI, toujours aussi belle, IlA qui lui ressemble tant, et lui, les tempes déjà grisonnantes. Les filles, fetyW inclue, lui répètent que ça lui va bien.
Alors si ça leur plaît à elles, pourquoi se plaindre d’être un beau gosse auprès de celles qu’il aime?
Son regard croise le calendrier. Il fronce les sourcils devant les notes en Ogham, elles sont accompagnées de la date du jour et de leur traduction en chiffres arabes: 16 août 1977*
-* NOTE EN FIN DE CHAPITRE-.
À côté de cette photo, un autre cadre : ses trois amis e’Crgbuè. Ils posent devant une tour de métal, effilée, élancée — une flèche de fer qui perce les hauteurs. (prononcer écr+gbué)
Ses trois cents mètres paraissent bien dérisoire comparé à la taille des Pilia’Watas de la cité. Elle est faite de métal tressé et fin comme de la dentelle, tous les trois sourient d’un sourire sincère.
Leurs vêtements, dans une déclinaison chromatique de droite à gauche : Écarlate, Albâtre et Azur. Mains droites levées, doigts entrelacés — ce même geste complice, signe d’union qu’ils affectionnent.
C’était une belle journée, lorsqu’ils ont saisi cet instant. Il exhale l’eau réchauffée dans ses branchies.
XeAr sourit alors que ses yeux se posent sur une statue de giifa, il ne la regarde pas vraiment, mais son cœur pense à elle. L’Aquasphère prend des senteur épicée et chaleureuse, la lumière augmente un peu, pour rendre l’ambiance un peu plus joyeuse; fetyW toujours aussi attentive, elle lui demande.
- Tu as été chez tes grand parents ces jours-ci à Gremje, comment elle va?» Tendrement.
- Depuis que je l’ai libérée, elle se porte comme une ancêtre. Elle semble heureuse.»
XeAr sait qu’avec les cocktails que subissent les Goéthéurge, la plupart vivent bien et plus longtemps. giifa a atteint l’honorable âge de 21 ans ! Toujours en pleine forme. En revanche il peut arriver qu’il y ait une contrepartie, parfois c’est au prix des problèmes de stérilités.
Mais giifa a choisi.
Elle préfère rester seule.
Elle n’a pas de progéniture
- A chaque fois que j’y vais, elle essaie de me coller une de ses protégées pour que je la prenne en Goéthéurge.» Dit XeAr amusé.
Mais depuis elle, c’est plus pareil.» Sa tristesse refait surface.
- Tu sais que tu devrais y réfléchir.
Si elle te le propose c’est qu’elle te connait; ça collerait bien vous deux.
Et la petite en a sûrement envie. » Répond fetyW avec douceur et aussi un peu avec raison.
XeAr retient une exhalation, nostalgique.
Un peu avant de libérer giifa XeAr a songé de se tourner vers les méduses.
AgI lui en parle tellement et IlA les a choisis aussi, alors… il s’était dit, pourquoi pas lui.
Mais depuis il n’a pas repris de domino par mélancolie.
fetyW l’observe plus attentivement. Elle connaît ce silence qui traine entre ses mots. Comme pour l’aider à entrer en douceur dans ce qu’il évite, pour préparer le terrain fetyW pose la question;
- Et xxsioo comment va-t-il? Je ne l’ai pas revu depuis un moment.
Comment il gère son deuil?» Sa parole glisse, l’eau ambrée par l’Eidolon de fetyW a une douce odeur de miel.
- Tu es la nord’I de la cité, tu sais toujours tout, sur tout…» Répond XeAr avec plus de peine que d’agacement, comprenant parfaitement l’endroit précis où elle veut l’amener.
- Je ne te demande pas ce que je sais, déjà XeAr.
Je te demande ton avis à toi, en tant qu’ami.» Pose fetyW doucement.
- Il va bien…» Répond XeAr conscient qu’il a répondu plus attristé que sèchement.
… comme quelqu’un qui a perdu son compagnon. Il a ses fils, depuis deux ans il se remet petit à petit. Il est malheureux, mais il reprend vie, c’est là que ses fils l’aident…» Ses mots sonnent, et son chagrin rend sa voix presque granuleuse.
fetYW ne répond pas. Elle laisse les pensées de XeAr faire leur chemin toutes seules, à un moment donné, il va falloir en parler. Une note électrique légère parcours les branchies de XeAr.
Il laisse exprès vagabonder son esprit pour ne pas aborder le sujet qui le rend triste et un peu inquiet.
La mornaissance d’eldmI! Hier.
Ça été si soudain, un vrai drame.
C’est rare mais parfois des nord’Iës mornaissent prématurément… enfin…
Comment dire? «D’une manière non planifiée.»
Sa disparition a résonné comme un écho, l’effondrement de sa mornaissance a provoqué une absence.
Un vide a retentit si fort que tout le monde l’a entendu; même le système solaire.
XeAr, dans ses pensées, regarde fetyWet finit par demander, dans une exhalation retenue :
- Tout le monde a entendu le silence de sa disparition…
Eux aussi tu crois?» Demande-t-il dans un mouvement de tête.
- J’espère pas.» Répond la nord’I.
XeAr laisse passer une vague de chagrin, et, quand elle est arrivée au bout de sa course il ajoute;
- Il va falloir renégocier le moratoire sur les zones oubliées.» Il a repris le dessus sur sa tristesse.
- Tu sais qu’eldmI travaillait dessus. Tu le sais mieux que n’importe quel mlrao’eao.Toutes la nord’Iës y est mobilisée.» Le ton est étrangement ferme et l’eau traduit son émotion.
XeAr entend la peine dans la réponse. Il l’observe affectueusement, il comprend.
Elle sait bien que ce n’est pas de cela dont il parle. Son Eidolon scintille avec la complicité de deux être qui se comprennent, sans se parler. XeAr lui sourit avec tout l’amour qu’il a.
Il prend la parole, sa voix vibre doucement.
- Il va falloir accélérer la diffusion et permettre l’accès à la connaissance de la manière la plus populaire et transitoire possible.» Enonce-t-laconique, comme s’il donnait un cours.
L’évidence est là, implacable : cette mornaissance à raccourcit le temps qu’il y avait devant eux de plusieurs siècles. Peut-être pire.
La mornaissance d’eldmI a provoqué le rappel des ciel-danse(*), sa sœur jumelle sera la première à revenir, puis sa compagne et les autres. (* invariant sans S pas de pluriel)
- Comment il s’appelle son fils?» Demande XeAr étourdit, il a posé la question par un réflexe de politesse. L’inquiétude pèse sur lui, il a oublié l’évidence de la réponse.
- Il n’a pas de nom. Il nous le donnera à sa naissance.» Les mots coulent, pleins de bienveillance.
- Je n’assimile pas encore tout…» Avoue XeAr
Bien qu’IlA et Dergfe (prononcer dèrgue fée), m’ont expliqué, longuement et j’ai essayé de comprendre, longuement aussi.
Comment ça se passe les gestations, la transition; bref comment ça se passe d’habitude.» Dit XeAr qui s’intéresse au sujet. Et il sent que sa tristesse dépasse les évènements.
Là il a saisi qu’il y aurait un «prématuré» et en attendant il faut gérer le cocon-cité vide — d’eldmI. Les lecs vont maintenir en état les parties fonctionnelles du cerveau pour accueillir le petit.
La partie, plus facile, qu’il comprend ; la nord’Iës va gérer le maintien de la conscience mémorielle pour permettre le transfert.
- Assistée des Jobotaa, la nord’Iës va administrer l’eupraxie qui maintient la thaumaturgie de la cité — sa poésie et le lyrisme de sa magie: bref sa structure elle-même.» Ajoute fetyW.
Elle s’approche encore, son image tressaillant doucement dans le courant.
- Avec deux autres nord’I, qui sont les plus proches de son cocon-cité, nous allons nous partager la gérance. Les autres, ceux qui sont un peu plus éloignés, mais aussi de l’ensemble de la planète, nous soutiendrons, en attendant le retour des nefs.» Les mots de fetyW s’évaporent dans l’eau en volutes citrine et une douceur acidulée sur les branchies de XeAr.
- En parlant de ça; IlA, comment ça se passe sa grossesse?» Demande fetyW.
Un pli soucieux barre le front de XeAr. Ses branchies se contractent légèrement.
- Dix-sept ans c’est top jeune, tu le sais, on le lui a dit et répété, elle est têtue; telle mèretelle fille. » Pose le ton inquiète d’un papa.
- Tu veux pas dire tel père plutôt?» Rétorque fetyW amusée.
XeAr esquisse un sourire qui s’efface presque aussitôt. A cet âge, son corps n’est pas entièrement formé. La maturité n’arrive que vers les vingt et un ans, vingt-trois en général. Le bassin des jeunes adultes n’est pas encore assez développé. Un goût métallique monte le long de ses pensées.
Ça peut compliquer la parturition, les risques se bousculent dans son esprit.
Il s’inquiète, évidemment.
Il est papa.
C’est son rôle.
- Tu crois qu’elle verra l’arrivée des ciel-danse?» Demande XeAr d’une voix presque enfantine.
- Tu parles d’IlA ou de ta petite fille?»
- Les deux j’imagine?» Répond-il laconique.
- IlA peut-être pas, même en vivant longtemps et même si la jumelle d’eldmI peut replier sa nef pour précipiter son retour… même elle, j’en doute, mais vos petits-enfants oui.» Rajoute fetyW.
Un silence doux les enveloppe, chargé d’un mélange de résignation et de résine caramélisée. XeAr lève les yeux vers l’Eidolon.
- Comment est-ce que tu fais pour m’aimer, malgré nos vies courtes?» Demande-t-il.
- C’est justement parce qu’elle est courte qu’il faut aimer.» Répond-elle avec une clarté limpide.
- J’aurai bien voulu les voir.» Dit XeAr et il ajoute;
D’ailleurs en parlant de ciel-danse, tout à l’heure tu m’as rejointe dans mon souvenir…» Laisse-t-il en suspension.
fetyW le sait, elle sait de quoi il parle. De ce qu’il y avait dans le livre qu’il a extrait de sa bibliothèque.
XeAr pensait trouver la ‘zone oubliée’…
Il ne s’attendait pas à découvrir «La Fracture des Deux Souches» et les conséquences que ça a causé sur lui et ses aprioris. fetyW vibre et dissipe un peu sa silhouette.
- Ça va.» Murmure-t-elle.
J’ai parcouru les replis profonds de mon cocon ces derniers temps. Je me suis replongée dans les souvenirs ma mèrmatrice, pendant notre mitose. Là où nos consciences se confondaient encore…» L’eau s’emplie d’une couleur et d’une odeur citrine.
XeAr observe la façon dont ses doigts traient des cercles invisibles dans l’eau. La mélancolie flotte autour d’elle, comme une brume fine. Elle reprend;
- … avant sa dissolution au sein du cocon-cité. Et puis… je vais bientôt retrouver mon hyppocampère. Nous communiquons souvent à travers les courants subtils, mais le savoir si proche, en route vers nous…» fetyW plisse les yeux.
- Tu sembles heureuse de ce retour, tu souris.» Note XeAr en observant les douces pulsations de sa lumière qu’il ressent dans ses branchies.
- Pas seulement heureuse, XeAr.» Confie-t-elle, une pointe de mélancolie altérant sa voix.
Sentant le besoin de son amoureuse de vider son cœur, XeAr se propulse légèrement vers elle, il l’invite d’un geste à poursuivre. Il pose la question, doucement :
- Tu veux bien m’en dire plus ?»
fetyW lève les yeux. Son regard traverse XeAr, son Eidolon s’étire, devient presque transparent.
Elle s’évanoui dans l’Hydrocène.
- Je suis… je deviens la dernière fille cachée des étoiles.» Lâche-t-elle dans un frémissement.
La phrase tombe. Lourde. XeAr retient son exhalation. L’eau autour d’eux prend une teinte safran pâle.
fetyW continue à voix basse :
- Mon hyppocampère est un ciel-danse et ma mèrmatrice de cette planète.Il n’y aura plus jamais de métisse cachée, plus d’enfant des étoiles qui devront se dissimuler à la vue de tous… »
L’eau s’échauffe brusquement, s’irradiant d’une teinte pourpre. XeAr ressent une onde de choc interne, une colère sourde mêlée à la dissonance qui vibre au sein même de la nord’I. Il revoit cette scène à l’hôpital avec AgI, cette obligation étouffante de garder le secret, de dissimuler sa nature au reste du monde. fetyW vibre et dissipe une partie de sa silhouette, elle ferme les yeux. XeAr sent la pression dans sa poitrine. Il sait ce que cela signifie. fetyW essaie d’englober un peu plus la pièce avec son Eidolon, comme pour lui offrir un espace où sa pensée peut se déployer sans se briser, avant de reprendre la parole. Les nefs reviennent, finalement fetyW se décide, elle lui explique comme ça va se passer:
- Tu sais, le temps que les ciel-danse rapatrient leurs missions, il va se passer des lustres.
Ensuite, il leur faudra ferler les pétales de leur nef avant de pouvoir lancer les préparatifs de retour. Il n’y a pas de manuel à cette exceptionnelle urgence — pour l’instant.
La suite c’est l’entrée en biostase qui va prendre des décennies encore avant de pouvoir atteindre la diapause de tous les mlrao’eao.
A ce moment seulement la nord’I peut entamer ‘La Danse des Ombres Cantiques’.
La liste de son Orchésographie est très longue avant de pouvoir catir ‘Le Voile des Abysses’.»
fetyW écoute les inhalations le long des branchies de XeAr.
Elle observe son silence, puis elle reprend avec tendresse:
- Il y a énormément de pas de danse à accomplir jusqu’au final; ‘Saut Cantique’… tu sais.
Il va s’écouler plusieurs septennaux pour qu’elle l’exécute et termine son ‘Passage Direct’ au point d’arrivée.» Les mots meurent dans l’Hydrocène.
En effet il y a peu de chance que XeAr puisse voir leur retour.
- Elles en parleront quand elles seront rentrées. Il sera temps à ce moment; après le deuil d’eldmI. Ce n’est pas à nous de nous en charger. C’est notre histoire commune, mais leur place est dans le ciel, la nôtre est ici. » Pose délicatement fetyW.
- En attendant il va falloir aller renégocier le moratoire sur la ‘zone oubliée’ et comme c’est eldmI qui en était en charge…» Revient-il sur le sujet avec des points de suspensions.
Autant on peut gérer le transfert de responsabilité que sa mornaissance implique, une autre nord’I peut s’en occuper, ou plusieurs.
Autant on ne peut pas ignorer le retour prématuré des ciel-danse, qui réduit d’au-temps notre marge de manœuvre.» Ajoute XeAr.
- Oui, au moins cent ans au bas mot. Deux cents, même plus, en étant plus pessimiste.» Confirme la voix feutrée de la nord’I, dont les mots font vibrer les ouïes de XeAr.
XeAr a récupéré l’escargot des volcans — le dossier brûlant — juste à la mornaissance d’eldmI.
Après l’incident de la bibliothèque, fetyW lui a fait une proposition qu’il n’a pas refusé.
Comme l’avait dit AgI.
- Il y a tant à faire déjà.» Dit-il à voix haute.
Cela fait des années qu’il connait la suite de «La Fracture des Deux Souches», l’existence des nefs.
Mais depuis hier, il est en terrain inconnu.
- Je sais, tu n’es pas près. Nous non plus nous ne le sommes pas.» Comme si elle lisait dans ses pensées. De l’eau émane un mélange de benjoin et de cannelle, rassurant le long des branchies.
L’Eidolon embrasse l’espace du safran le plus gentil qui soit, les ouïes saturées de muscade fraîche.
fetyW sent qu’il faut rompre le fil de ses pensées sombres, XeAr part trop loin:
- Et Uzeanu comment ça se passe, ses combats clandestins?» Demande la nord’I, autant curieuse que pour rappeler son cher et tendre à la réalité.
- Ma mère engage des paris de réputation sur lui, même quand il n’a aucune chance. Ça l’amuse et elle l’encourage. Elle trouve d’ailleurs que mes sorts de dissimulations — pour les nouveaux entrepôts de contrebande — sont plus élégants que ceux du premier hangar.»
- Celui que tu as détruit?» Demande fetyW en souriant avec cette taquinerie assumée.
- Celui… où nous avons compris que nous étions faits l’un pour l’autre AgI et moi.» Corrige malicieusement XeAr, dans un regard tendre vers l’Eidolon de la nord’I.
- En effet tes algorithmes sont magnifiques. Si tu ne me les avais pas montrés, pour les tester, avant que tu les déploies définitivement; jamais je ne pourrais les trouver.
Pourquoi tu as décidé de changer d’endroit? Tu ne me l’as pas dit?»
- Des problèmes de politique et de rivalités. En plus il commençait à ne plus être si incognito que ça… trop de monde commençait à le fréquenter.En gros. Et je voulais en profiter pour essayer de nouvelles formules. J’ai rédigé un rapport si tu veux.» Dit XeAr.
- Tes sorts sur l’avant dernier repère se tiennent encore très bien après toutes ces années, tu sais.
Je ne pourrais pas savoir ce qu’il s’y passe sans les déchirer.» Approuve fetyW.
- N’empêche, que tu nous as bien manipulés quand même…» Lâche XeAr d’un brin de nostalgie.
- Manipulés, manipulés tu y vas fort…» Répond-elle en riant.
- T’appelle ça comment?»
- Disons que je t’ai un peu aidé, et d’ailleurs j’étais pas seule, c’était collégial.» Pleine de malice.
- Tu veux vraiment pousser tes copains dans le volcan?» Demande dépité XeAr.
Au fond, il sait qu’elle a raison. C’était une décision prise par la nord’Iës; par la Ruche-Égrégore elle-même. Et de tout manière, maintenant avec le recul, la tête de mule qu’il était…
Jamais il n’aurait accepté une transition ‘douce’.
Il lui fallait un électrochoc qui le confronte à la réalité.
Sans ça, il n’aurait jamais accepté la proposition de la ruche nord’Iës.
L’état de sidération que ça a provoqué, paradoxalement, ça l’a beaucoup aidé.
Il a dû accepter l’état de la situation et comprendre les problèmes auxquels ils étaient confrontés dans une urgence de stress. Pour lui ça a fonctionné.
Une pensée l’effleure : si son neveu savait que c’est lui qui dirige le hangar de combats illicites… mais surtout que ses génimères sont au courant et que sa grand-mère parie sur lui.
- On va le lui dire.» Dit-il à haute voix, plus pour lui-même que par spleen; il raccroche le wagon de son neveu à sa tristesse du présent. C’est une affirmation, pas une question.
Il a encore un peu de temps. On va le laisser s’amuser et profiter quelques années, mais il va falloir le mettre au courantà un moment donné.» La voix de XeAr s’éteint doucement.
- Il lui reste quelques années avant de terminer sa formation. Il aura l’expérience et muri.
Mais d’ici là, toi, tu auras pu faire avancer la cause.» Répond comme une approbation fetyW.
- xxssioo et NaHO sont des leakeurs fous. Ils n’arrêtent pas de faire fuiter les théories, les rumeurs, les faits historiques. Ça les amuse et ils ont bien conscience du travail qu’eldmI a accompli. » Le sourire est revenu à ses lèvres quand il prononce ces mots, plein d’amusement.
Il est heureux.
Une vague de sérénité l’envahit.
De son côté AgI en qualité de grande Enchanteresse, fait semblant de redécouvrir des artéfacts, des sorts anciens et petit à petit avec toutes les différentes organisations à la marge…
Tout le monde fait en sorte que cette marge devienne la norme; la population fait sa mue.
Les secrets se dissipent, l’histoire reprend son cours, les vérités avec elle.
Un parfum d’ambre se dissous dans ses ouïes, et une couleur ambrée caresse la pièce; en harmonie.
« Le monde change et le monde c’est nous. », se dit XeAr.
Songeur à voix haute il ajoute:
- Il nous reste encore beaucoup de temps avant que les ciel-danse ne reviennent.»
- Les gens seront préparés d’ici là.» Confirme tendrement fetyW.
- Non… je parle pas d’eux…» Répond XeAr en relevant les yeux dans un hochement de tête.
- … ah … les autres? Nous verrons bien.»
* NOTE * !! je vais/dois modifier/recalibrer la ‘bonne’ date / l’année
FIN
Les deux silhouettes se rapprochent et s’enlacent, tout en plongeant leur regard dans la cité. Devant eux, la vue reste grandiose presque sacrée, avec ses tours qui percent les couches de lumière comme des algues tendues. Des bancs de poissons dansent dans les environs, leurs corps irisés tracent des arabesques fluides. Le mouvement en essaim bouge comme un seul esprit, hypnotique.
Des lymantas décollent de tarmacs, dirigés par la majestueuse lingua-spire arrochée au plafond.
L’eau change de texture et transforme les silhouettes, elles passent du bleu profond à un doré crépusculaire. La douceur propre à la cité abyssale s’installe, apaisante et signale la fin du cycle.
C’est ainsi que se termine, sur ce paysage, cette aventure.»
FIN
La musique continue doucement, s’étire, puis s’efface. L’iris se referme.
Remi repose l’œil oblong de son lecteur, sur le grand bâtiment où il l’a trouvé.
D’un mouvement la souris, il vérifie la sauvegarde et quitte le traitement de texte.
La fenêtre en transparence se dissout pour laisser place à la cité dans toute sa beauté.
La lumière a continué de baisser un peu, le temps s’est écoulé. D’un geste de la main, il dessine avec ses préempteurs la phase d’arrêt. L’image s’estompe de son champ de vision. L’écran se vide. L’espace se referme. Face à lui la tablette et le siège de devant.
Reliées par à la chaînette d’argent il retire de ses doigts les bagues, une à une. Le métal tiède glisse contre sa peau. Puis, l’autre main et il range le tout dans sa pochette en velours violet.
Avec la main gauche il pince son clavier de polymère bleu et rose. Un léger sifflement s’échappe quand l’air s’expulse doucement. Rémi le plie avec soinet la membrane souple rejoint la mallette aux côtés de la pochette.
Il retire ses oreillettes, déchausse ses lunettes de simulation. Il les dépose délicatement à droite, tout contre la boîte en acajou rouge et ciré. Il caresse du bout des doigts les veines du bois, penseur.
Un glissement de tissu attire son attention. Le gamin derrière lui à l’air de s’être endormi, il jette un regard curieux entre les sièges. En effet, il dort d’un sommeil tranquille, la tête sur les genoux de sa mère. Il serre ses hommes poissons et une peluche rigolote — un garçonnet avec un chapeau jaune, un gilet rouge et des sandales. Ils sont mignons tous les deux. La mère aussi s’est assoupit, l’épaule contre la fenêtre.
Rémi range son ordi et ses lunettes dans la mallette, avec le reste.
Il n’a pas encore regardé dehors le paysage, ni sa montre pour savoir où il en était à peu près…
Un grésillement coupe le silence du wagon :
- Mesdames et messieurs notre train va bientôt arriver en gare de Nîmes. Nîmes prochain arrêt…»
Le haut-parleur égrène ses consignes rituelles, demandant de faire attention à leurs bagages, aux gens.
D’un coup d’œil par la fenêtre il reconnait le paysage, en effet il sera à quai dans quelques minutes.
Il vérifie tout, il a déjà tout rangé machinalement. Bon il n’y a plus qu’à attendre.
Autour de lui, les dos se courbent, les gens se lèvent déjà. Lui, il reste assis, calme et heureux.
La gare arrive, le train ralentit, ralentit et ralentit.
Un soupir de freins. Il s’arrête.
Les gens descendent, Rémi laisse passer ceux qui sont pressés, il attend, il a le temps.
Bon dernier il se lève et sort sur le quai.
La lumière l’aveugle, la chaleur tombe sur ses épaules tandis que les cigales arrivent à ses oreilles.
Il y a foule, mais il l’aperçoit un peu plus loin, ses cheveux bouclés roux, elle ne l’a pas encore repérée.
Il a à peine fini de penser ça qu’elle se tourne dans un seul mouvement pour planter son regard dans le sien. Un sourire amoureux illumine son visage.
Elle se baisse tout en faisant signe dans sa direction.
Rémi voit une petite tête blonde qui saute sur place pour essayer d’apercevoir.
La foule se disperse un peu.
Il s’approche d’elles, tout d’un coup un projectile s’enrouler autour de ses jambes :
- Papaaaa!» Avec 4 ‘a’ d’amour.
Il la soulève à bout de bras et la fait tournoyer dans les airs pour cueillir ses éclats de joie. Elle sent bon, la lavande, la résine de pin et la peau chaude de l’enfance.
La femme aux cheveux roux est déjà là, dans ses bras également. Sa superbe robe rouge met en valeur ses yeux verts et son sourire radieux.
Ils s’embrassent et s’enlacent.
Rémi respire son parfum, badiane et sel, et il la serre fort, comme pour retenir quelque chose.
- Tu as fait bon voyage?» Lui demande la petite fille pendue à son cou.
Elle c’est tout l’inverse.
Elle porte un ensemble vert tendre, un pantalon fendu avec une chemisette assortie.
Ses beaux yeux bruns, tintés de reflets roux, pétillent de malice.
Il l’embrasse encore en la serrant fort contre lui.
Puis la dépose au sol, récupère sa mallette d’une main et dans l’autre main la petite fille.
Une main enlace sa taille, le tissu fluide de la robe rouge caresse ses jambes quand il marche.
Tous les trois rejoignent l’escalier pour quitter la gare. La petite fille lui fait signe dans la direction.
Ils arrivent à la voiture, tout le monde rentre. Le véhicule se dirige dans le silence feutré de ses moteurs électriques, remonte l’avenue vers les arènes.
Comme à son habitude la petite fille regarde sur l’esplanade devant les grilles, ses yeux se fixent sur la statue posée sur son piédestal en marbre rose.
Comme à son habitude la petite fille interpelle son papa.
- Elle est jolie Hypatie. Quand je serais grande, je serais comme elle, une mathématicienne.»
- Tu ne préfères pas être astronaute et aller sur Mars ou grimper des montagnes et te jeter d’en haut avec un parapente? Ou faire chasseuse de tornade ou pompier, c’est bien pompier non?»
Dit la voix douce, ses yeux verts caressent tendrement Rémi.
- Papa!» Proteste la petite fille, avec un ton de reproche.
- C’est vrai qu’elle est belle Hypatie.» Approuve-t-il
Rémi observe le monument à travers la vitre. La toge de marbre est sculptée avec un tel mouvement qu’elle semble claquer sous le vent. La sainte Mathématicienne n’a pas de bijou superflu, son regard mais surtout son sourire se suffisent à eux même. Elle a le pied gauche posé sur une représentation de la terre. Autour de son épaule droite, elle retient entre son pouce et son index un grand cerceau de métal — une ellipse, une très belle ellipse qui accroche les rayons du soleil couchant.
- Hé hé hé Papa, regarde elle écrase les rouleaux ! » S’exclame la voix enfantine un peu sardonienne.
Rémi sourit en fixant le bas du piédestal. En effet, sous son pied droit, le sculpteur, taquin a sculpté différents parchemins écrasés, foulés au pied. Il a même poussé l’humour pour y faire apparaitre distinctement des œuvres de Ptolémée et d’Aristote parmi les plus reconnaissables. Plus haut, le long de l’ourlet de sa toge, les motifs s’enlacent dans la broderie; des coniques, des triangles, des rectangles.
A chaque fois que c’est possible elle demande à faire un détour pour la regarder de plus près et demande à son père de lui raconter, de lui décrire les différentes allégories.
Il rigole et dit à haute voix:
- Ça devait être une sacrée bonne femme, de son vivant, je pense que vous auriez été amies.»
La voiture continue dans le silence électrique à remonter l’avenue, avec les cigales comme si elles étaient posées à l’arrière en train de gazouiller avec sa fille.
Il commence à se faire est tard.
La lumière décline franchement. Au-dessus des toits, les derniers martinets tournent en boucle et chassent, reconnaissable à leur ventre blanc quand ils virent brusquement.
Sous les lampadaires qui défilent, ils quittent la ville et le ronron des pneus et l’heure tardive, la petite fille commence à s’endormir. Rémi regarde d’arrière pour vérifier que tout va bien.
Les yeux verts se posent sur Rémi, doucement elle lui caresse la joue. Il lui rend la tendresse du geste, en prenant sa main dans la sienne, il dépose un baiser tout en la regardant conduire.
La nuit est déjà arrivée lorsque les phares éclairent enfin l’entrée de la maison. Sans un bruit la voiture s’arrête, les adultes sortent. Rémi ouvre la porte et soulève la petite boule verte endormie sur la banquette arrière. Il galère pour détacher la ceinture mais fini par y arriver, il la prend dans le bras.
- On est arrivés?» Demande-t-elle les paupières lourdes?
Rémi hoche la tête dans un regard paternel, elle fourre sa tête dans son épaule enlace fort son papa.
- Tu me raconteras une histoire avant de dormir?»
Il la serre très fort contre lui comme pour lui dire oui, elle se détend contente et replonge dans son sommeil.
A suivre…